‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 252 sur 322 · Journal d'un poète, p · texte numérisé non relu

Journal d'un poète, p

2 Childe Harold, IV, 21, trad. Pichot, III, p. 242.

Existence may be borne, and the deep root Of life and sufferance make its firm abode In bare and desolate bosoms : mute, The camel labours with the heaviest load, And the wolf dies in silence, — not bestoivd In vain should such examples be ; if they, Things of ignoble or of savage mood, Endure and shrink not, we of nobler clay May temper it to bear, — it is but for a day.

Le rapport étroit des deux textes n'a pas échappé non plus à M. Lanson . (Voir l'ouvrage cité, p. 942, note 5.;

Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a voulu t'appeler ;

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

On l'a dit : Vigny est un très grand poète qui manque un peu d'imagination *. Il y a suppléé en empruntant de beaucoup de mains. On trouve chez lui du Delille et du Millevoye, du Népomucène Lemercier et du Chateaubriand, du Klopstock et du Milton 2, on pourrait même peut-être ajouter du Moore. J'ai essayé de montrer, sans prétendre épuiser tous les rapprochements possibles, ce qu'on y relève de Byron. A l'auteur des Poèmes orientaux, de Parisina, de Childe Harold, de Ciel et Terre, de Manfred, il a dû des sujets, des comparaisons, des descriptions, une bonne part de la plastique et de la couleur de ses premières œuvres, et la conception de la forme poétique par laquelle il s'est révélé créateur. Plus tard, quand il a été plus mûr, plus maître de son art, plus plein de sa propre pensée, il a moins recouru au poète anglais. Mais quelques-unes des images que celui-ci lui avait suggérées sont demeurées dans sa mémoire, et si toutes n'ont pas reçu dans ses vers leur complet développement, nous venons de voir ce que, de l'une d'entre elles, il a fait.

Vigny est en même temps un penseur. Son admirable poésie enveloppe une philosophie très forte, très profonde, très arrêtée, qui est le pessimisme. Comme tous les systèmes

1. (( Que lui a-t-il donc manqué ? car encore on sent bien qu'il lui manque quelque chose, que l'impression définitive est forte, imposante, mais, pour ainsi dire, un peu trouble, mêlée de je ne sais quelle incertitude. Vigny laisse la sensation légèrement pénible du grand et de l'incomplet. — Ce qui lui a manqué, ce n'est certes pas l'imagination, c'est une certaine richesse et une certaine souplesse d'imagination. » (E. Faguet, Etudes littéraires sur le XIX> siècle, 4« éd., Paris, 1887, p. 141.)

2. Voir E. Dupuy, les Origines littéraires d'Alfred de Vigny.

bien liés, elle se ramène à un petit nombre d'idées maîtresses, d'où dérive tout le reste. Ces idées, il les aurait certainement découvertes seul et par lui-même. Elles sont le fruit de sa naissance, de son éducation et de sa vie. Mais c'est un fait que Byron les avait exprimées avant lui, et qu'il les a, lui, élaborées dans un temps où il était sous l'influence incontestable du poète anglais. Ce qui n'était chez son prédécesseur que tendances, boutades, aperçus parfois contradictoires, il l'a précisé, fixé, soudé par le travail de son cerveau organisateur ; il en a fait un tout. En s 'assimilant ces idées, il les a modifiées ; il les a réfractées à travers sa propre nature ; il a pris conscience de lui-même. Byron ne l'a pas fait, mais il l'a aidé à se trouver.

L'originalité de Vigny, c'est qu'il a été un caractère, chose rare parmi les poètes. Il se distingue par là des romantiques, et particulièrement de Byron, qui est, lui, un tempérament. De là une certaine raideur dans sa personne et dans son œuvre. De là aussi la fermeté de sa pensée, la suite de ses idées, et sa maîtrise de soi. Ajoutez que ce caractère est le plus noble, le plus moral, et, abstraction faite du dogme, le plus religieux qu'on puisse concevoir. Grâce à la forte trempe de son âme, bien que Vigny ait été, de tous les poètes français du xixe siècle, celui qui a le plus lu Byron, le plus intelligemment et avec le plus de sympathie, cette acre poésie n'a mordu sur lui qu'autant qu'il a voulu le permettre. Tout compte fait, avec moins de puissance, moins de dons, moins de fécondité que son illustre devancier, il reste plus grand.

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