Acte I, se. il
Sans doute Delavigne songeait à ce couplet et à quelques autres semblables quand il écrivait dans sa préface : « J'ai conçu l'espérance d'ouvrir une voie nouvelle où les auteurs qui suivront mon exemple pourront marcher avec plus de hardiesse et de liberté i. »
1. Œuvres complètes, Paris, 1846: Théâtre, t. II, p. 137. — J'ai signalé en leur lieu (voir ci-dessus, pp. 82-83) les adaptations malheureuses qui furent tentées en 1821 du Faliero de Byron : Marino Faliero > drame en cinq actes, en vers, de Gosse et Merville (Comédie-Française), et Le Doge de Venise, mélodrame en trois actes de M*** (Porte-Saint-Martin). — Le 23 juin 1829, les Nouveautés donnèrent Angiolina ou l'Epouse du Doge, drame en trois actes, mêlé de chants, par MM. Théaulon etBrisset : « Un doge a épousé une gondolière, Angiolina, dont le père lui avait sauvé la vie ; l'obscure naissance de la dogaresse est révélée publiquement au milieu d'une fête par Sténo, dont cette beauté avait méprisé l'amour. Résolue à se venger de cette humiliation, elle dirige contre les patriciens une conspiration qui entraîne le doge à sa perte. » (Almanach des Spectacles, 1830, p. 160.) On voit sans peine d'où viennent le fond de la pièce et les noms des personnages . En dehors de ces trois pièces et du Marino Faliero de Casimir Delavigne, je ne connais d'autre imitation directe de Byron sur le théâtre français que le Sardanapale d'un certain Lefebvre ou Lefèvre (qui ne paraît avoir rien de commun avec Jules Lefèvre-Deumier) , représenté à l'Odéon le 1er mai 1844. Jules Janin, rendant compte de cette tragédie, analyse d'abord longuement la pièce anglaise et poursuit en ces termes : « Telle est la tragédie de lord Byron. Vous comprenez bien que lorsque je peux analyser l'œuvre originale, je n'irai pas perdre mon temps à vous dire comment est faite la copie ; mieux vaut ramasser dans le poème de Byron quelques-unes de ces belles images d'une espèce si nouvelle et dont l'effet est si imprévu, que de courir après de longs vers efflanqués qui se laissent prendre tout de suite et qui n'y mettent pas de coquetterie. Mais que l'on s'attache au poème de lord Byron ou à la traduction qu'en a faite l'autre soir M. Lefèvre, il est impossible de trouver là les éléments d'une tragédie. L'admiration sans fin et sans cesse n'est pas un élément dramatique. Ce héros pris de vin n'a rien qui nous plaise, et enfin même cette couleur orientale n'est pas pour nous charmer au théâtre C'est choisir ses personnages trop loin de nous, et d'ailleurs de quel droit ? Vous voulez les faire agir et parler, vous ne savez même pas comment ils s'habillaient. Quand lord Byron donnait à ses poèmes la forme du dialogue, c'est qu'il voulait en finir bien vite avec l'idée qui le poussait, et d'ailleurs cette petite contrefaçon dramatique le dispensait d'ordinaire de prodiguer les trésors de sa poésie. Dans un poème raconté, il faut en effet plus d'efforts et plus de style que dans une
La voie était déjà ouverte, et d'autres y marchaient à pas de géant. Marina Faliero avait été joué le 30 mai 1829 à la Porte Saint-Martin. Le 11 février précédent, la Comédie- Française avait représenté Henri III et sa cour, le 25 février 1830, elle donnait Hernani. Prise entre le drame brutal de Dumas et le drame lyrique de Hugo, la tragédie de Casimir Delavigne se trouva comme étouffée. Tandis qu'il s évertuait à rajeunir la vieille forme classique, des novateurs moins
œuvre où vous conservez le droit de dire en prose : le théâtre représente le palais de Sardanapale. Bref cette tragédie de Byron n'a jamais été une tragédie, et M. Lefèvre a commis une grande maladresse quand il s'est avisé de prendre au sérieux ces cinq actes d'une longue déclamation. Au moins, si la beauté delà forme, si l'éclat poétique, si les corrections faites au poème original, faisaient excuser la hardiesse de l'auteur, encore pourrait on prendre sa défense ; mais son vers est froid, terne, languissant, bien que très correct, et les changements qu'il a faits à la pièce sont malhabiles. Le beau mérite, en effet, de faire de Myrrha, la belle Grecque, une fille juive moitié galante et moitié missionnaire, qui d'un bout à l'autre de la pièce, pour le convertir, prédit la venue du Messie à ce brave Sardanapale qui ne s'en inquiète guère. Quant à la pompe du spectacle, Dieu merci, elle est nulle, et encore fera t on bien de faire disparaître ces malheureuses petites filles qui dansent à se casser le cou, et cette grande personne qui chante à déchirer les oreilles, sauf ensuite à moins lésiner sur l'incendie final ; en effet, nous n'aurions jamais cru que la résine fût renchérie à ce point-là. » (Journal des Débats du lundi 6 mai 