Première lettre
il a une vieille redingote boutonnée jusqu'au menton, et son chapeau lui tombe sur les yeux ; demain, il porte un gilet rose et vous frappe les jambes en causant avec une canne grosse comme une paille ; le surlendemain, il va au théâtre, où il garde son manteau, et, appuyé sur une colonne, il promène autour de lui des regards mornes et désenchantés ; c'est à le croire fou de le rencontrer souvent. Pour faire de lui un portrait ressemblant, il faudrait peindre Dorât méditant sur les ruines de Palmyre, ou Napoléon avec des culottes vert tendre et un casque de cuir bouilli. » Dans Y Histoire dun merle blanc, Musset fit les honneurs de sa propre personne, et s'amusa tout le premier de ses allures byroniennes d'autrefois. Lorsque le merle blanc a découvert qu'il n'est pas fait comme les autres merles, il décide de se retrancher immédiatement dans la solitude du génie, et de mépriser le reste des volatiles. Il commence par acheter les Mémoires d'Alfiéri et les œuvres de lord Byron. Après les avoir beaucoup méditées, il met au jour un poème en quarante-huit chants. « J'eus un succès digne de moi, c'est-àdire sans pareil. Le sujet de mon ouvrage n'était autre que moi-même... Je racontais mes souffrances passées avec une fatuité charmante ; je mettais le lecteur au fait de mille détails domestiques du plus piquant intérêt ; la description de l'écuelle de ma mère ne remplissait pas moins de quatorze chants... Je l'avais habilement coupée par morceaux et entremêlée au récit, en sbrte qu'au moment le plus intéressant et le plus dramatique arrivaient tout à coup quinze pages d'écuelle... » On reconnaît, sous une forme fantaisiste, la critique des procédés du Don Juan. La satire remonte jusqu'à Byron lui-même : elle prouve que l'admiration de Musset, tout en restant sincère, ne l'aveuglait plus sur les défauts de son auteur favori.
Il devait y être d'autant plus sensible qu'il cherchait à cette époque à ramener son art, et qu'il eût voulu ramener l'art en général, et même les mœurs du jour, à la simplicité et
au naturel. « Le vrai seul est aimable, répétait-il après Boileau ; le vrai ne change pas, mais sa forme change, par cela même qu'elle doit être aimable. Or je dis qu'aujourd'hui sa forme doit être simple, et que tout ce qui s'en écarte n'a pas le sens commun 4. » Il revenait aux maîtres qu'il avait toujours admirés et aimés, mais qu'il avait un peu négligés, dans le premier feu de sa ferveur byronienne : Régnier, l'esprit mâle et hautain,
De l'immortel Molière immortel devancier 2 ;
Molière lui-même, en qui « le bon sens fait parler le génie 3 » ; La Fontaine, la reine de Navarre, avec qui « il se consolait de Werther l », et sans doute aussi de Manfred et de Childe Harold. Il apprenait de Boccace à conter des histoires d'amour avec une naïveté qui n'exclut pas la finesse : Silvia expirant de douleur sur le cercueil de Jérôme, ou Simone réunie à son amant dans la mort. Il écrivait ses Nouvelles, dont les meilleures sont d'alertes récits à la française, pleins de sensibilité, de délicatesse et d'esprit, sans aucune trace de byronisme. Quant à son Théâtre, il y avait longtemps que l'influence du « grand ami Shakespeare » y avait supplanté celle de Byron. A part la Coupe et les Lèvres, c'est à peine si l'analyse la plus minutieuse a pu y surprendre quelques vagues et lointaines analogies avec le Corsaire ou le Giaour*. Encore faut-il les chercher dans les pièces composées ou conçues avant le retour d'Italie. Le spectre de la débauche s'y traîne encore sous la figure d'Octave ou de Lorenzaccio. Fantasio a certainement lu Byron ; c'est de lui qu'il tient la romance portugaise qu'il fredonne aux oreilles de son ami Spark :