CHAPITRE X
Quand Alfred de Musset, à dix-neuf ans, entra, de quelle allure fringante, on le sait, et avec quel fracas de vitres brisées, « dans la grande boutique romantique)), Byron était chez nous en pleine possession de la royauté littéraire. Sa gloire atteignait la dernière étape qu'elle eût à franchir avant le proche et inévitable déclin. Les formes les plus brillantes du romantisme, rêveuse élégie, ballade fantastique, orientale somptueuse, semblaient déjà surannées, tant la mode allait vite. Mais les sombres créations du poète anglais continuaient de hanter les imaginations, tandis que la vogue récente de Don Juan donnait un regain d'originalité et de nouveauté à son génie. On ne se lassait pas d'en contempler la face convulsée et farouche ; on en découvrait avec curiosité la face bouffonne et sarcastique. Il semblait qu'il n'y eût pas d'incarnation plus complète de l'âme moderne, passionnée et sceptique, enthousiaste et désenchantée, ironique et douloureuse, que l'homme qui, après avoir accablé le siècle du poids de sa mélancolie, l'aiguillonnait de sa verve railleuse à la poursuite de la sensation et à la conquête du plaisir. Il y avait chez nous des poètes pour bercer mélodieusement la tristesse ou pour l'incliner plus profondément encore dans la contemplation d'elle-même. Il y en avait pour charmer l'oreille de rythmes savants ou pour éblouir les yeux de
couleurs éclatantes. Mais qui saurait le secret de cette génération nouvelle, en qui on avait pu verser à flots le doute et le désespoir, mais non pas éteindre le feu des passions ni l'ardeur du désir ? Qui dirait son ivresse de vivre, coupée de soudains dégoûts, et, du sein de cet abattement même, ses aspirations sans cesse renaissantes au bonheur et à l'amour? Qui lui parlerait d'elle-même ? La jeunesse attendait un Byron français. Elle crut le trouver en Musset, et il semble bien que, de son côté, il ait eu un moment l'ambition de le lui donner.
Nul n'en était plus capable. Cet échappé de collège avait de son âge la fougue de passion, l'ardeur de conquête, l'audace intempérante et la fatuité candide, la sensibilité vibrante et l'espièglerie toujours en éveil. Une précoce expérience de la vie et des livres n'avait pas desséché la verdeur de son adolescence, mais elle avait déposé en lui, sous des apparences légères, un fond de scepticisme et de désenchantement. Il s'élançait impétueusement pour cueillir les fruits dorés de l'arbre de la vie, mais avant même de les porter à sa bouche, il savait qu'ils étaient pleins de cendre. Le plus beau de tous et le plus convoité, l'amour, lui laissait un goût amer. Trop jeune pour le renoncement, trop averti pour jouir sans arrièrepensée de l'heure présente, trop amoureux du plaisir pour se détourner des voluptés faciles, trop fier pour s'en contenter, il s'abandonnait aux impulsions d'une organisation nerveuse et aux caprices d'une imagination mobile. Il changeait d'humeur selon l'heure et le moment, tantôt fermant sa porte et se cloîtrant dans l'étude, tantôt courant rejoindre ses compagnons de folie ; il changeait d'âme aussi, se répandant tout entier en apostrophes enthousiastes ou en lamentations désespérées, puis parlant de l'amour, des femmes, de la religion, avec le détachement supérieur d'un esprit qui a fait le tour de toutes choses et qui en a vu le fond. En lui comme en Byron, il y avait deux hommes. Mais alors que chez le poète anglais ils s'étaient suivis à quelque intervalle, et que
Childe Harold avait précédé Don Juan de presque dix années, chez Musset ils s'avançaient du même pas, se tenant par la main, parlant tour à tour et s'interrompant l'un l'autre. Et sans compter le talent, la verve et l'esprit prodigués à pleines mains, ce n'était pas le ragoût le moins piquant du mince in-octavo publié à l'aurore même de 1830 par le libraire Urbain Canel.