1844.) — Ce Sardanapale disparut de l'affiche après deux ou trois représentations; il ne paraît pas avoir été imprimé — Je n'insiste pas, et pour cause, sur les pièces byroniennes projetées par Théophile Gautier vers 1830, mais qui demeurèrent à l'état d'ébauches : cinq actes commencés pour Spontini, traduction de la Fiancée d'Abydos, en collaboration avec Gérard de Nerval, et un drame dont le sujet était tiré de Parisina, en collaboration avec Augustus Mac-Keat. (Voir de Lovenjoul, les Lundis d'un chercheur, p. 7.) On me permettra de ne compter comme témoignages de 1 influence exercée par Byron sur le théâtre français ni le Siège de Corinthe, de Balochi et Soumet, musique de Rossini, ballets deGardel, décorations de Gicéri, représenté à l'Opéra le 9 octobre 1825, ni — à plus forte raison — Mazeppa ou le Cheval tariare, mimodrame en trois actes, paroles de feu Cuvelier et de M. Léopold, musique de M Sergent, joué au Cirque olympique le 11 janvier 1826, où j'imagine que le personnage le plus intéressant devait être non pas le futur hetman de l'Ukraine, mais le cheval tartare « présenté en liberté »,
prudents élevaient le mélodrame à la hauteur d'un genre littéraire. Au théâtre populaire ils empruntaient sa psychologie rudimentaire, ses antithèses simplistes, ses effets grossiers mais sûrs, toute sa charpente rudement équarrie. Ils se flattaient, en jetant là-dessus de la pensée, de la passion et de la poésie, de faire quelque chose de grand. De ces haillons de pourpre qu'ils clouaient à leurs drames, il y en a plus d'un qui a été dérobé à Byron.
Les romantiques prennent volontiers des airs de profondeur. Ils se posent en philosophes de l'histoire. Dumas prétend donner dans Henri III et sa cour un tableau de la France au xvie siècle, comme Hugo dans Ray Blas un tableau de l'Espagne au xvne. Byron ne peut en ce point leur servir de modèle. Tout au plus appuiera-t-il de son autorité la théorie des petites causes et des grands effets i.
1. M. H. Parigot cite ce passage de la préface de Marino Faliero : « Je ne crois pas que les auteurs anglais aient parlé de la conspiration de Faliero, si ce n'est le docteur Moore dans ses Vues d'Italie. Son récit est faux : c'est un bavardage rempli de grossières plaisanteries sur les vieux maris et les jeunes femmes, et il s'étonne qu'un si grand événement eût une si légère cause. Il est inconcevable qu'un observateur des hommes aussi profond que l'auteur de Zeluco s'étonne de ce fait historique. Il savait qu'un bassin d'eau répandu sur la robe de Mi stress Marsham priva le duc de Marlborough de son commandement, et amena la paix d'Utrecht; que Louis XIV fut entraîné dans les guerres les plus terribles parce que son ministre fut choqué de le voir critiquer une fenêtre, et voulut lui donner d'autres occupations ; il savait qu'Hélène perdit Troie, que Lucrèce expulsa les Tarquins de Rome, etc., etc. » (Traduction Pichot, 3e éd., 1821, t. VII, p. 6.) Il rapproche de cette page de Byron le Verre d'eau de Scribe (I, iv), les Espagnols de Mérimée (journée II, 1 : « C'est pourtant un poulet rôti qui m'a fait découvrir la cachette de général Pichegru... »), et la Confession d'un Enfant du siècle. (IIe partie, chap. i : « Ce que décident ici-bas les plus petites choses, ce que les objets en apparence les moins importants amènent de changements dans notre fortune, il n'y a pas, à mon sens, de plus profond abîme pour la pensée. ») Voyez Le drame d'Alexandre Dumas, Paris, 1898, p. 4, note.
Ils se posent aussi en moralistes. Dumas, dans Charles VII chez ses grands vassaux, a voulu faire planer sur le drame une idée morale : de peur qu'elle ne passe inaperçue, il la commente longuement dans sa préface1. Hugo, dans les siennes, résume ses pièces en formules lapidaires : « La paternité sanctifiant la difformité physique, voilà le Roi s'amuse; la maternité purifiant la difformité morale, voilà Lucrèce Borgia 2. » De telles ambitions supposent des vues profondes et font attendre des aperçus originaux sur la nature humaine. Faute de mieux, on les emprunte à Don Juan ou à Manfred. « L'amour, écrivait Julia à son amant, n'est qu'un épisode dans la vie de l'homme : il est toute l'existence de la femme 3. » Dumas a été frappé de la
1. « Une idée morale, qui sans doute est passée inaperçue, planait sur le tout. La voici : la nature a organisé chaque individu en harmonie avec le lieu où il doit naître, vivre et mourir... Déplacer une existence, c'est la fausser : les principes du bien qui, dans des climats amis, sur une terre maternelle, eussent mûri comme un fruit, tournent à mal sur un sol étranger. Quand tout est hostile à un individu, l'individu devient hostile à tout. » (Préface de Charles VIL)