Namouna, I, 73 ; Don Juan, VII
Our friends the Turks, who willi loud a Allahs » now Began to signalise thj Rusi retieat,
rime faiblement : cette négligence voulue fait partie de son dandysme littéraire ; c'est chez lui acte' d'indépendance, manifestation contre « l'école rimeuse » dont il tenait absolument à se distinguer1. Mais Byron ne lui avait-il pas montré qu'on peut être grand poète ettraiter sans beaucoup de façons la dernière syllabe du vers2? Il n'est pas jusqu'à la grande innovation métrique du poète français, le sizain à rimes croisées avec enjambement de strophe à strophe, qui n'ait été dans une certaine mesure suggérée par l'exemple de son confrère anglais. Je sais bien que Musset a pris soin de protester à l'avance contre une insinuation de ce genre ; qu'il pouvait à la rigueur s'être inspiré directement de la poésie italienne, à laquelle Byron lui-même avait emprunté l'octave de Don Juan ; que le rythme qu'il a créé était en quelque sorte en puissance dans la versification française et qu'il ne
Wcre damnably mislakcn ; few are slow
In Ihinking that their enemy is beat (Or bealen, if you insist on grammar, though
I never think about it in a beat).
1 . Nous savons par Sainte-Beuve que Musset dérima après coup, avec intention, la Ballade andalousc, et que celle-ci était mieux rimée dans le premier jet. Rapprochez de ce fait le passage souvent cité de la lettre à M. Desherbiers, de janvier 1830 : « Je t'envoie, mon cher oncle, ces poèmes dont tu as entendu une partie... Tu verras des rimes faibles ; j'ai eu un but en les faisant, et je sais à quoi m'en tenir sur leur compte ; mais il était important de se distinguer de cette école rimeuse, qui a voulu reconstruire et ne s'est adressée qu'à la forme, croyant bâtir en replâtrant. »
2. Byron se plaint parfois d'une difficulté, réelle ou prétendue, à trouver la rime. (Voir Don Juan, I, 84, 178 ; V, 77 ; IX, 74 ) Il affecte pour elle à l'occasion un dédain plein de désinvolture : « Ah î que n'ai-je l'art d'écrire avec facilité pour charmer mon lecteur !... Mais je ne suis qu'un méchant écrivain, un dandy, qui commence mes voyages. Je cours après les rimes pour y ajuster mes vers divagants ; je prends la première que je trouve dans le dictionnaire de Walker ; si elle ne peut me convenir, j'en substitue une autre plus mauvaise, sans penser, comme je le devrais, aux chicanes delà critique. Oh! ma foi, je suis presque tenté de redescendre à la vile prose, mais les vers sont à la mode, et je continue en rimant. » (Beppo, 51-52, trad. Pichot, 2« éd., t. II, pp. 281-282.;
demandait qu'à naître1. Je ne veux retenir que l'idée d'écrire en strophes liées un poème de longue haleine et de caractère narratif. Sur ce point, je ne puis m'empêcher d'interpréter
1 . Aujourd'hui par exemple il plaît à ma cervelle De rimer en sizains le conte que voici.
Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle. Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci ?
(Namouna, II, 8.)
On ne saurait conclure de cette boutade que Musset se reconnût débiteur des Italiens. Son sizain, d'ailleurs, diffère du leur sur un point essentiel, à savoir le libre entrelacement des rimes. « Il y a des siècles, dit F. de Grammont, que les Italiens et les Espagnols font usage des stances, soit celles de huit vers, dont l'invention est attribuée à Boccace, soit, beaucoup plus rarement, celles de six vers ; mais dans ces stances, les rimes sont toujours disposées d'une manière identique. )> (Les Vers français et leur prosodie, 2° éd., Paris, s. d.) Si l'on en croit M. Potez, l'idée de cette combinaison capricieuse aurait pu venir à Musset des petits poètes du xvme siècle : « Il paraît bien, dit-il, que Musset n'avait besoin d'avoir recours ni à Byron ni à Pulci pour rimer ses pièces en sizains, car à chaque pas, dans l'œuvre de Dorât, lorsqu'il emploie les alexandrins à rimes libres, on peut isoler des sizains qui ont le battement, l'allure, la nonchalance et la désinvolture de ceux de Musset. » Il en donne trois exemples, dont je ne retiens que le plus heureux :
On va donc vous prouver qu'on peut régner gaîment. Le ciel n'exige pas qu'une reine s'ennuie, Surtout lorsqu'elle est jeune et lorsqu'elle est jolie. Le ciel, j'en suis très sûr, en ordonne autrement. Il pardonne au sujet quelques grains de folie, Et même aux majestés il permet l'enjouement.
(Dorât, Uyparchus.)
Et il ajoute : « Je pourrais multiplier les exemples. J'ai aussi isolé des sizains qui offrent cette même liberté pour le jeu des rimes dans les contes de Deguerle, imitateur de Dorât. (L'Elégie en France avant le romantisme, Paris, 1897, p. 482.) A ce compte, ne pourrait-on remonter plus haut encore, à un auteur que Musset connaissait plus sûrement et pratiquait , en tous cas , plus familièrement que Dorât ou Deguerle ? « Et ce petit morceau, dit quelque part M. Jules Lemaître :
Deux démons à leur gré partagent notre vie, Et de son patrimoine ont chassé la raison ; Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie. Si vous me demandez leur état et leur nom, J'appelle Fun amour et l'autre ambition.
Ne jurerait- on pas un sizain de Musset qui aurait perdu en route un de
comme une confidence personnelle les propos du Merle blanc . « J'irai à Venise, et je louerai sur les bords du grand canal, au milieu de cette cité féerique, le beau palais Mocenigo... Là, je m'inspirerai des souvenirs que l'auteur de Lara doit y avoir laissés. Du fond de ma solitude, j'inonderai le monde d'un déluge de rimes croisées calquées sur la strophe de Spenser1... » On dirait même que Musset n'est arrivé que par tâtonnements à la forme définitive. La strophe de Mardoche, pur artifice de typographie, n'avait aucune valeur métrique. Le prologue des Marrons du feu offre une combinaison plus savante, mais trop raide et lourde pour servir la légère fantaisie du poète2. Il a trouvé dans le sizain de Namouna le rythme harmonieux et souple, tantôt preste et tantôt nonchalant, tantôt simple et courant, tantôt large et sonore, qui convenait à sa nature mobile et primesautière. Il y est revenu à maintes reprises, et il l'a si bien marqué à son empreinte, que personne dans la suite n'a su le manier comme lui.
Non moins que les « gaietés » de Musset, les parties violentes et passionnées de ses recueils de début évoquent irré-
ses vers ? Mouvement, expression, tournure, rimes et le je ne sais quoi, l'accent, le timbre, tout y est... Gela doit être dans Namouna, ou plutôt dans quelque pièce un peu oubliée des Premières poésies. C'est bien votre impression, n'est-ce pas ? — Or ces vers sont tout bonnement de La Fontaine, et vous les trouverez dans le Berger et le Roi, au Xe livre des Fables. » {Les Contemporains, Vie série, p. 298.)