‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 254 sur 322 · Biographie d'A de Musset, édition Lemerre, pp · texte numérisé non relu

Biographie d'A de Musset, édition Lemerre, pp

mais qui finit par devenir un peu agaçante, de ses procédés de composition et de développement. D'autre part, dans Portla, dans le Saule, dans la Coupe et les Lèvres, dans Rolla, Musset s'est visiblement essayé — on sent même par endroits qu'il s'est appliqué — à transformer son âme voluptueuse et turbulente, mais ailée et légère, en une âme byronienne, sombre, pesante et dévastée. C'est ce qu'il n'est pas très difficile, mais qu'il est intéressant, de montrer de plus près et d'examiner dans le détail.

Ce qu'il y avait de plus choquant pour beaucoup de lecteurs dans les premiers recueils d'Alfred de Musset, c'était la hardiesse des peintures et la liberté du langage, les images et les mots sur lesquels le poète traînait volontiers la pensée, le libertinage de l'esprit et des sens qui donnait une saveur un peu poivrée à certains de ses poèmes. Les romantiques ne s'étaient pas interdit absolument les descriptions voluptueuses, mais ils sauvaient par l'exaltation des sentiments ce que la situation pouvait avoir de scabreux. C'était le plus froidement du monde, et pour le plaisir de scandaliser son lecteur ou d'arracher des « oh ! » effarouchés à sa lectrice, que Musset faisait tenir à Mardoche des propos cyniques, ou qu'il représentait, à grand renfort de comparaisons, Hassan nu,

mais nu comme la main, Nu comme un plat d'argent, nu comme un mur d'église, Nu comme le discours d'un académicien,

sans parler des commentaires galants dont il enjolivait le tableau. Byron lui avait donné l'exemple. Mardoche demandant à son oncle le bedeau sa chambre et son lit pour y loger ses bonnes fortunes n'est pas plus révoltant que Julia gourmandant son mari du fond de l'alcôve où elle cache son

amant; et quand le malheureux Don Juan est découvert par Haïdée sur le rivage où l'a jeté la tempête, le poète insiste lui aussi avec plus de complaisance qu'il n'était strictement nécessaire sur l'insuffisance de son costume et la blancheur de sa peau. Cette fameuse Ballade à la Lune, qui fit pousser tant de clameurs, si à des strophes d'une fantaisie aérienne elle mêle un grain de polissonnerie, n'en doit-elle pas l'idée à une stance bien connue du poème de Byron : « Je crois que le diable s'est logé dans la lune pour notre malheur. Ceux qui l'ont appelée chaste s'y sont pris de trop bonne heure pour la qualifier ainsi. Il n'est pas de jour (pas même le plus long de l'année, le 21 de juin) qui soit témoin d'un aussi grand nombre de péchés que trois heures d'une nuit éclairée par le sourire de la lune... et pourtant on admire son aspect modeste pendant qu'elle parcourt les cieux1. » L'un comme l'autre, Byron et Musset affectent de déclamer contre 1 hypocrisie, de détester les prudes et les bégueules ; ils font profession de déchirer tous les voiles et de peindre le monde tel qu'il est, et ce leur est un excellent prétexte à étaler au grand jour ce que d'ordinaire on dissimule aux yeux des honnêtes gens.

Ceux-ci doivent se sentir un peu fourvoyés en leur compagnie : elle les induit en d'étranges fréquentations. Les héros de Musset vont de l'alcôve d'une marquise au taudis d'une sorcière, d'une salle d'auberge à la chambre d'une courtisane, quand ils ne finissent pas la nuit, comme Rolla, dans un lieu de débauche. Mais Byron n'a-t-il pas placé la scène de son Beppo au Ridotto de Venise, et l'un des épisodes de

1. Don Juan, I, stance 113, trad. Pichot. 2e éd., t. II, 1820, p. 127:

The devil's in the moon for our mischief ; they Who call'd her chaste, methinks began too soon

Their nomenclature ; there is not a day, The longest, not the twenty-first of June,

Sees half the business in a wicked way On whichthree single hours of moonshine smile — And then she looks so modest ail the while.

son Don Juan, et non pas, certes, celui que l'auteur expédie le plus brièvement, ne conduit-il pas le lecteur dans le dortoir des odalisques du Grand Seigneur ? L'un nous introduit dans le harem de Hassan et nous initie aux habitudes de sa vie amoureuse avec autant de complaisance que l'autre en a mis à nous exposer le protocole du sérail masculin de la grande Catherine. Au cours de ces pérégrinations, on risque de surprendre des scènes trop libres ou des attitudes indiscrètes. Ici, ce sont « de beaux seins qui battent la campagne1 », ou Marion qui dort « toute nue et la main sur son cœur 2 » ; là, une odalisque endormie « découvre à demi ses plus secrets appas en s'agiiant dans les blancs linceuls de sa couche 3 », ou Dudu cache son visage dans le sein de Juan, ne laissant plus voir « que sa gorge qui avait dans ce moment la couleur d'un bouton de rose4 ». Don Alfonso surprend Juan dans l'appartement de sa femme, comme Rosina et Mardoche sont troublés dans leur tête-à-tête par l'arrivée intempestive du mari. Des deux œuvres s'exhale un parfum de sensualité, plus violent dans l'une, plus léger dans l'autre, qui suffirait déjà à les apparenter.

Les personnages qui se meuvent dans cette atmosphère capiteuse sont de francs libertins, toujours prêts à suivre le premier jupon qui passe. Don Juan tombe des bras de Julia dans ceux d'Haïdée, de ceux d'Haïdée dans ceux de Dudu ou de Gulbeyaz. Il ne semble avoir d'autre raison d'être en ce monde que de multiplier ses expériences amoureuses. Si, sur le vaisseau où Lambro l'a fait jeter, il reste insensible aux charmes de la belle Romagnole que le hasard lui a donnée pour compagne de chaîne, l'auteur a bien soin de spécifier que cette froideur est due beaucoup moins à la fidélité ou à la vertu qu'à ses récentes blessures. Encore Don Juan semble-

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