Le second Musset surtout, avec ses allures cavalières et sa désinvolture impertinente, fit retourner la tête aux gens. L'auteur avait eu le dessein d'étonner tout le monde, y compris ses bons amis du Cénacle II put se flatter d'y avoir pleinement réussi. La critique flaira une mystification 4. Quand elle vit qu'il fallait prendre les choses au sérieux, elle cria au scandale et au plagiat. On taxa l'auteur d'immoralité, et on lui jeta Byron au nez 2. Au premier reproche, il répondit
1. « Ce livre est une énigme dont Fauteur seul peut-être a le mot. Jusqu'à ce qu'il daigne le communiquer au public, il est difficile de le juger Vous seriez bien attrapé, après avoir écrit un long article de théorie sur les Contes d'Italie et d Espagne, si M Musset vous riait au nez en vous disant : Je me suis moqué de vous. Dieu nous garde aussi de vouloir décourager un jeune homme qui a peut être cru être sérieusement poète, et qui le sera quand il saura que Yoriginal et le baroque ne sont pas tout à fait synonymes. » {Mercure du XIXe siècle, t. XXVIII, 1830, p. 288.)
2. Nisard, tout en admirant beaucoup les Contes d'Espagne et d Italie, engageait le poète à choisir d'autres muses : c< Pourquoi donc se faire corrompu de si bonne heure, et se jouer avec ses vices quand on quilte à peine les hochets du collège ?... Dans un poète du caractère et du génie de lord Byron, la rouerie même a de la grandeur, parce qu'elle cache un mépris profond de l'humanité, et qu'elle est la réaction naturelle d'un homme irrité et fort contre une société qui ne veut pas de ses vices au prix même de sa gloire. Dans un jeune homme, ce n'est que du dandysme. » (Débats du 8 avril 1830.) — « C'est au moral surtout que M. de Musset se plaît d'emprunter la couleur d'autrui pour avoir une couleur. Lorsque parurent les Contes d'Espagne et d'Italie, livre beaucoup plus remarquable après tout que celui que nous annonçons,... nous signalâmes tous, dans cette publication nouvelle d'un homme tout nouveau, je ne sais quel parti pris de faire tout à la fois comme Byron le sceptique, comme Mérimée l'espagnol, comme Sainte-Beuve le poète du détail, et comme Victor Hugo le poète de l'expression. )) (Charivari du 3 septembre
en publiant le Spectacle dans un fauteuil ; à l'autre, en insérant dans la dédicace de la Coupe et les Lèvres cette fière profession d'indépendance :
On m'a dit Tan passé que j'imitais Byron.
Vous qui me connaissez, vous savez bien que non.
Je hais comme la mort l'état de plagiaire :
Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.
Dans l'avant-propos des Comédies et Proverbes (1840), il renouvellera la même déclaration en termes non moins énergiques : « Voler une pensée, un mot, doit être regardé comme un crime en littérature. » Il n'avait pas besoin de s'en défendre. Je ne sache pas qu'il y ait dans ses premiers recueils, ni dans son œuvre tout entière, une tirade, une phrase ou une ligne littéralement copiée sur l'auteur anglais. Mais plagier est une chose, imiter en est une autre. Musset, dans le même passage, a établi très nettement la distinction, et il n'a pas continué à prétendre qu'il n'eût imité personne, puisqu'il ajoute qu'au lieu de lui reprocher de s'inspirer de certains hommes et de certaines œuvres, on aurait dû l'en louer. Affirmer, comme Paul de Musset, « que tout le monde a imité lord Byron, si l'on entend par là que tous les poètes contemporains l'ont entendu avec émotion, et que ses chants ont éveillé des échos dans leur âme ; qu'Alfred de Musset lui a mieux répondu que les autres, parce qu'il existait entre lui et le poète anglais une communauté plus grande de sentiments et d'expérience de la vie 4 », c'est ne dire que la moitié de la vérité. Il y a dans Mardoche et dans Namouna plus qu'un « écho » de Don Juan : il y a un pastiche fort spirituel du tour d'esprit de l'auteur anglais, de son persiflage et de sa bouffonnerie, une transposition très adroite et très amusante,,
1833: compte rendu du Spectacle dans un fauteuil. Voir dans le même sens la Revue des Deux Mondes du 1er avril 1832 : compte rendu de la Table de nuit, de P de Musset.)