CHAPITRE II
Vers 1815, il y avait un demi-siècle que les germes du futur byronisme avaient commencé d'apparaître dans la littérature européenne : ils y demeuraient comme suspendus et flottants. La France, représentée par Rousseau, Voltaire et Chateaubriand, en avait fourni sa bonne part. L'Angleterre et l'Allemagne, Young, Gœthe, Schiller, donnaient le reste. Ces éléments épars rencontrèrent l'âme d'un grand poète et s'y amalgamèrent. Mais la combinaison n'était pas si intime qu'on ne pût les isoler les uns des autres et reconnaître leur provenance respective. L'envie qui s'attache aux gloires bruyantes et aux succès trop rapides aiguisa la perspicacité des critiques. On cria au plagiat. Byron en fut moins scandalisé que surpris. « On m'accuse d'être un plagiaire, disaitil à Medwin, et je ne me doutais pas de l'avoir été, quoique, ie l'avoue, je ne me fasse pas scrupule de faire usage d'une pensée qui me paraît heureuse, sans m'inquiéter d'où elle vient [ . » Il avait eu des inspirateurs et des maîtres : prolem non sine matre creatam. Il ne s'est pas défendu de les avoir admirés et de les admirer encore, ni caché de les avoir lus. Chateaubriand, qui croyait bien avoir quelques droits sur
1. Les Conversations de lord Byron avec le capitaine Medwin, traduites par Pichot dans la sixième édition des Œuvres complètes de lord Byron, Paris, 1827, t. XVII, p. 143. — Byron fait allusion aux articles de A. A. Watts, dans the Literary Gazette and Journal of the Belles-Lettres for 1821.
l'œuvre du poète anglais, a manifesté son dépit qu'il n'en eût pas été fait par l'auteur un aveu explicite. « J'étais donc, s'écrie-t-il, un de ces pères qu'on renie quand on est arrivé au pouvoir * ? » En revanche, on sait en quels termes Byron a dédié son Sardanapale « à l'illustre Goethe », comme « l'hommage d'un vassal littéraire à son seigneur lige », avec quel enthousiasme il a célébré le génie de Rousseau 2, avec quelle conviction il a proclamé la souveraineté de « l'universel Voltaire 3 ». Il était assez grand pour n'avoir pas à craindre de se diminuer en se montrant reconnaissant.
Nous n'avons pas ici à mettre en cause, d'une manière absolue et totale, l'originalité de sa poésie. Une telle enquête
1. Essai sur la littérature anglaise, t. XI, p. 781, des Œuvres complètes, éd. Garnier, Paris, 8°, 1860. (Voiries Mémoires a" outre-tombe, éd. Biré, t. II, p. 209, auxquels ce paragraphe est emprunté.). Chateaubriand, à la page suivante, prétend avoir reçu, à l'apparition d'Atala, une lettre de Cambridge signée G. Gordon, lord Byron, et y avoir répondu. L'indifférence ultérieure du poète anglais à son égard causa une blessure sensible à son amour-propre. « Dans ses entretiens intimes, dit M. de Marcellus, il revenait souvent sur sa conformité de nature avec lord Byron et sur les rencontres des deux muses. Il n'en regrettait que plus vivement de ne pas lire son nom cité une seule fois (même dans un coin de Don Juan, où tant d'autres sont inscrits), et mêlé aux œuvres du poète britannique qui s'était évidemment inspiré de René et de l'Itinéraire. (Chateaubriand et son temps, Paris, 1859, p. 117.) Le nom de Chateaubriand est pourtant cité par Byron à deux reprises, dans une note de la Fiancée d'Abydos et dans un vers de l'Age de Bronze. Pichot, devant qui, à Londres même, Chateaubriand se plaignait de l'oubli de lord Byron, se permit de lui indiquer le premier passage, manifestement insuffisant ; il n'osa pas lui signaler le second, le jugeant avec raison ironique, non pour le poète, mais pour l'homme d'Etat. (Voir la Revue britannique de décembre 1848, pp. 461-462.) La comtesse Guiccioli explique par des motifs d'ordre politique le peu de sympathie de Byron pour Chateaubriand. « La répulsion lui était surtout causée par le sceptique qui se faisait le champion du catholicisme, et par le libéral qui se faisait le champion du royalisme de droit divin. » (Lord Byron jugé par les témoins de sa vie, Paris, 1863, t. Il, p. 76.)