Ibidem
faut une certaine dose de naïveté pour voir dans la trahison de la courtisane une preuve de la vanité de l'amour : ne se souvient-il plus comment elle est passée des bras de Stranio dans les siens ? Il doute de tout, parce qu'il a douté de sa maîtresse, — et de quelle maîtresse ! Soit. Mais c'est une raison qui lui est bien particulière. Nous ne pouvons nous empêcher de penser que le monologue philosophique était à la mode en 1832, que Musset a tenu à en faire débiter un par son personnage, et qu'il y a amalgamé, faute de mieux, des réminiscences de Manfred et de Faust.
En réalité, Franck est beaucoup moins le frère de Manfred quedeChildeHarold1, le libertin blasé dont le cœur affadi par la satiété des plaisirs est en proie au dégoût de la vie, et que la débauche a rendu incapable d'amour. Musset a repris le même type dans Rolla ; il a, cette fois, retiré son héros du décor un peu conventionnel où son imagination l'avait placé d'abord, et il l'a ramené en pleine réalité contemporaine. La ressemblance n'en est que plus frappante. « Dans l'île d'Albion, vivait un jeune homme pour qui les sentiers de la vertu n'avaient aucun charme. Ses jours s'écoulaient dans les excès d'une débauche grossière, et ses plaisirs bruyants troublaient le paisible sommeil de la nuit. Je dois l'avouer, il était livré sanspudeurauxdésordresde toutes les joies mondaines : toute jouissance délicate était dédaignée par lui ; il vivait au milieu des courtisanes et des compagnons les plus vicieux,
1. On peut noter en passant que la première scène de la Coupe et les Lèvres n'est guère autre chose que le développement de cette stance de Childe Harold (III, 12) : « Hélas ! il reconnut bientôt que personne n'était moins propre que lui à vivre avec les hommes. Aucune sympathie ne l'attachait à eux ; jamais son âme n avait appris à subordonner ses pensées à celles des autres ; son âme n'avait pu être domptée que par elle-même ; mais, rebelle à toute inspiration étrangère, fière dans son désespoir, l'orgueil lui défendait de céder à des créatures, objets de ses mépris. Harold se sentait capable de vivre seul avec lui même, sans communiquer avec le genre humain. » (Trad. Pichot, 2° éd., t III, p. 165.)
quels que fussent leur rang et leur naissance *... » L'histoire de Rolla commence tout à fait comme celle de Childe Harold :
De tous les débauchés de la ville du monde
Où le libertinage est à meilleur marché,
De la plus vieille en vice et de la plus féconde,
Je veux dire Paris, — le plus grand débauché
Etait Jacques Rolla. Jamais dans les tavernes
Plus indocile enfant ne s'était accoudé
Sur une table chaude ou sur un coup de dé.
Ce n'était pas Rolla qui gouvernait sa vie,
C'étaient ses passions...
Au bout de quelque temps de cette existence, Harold se sent le cœur plein de dégoût : « Rassasié de plaisirs, il soupirait presque après l'infortune ; pour changer de théâtre, il serait descendu volontiers même dans le séjour des ombres 2. » Il se contente de quitter son pays natal et de courir les mers. 11 promène sous les plus beaux cieux du monde son incurable mélancolie ; il la nourrit de tous les souvenirs du passé qui attestent la brièveté et la vanité de l'homme ; il l'apaise et la tourne en volupté dans la contemplation des grandes scènes de la nature. Le débauché est devenu un grand poète, en attendant que « sous les orangers d'Italie » il trouve « sa bien-aimée 3 » ; en Grèce, la mort et la gloire. Ses erreurs passées ont mis sur son front un nuage de tristesse qui le rend
1. Childe Harold, I, 2, trad. Pichot, 2e éd., t. III, p. 11 :
Whilome in Albion's isle there dwelt a youth,
Who ne in virtue's ways did take deïight ;
But spent his days in riot most uncouth,
And vex'd with mirth the drowsy ear of Night.
Ah, nie ! in sooth he was a shameless wight,
Sore given to revel and ungodly glee ;
Few earthly things found favour in his sight,
Save concubines and.carnal companie,
And flaunting wassailers of high and low degrcc.