Le Saule, VI
sommes doublement malheureux *. » Musset a symbolisé dans son Don Juan cette poursuite incessante d'un insaisissable idéal. Son héros n'a de commun avec celui de Byron que le nom et ce don de séduire qui est la caractéristique de toute la race. Le poète anglais s'est emparé du personnage comme d'un prétexte à répandre le flot de raillerie amère qui s'amassait en lui, à montrer ce qui se cache sous les dehors de la piété, de la vertu, de la grandeur, à dévoiler l'hypocrisie sociale. Don Juan et ses aventures sont le fil léger qui relie les uns aux autres les épisodes que sa verve intarissable prolonge en commentaires indignés ou gouailleurs. Si le personnage représente quelque chose, c'est en face de tant d'esclaves des conventions sociales et mondaines, l'instinct naturel se donnant carrière avec une inconscience qui est presque de l'innocence. Combien différente de cette conception satirique est la conception poétique de Musset ! Luimême, quand il a voulu apparenter son Don Juan aux créations antérieures du même ordre, il a évoqué le Don Juan de Mozart et celui d'Hoffmann, mais il n'a pas même nommé celui de Byron. Et c'est justice. Mais ne retrouvet-on pas l'esprit du beau morceau de Byron que nous venons de citer, dans ce roué supérieur, ou pour mieux dire dans ce martyr de la religion de l'amour, qui a sacrifié à un rêve impossible le bonheur qu'il n'avait qu'à étendre la main pour saisir, toujours déçu et espérant toujours :
1. Childe Harold, IV, 121, 124, trad. Pichot, t. III, pp. 286-287:
O Love I no habitant of earth thou art —
An unseen seraph, we believe in thee, —
A faith whose martyrs are the broken heart,
But never yet hath seen, nor e'er shall see
The naked eye thy form, as it should be ;
The mind hath made thee, as it peopled heaven,
Even with its own desiring phantasy
We wither from our youth, we gasp away —
Sick — sick ; unfound the boon — unslaked the thirst,
Though to the last, in verge of our decay
Some phantom lures, such as we sought at first —
But ail too late, — so we are doubly curst.
Tu retrouvais partout la vérité hideuse,
Jamais ce qu'ici-bas cherchaient tes yeux ardents,
Partout l'hydre éternel qui te montrait les dents,
Et, poursuivant toujours ta vie aventureuse,
Regardant sous tes pieds cette mer orageuse,
Tu te disais tout bas : « Ma perle est là-dedans *. »
Et ce nouveau Don Juan, c'est plus encore : c'est le « symbole merveilleux de l'homme sur la terre », suçant d'une bouche avide les mamelles d'airain de la réalité, sans pouvoir y étancher sa soif infinie; hanté à travers les mirages des sens par la vision de l'absolu, du parfait et du divin. Tout l'idéalisme dont la nature de Musset était capable a passé dans ses strophes ardentes ; et, comme on voyait l'orgueil à travers les haillons du cynique, sous le masque de l'indifférence blasée et du dandysme impertinent, on devine l'attente impatiente de ces joies et surtout de ces souffrances de l'amour qui allaient faire de lui un grand poète.
Du jour où Musset eut souffert par l'amour, il devint vraiment un autre homme, ou, pour mieux dire, il devint un homme. Il a raconté lui-même la transformation qui s'opéra en lui. « Au premier livre qui me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait ; un monde nouveau réapparaissait, comme si je fusse né de la veille. Un vieux tableau, une tragédie que je savais par cœur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un ami, me surprenaient ; je n'y retrouvais plus le sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que l'expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité2. » Il avait mis jusque-là