Portia, II
On admire la furie avec laquelle se déroule le duel de don Paez et d'Etur de Guadassé :
Heur et malheur ! on vit ces deux hommes s'étreindre
Si fort que lun et l'autre ils faillirent s'éteindre,
Et qu'à peine leur cœur eut pour un battement
Ce qu il fallait de place en cet embrassement.
Effroyable baiser ! où nul n'avait envie
Que de vivre assez long pour prendre une autre vie ;
Où chacun en mourant regardait l'autre, et si
En le faisant râler il râlait bien aussi ;
Où pour trouver au cœur les routes les plus sûres,
Les mains avaient du fer, les bouches des morsures.
— Effroyable baiser ! — Le plus jeune en mourut.
Il blêmit tout à coup comme un mort, et l'on crut,
Quand on voulut après le tirer à la porte,
Qu'on ne pourrait jamais, tant l'étreinte était forte,
Des bras de l'homicide ôter le trépassé.
N'est-ce pas un digne pendant au combat d'Hassan et du Giaour ? « Deux amants peuvent se presser tendrement dans les bras l'un de l'autre pour se prodiguer les plus douces caresses; mais jamais l'amour qui soupire pour l'heureux moment qui doit l'unir à la beauté n'égalera les transports des dernières étreintes de deux ennemis. Sont-ils parvenus à se saisir, leurs mains ne lâcheront plus prise : les amis se cherchent et se séparent ; l'amour rit d'une chaîne durable : ceux que la haine a réunis ne se sépareront qu'après la mort1. » Le premier morceau transpose en tableau réaliste la peinture morale que le second esquisse avec une sobre
Trad. Pichot, 2<> éd., t. II, p. 26 :
Ah ! fondly youthful hearts can prcss, To seize and share ihe dear caress ; But Love itself cotild never pant For ail that Beauty sighs to grant, With half ihe fervour Hâte bestows Upon the last embrace of foes, When grappling in the fightthey fold Those arms that ne'er shall lose their hold : Friends meet to part ; Love laughs at faith ; True foes, once met, are jqin'd tilj dealh !
fermeté; mais comme ils tendent tous les deux, de la même énergie farouche, au trait final!
Ces histoires sont comme celles de Byron, obscures, décousues, bizarres. Les péripéties en sont ténébreuses; le dénouement est à dessein enveloppé de mystère. Que s'est-il passé le soir où Cassio etFortunio ont accompli « leur œuvre sans nom »? Comment sont morts Juana et Don Paez ?
Nul flambeau, nul témoin que la profonde nuit, Qui ne raconte pas les secrets qu'on lui dit.
Le 'fSaule est composé à la façon du Giaour, de fragments juxtaposés, où l'on a quelque peine à suivre le fil des tristes aventures de Tiburce et de Georgina Smolen. L'action se meut dans un décor lointain ou étrange dont le poète a trouvé les traits essentiels dans ses rêveries ou dans ses lectures. Ce n'est peut-être pas Byron qui a découvert l'Espagne à Musset, mais c'est lui qui lui a révélé Venise, la ville des « palais antiques » et des « graves portiques », la ville des bals masqués et des gondoles, des orgies et des courtisanes, des folles amours et des coups de poignard1. Il y
1. Les Mémoires de Casanova entraient sans doute aussi pour quelque chose dans l'idée que Musset se faisait delà ville italienne. En 1831, il leur consacrait un des articles qu'il publiait sans signature dans le journal le Temps, et Jamais un grain de raison, dit-il, peu de religion, de conscience encore moins. Dupant les sots avec délices, trompant les femmes avec bonne foi, un peu trop heureux au jeu, racontant divinement, promenant sur toute la terre ses caprices et ses folies, mais revenant toujours à sa chère Venise. Là courant les filles en masque, ici se promenant gravement en abbé musqué dans les jardins du pape, rimant pour une belle marquise, se battant pour une danseuse, mousquetaire terrible (il avait six pieds), grand seigneur généreux et probe au milieu de tout cela. Ceux qui aiment Benvenuto Cellini aimeront bien son livre. . . » (Revue fantastique, dans le Temps du 20 mars 1831.) Cet article est cité par M. Urbain Mengin {L'Italie des romantiques, Paris, 1902. p. 320), qui ajoute : <c Ce sont de pareilles lectures qui faisaient pour lui de l'Italie un pays de débauche et de coups de poignard. » Mais i! semble bien que Musset avait lu Byron avant de lire Casanova et qu'il tenait de lui son
a peut-être des réminiscences d'Ossian dans le décor tyrolien de la Coupe et les Lèvres; mais dans l'atmosphère de ces chasseurs de chamois flottent aussi des souffles venus de Manfred.ï^e vieux manoir, jadis bruyant, aujourd'hui désert, où Tiburce prolonge dans la nuit ses veilles studieuses, c'est le château du solitaire des Alpes où, du temps du comte Sigismond, les soirées se passaient en festins joyeux, et c'est aussi l'abbaye de Newstead, autrefois résonnant du tumulte des vassaux, mais dont les tourelles écroulées abritent maintenant le dernier rejeton d'une noble race1. Il est tout naturel que Musset ait emprunté quelquefois à Byron, avec les sombres allures de ses héros, le cadre même où il les faisait vivre et agir.
Car ils sont bien de lignée byronienne, ces mystérieux personnages qui promènent à travers le monde une fatalité de crime et de malheur dont ils sont les premières victimes. Relisez dans le Giaour le portrait du caloyer inconnu. « Jamais il ne vient s'unira nos prières du soir; jamais il ne fléchit le genou au tribunal de la pénitence... Voyez-le, s'entourant des plis de sa robe, traverser l'église gothique le long des piliers de la nef; on le considère avec terreur, et lui ne voit que d'un œil chagrin les saintes cérémonies de la religion. Lorsque l'hymne pieux retentit dans le chœur et que les moines fléchissent le genou, il se retire sous ce portique qu'éclaire la triste clarté d'une lampe : c'est de là qu'il écoute nos prières,
goût pour l'Italie. M. Mengin le reconnaît lui-même : « L'admiration qu'eurent pour lui (Byron) les deux poètes français (Lamartine et Musset) fut telle qu'elle contribua encore à tourner leur pensée vers cette Italie qu'il avait aimée, » [Ibidem, p. 161.) En tous cas, c'est bien Byron qui a enseigné à l'auteur de Porlia, de la Nuit vénitienne, etc., à faire de la poésie avec ces histoires de meurtre et de débauche, et l'on m'accordera peut-être que l'essentiel est là. Montégut me paraît avoir parfaitement rendu compte des choses en définissant Portia, par exemple, « un poème de Byron construit sur une aventure à la Casanova. » (Nos morfs contemporains, Alfred de Musset, p. 226.)