‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 295 sur 322 · Acte V, se. v · texte numérisé non relu

Acte V, se. v

5. L'anachronisme fut relevé à plusieurs reprises par les critiques du temps. Voir un article de E. de Gazalès sur Marion de Lorme, dans la Revue européenne, t. I, 1835, et un autre de Gustave Planche sur Victor Hugo, dans la Revue des Deux Mondes de 1838 : « Dans la première moitié du xvne siècle, le caractère de Didier n'existait pas et ne pouvait pas exister. Pour qu'un tel caractère devienne possible, il faut que la poésie lyrique ait créé Werther et René, Lara et Childe-IIarold, il faut qu'Uhland et Lamartine aient touché les dernières limites de la rêveiie. » (T. I, p 762.) — Sur Didier, Victor Hugo, se copiant lui-même, a décalqué d'autres figures qui ne sont en général que la répétition de plus en plus affaiblie du type original. Hernani, bandit chevaleresque et rival d'un empereur, a haute mine avec son grand chapeau et sa cape espa-

C'est en écoutant Marion de Lorme que Dumas avait conçu l'idée première àWntony. Dès le lendemain, il se mit au travail « avec un courage inouï d ». Fut-il sensible à l'anachronisme ? Il est permis d'en douter. D'instinct du moins, il l'évita. D'instinct aussi, et en suivant la pente de sa propre nature, il restitua au type sa férocité originelle. Sous la plume du poète, le héros byronien tournait à la sensiblerie

gnole ; il agit hardiment et parle éloquemment ; il lance en beaux vers le couplet de rigueur :

Tu me crois peut-être Un homme comme sont lous les autres, un être Intelligent, qui court droit au but qu'il rêva. Détrompe-toi. Je suis une force qui va ! Agent aveugle et sourd de mystères funèbres ! Une âme de malheur faite avec des ténèbres ! Où vais-je ? je ne sais. Mais je me sens poussé D'un souffle impétueux, d'un destin insensé. Je descends, je descends, et jamais ne m'arrête. Si parfois, haletant, j'ose tourner la tête, Une voix me dit : Marche ! et l'abîme est profond, Et de flamme ou de sang je le vois rouge au fond ! Cependant, à l'entour de ma course farouche, Tout se brise, tout meurt. Malheur à qui me touche 1 Oh ! fuis ! détourne-toi de mon chemin fatal, Hélas ! sans le vouloir je te ferais du mal ! (Acte III, sc.iv.)

Ruy Blas répète à peu près les mêmes choses : la nouveauté, c'est que c'est un laquais qui les dit. Le Rodolfo à'Angelo a pour originalité d'appartenir à « une ancienne famille qui a régné à Padoue, et qui en est bannie depuis deux cents ans ». Quant au Gennaro de Lucrèce Borgia et à l'Otbert des Burgraves, ce sont deux jeunes premiers romantiques, aussi peu différents l'un de l'autre que deux amoureux de Molière, et à qui l'absence d'état civil, et la fatalité dont ils sont le jouet et l'instrument, ne suffisent pas à constituer un caractère. M Lanson, dans une page de son Histoire de la Littérature française, a signalé, avec sa pénétration et sa vigueur habituelles, cette pauvreté d'invention psychologique des dramaturges romantiques, et la dette qu'ils ont contractée envers Byron beaucoup plus qu'envers Shakespeare. Voyez la 9S édition, Paris, 1906, p. 964. 1 Alex. Dumas, Mémoires, éd. Calmann-Lévy, t. V, p. 267. — La ressemblance entre les deux personnages principaux est tellement frappante que l'auteur de Victor Hugo raconté, etc , a cru devoir réserver formellement les droits du poète : « L'antériorité de Marion de Lorme, constatée par les deux lectures rue Notre - Dame- des-Ghamps et au Théâtre-Français, n'empêcha pas plusieurs journaux de dire que Didier était un plagiat d'Antony. » (Ed. ne varietur, in-8°, t. II, p. 320.)

et à l'élégie. Dans son for intérieur, le « demi-nègre » devait trouver bien doux et bien naïf le mélancolique amant de la courtisane. Il sentait que le royaume de la scène appartient aux violents. Mais Hugo avait inventé quelque chose dont un dramatiste avisé pouvait tirer parti. Par goût de clarté, par besoin aussi, en passant de la poésie pure au théâtre, il avait précisé la fatalité qui accable la destinée du héros romantique. Didier est un enfant trouvé, un bâtard. Antony fut un bâtard aussi. Sans nom, sans famille, sans autres armes que son talent et son énergie, cet inconnu déclarait la guerre à Tordre social ; il réclamait sa place au soleil, son droit à la vie, son droit à l'amour. Il attirait sur lui la sympathie généreuse que le public accorde au faible en lutte avec le fort ; il flattait, au lendemain de 1830, les aspirations mal satisfaites par la révolution de juillet ; par un avatar imprévu, le type le plus aristocratique que la poésie ait jamais créé semblait incarner l'esprit de la démocratie et prenait des allures de tribun.

La critique n'en fut pas désarmée. Elle flétrit le séducteur et le tueur de femmes. Elle cria au scandale et à l'immoralité. Seul peut-être Vigny fut d'un avis opposé : « Le nombre est incalculable d'hommes blasés, durs et athées, qui rougissent de cet état de leur cœur, et qui, pour arracher des succès d'amour-propre à des êtres facilement intimidés et éblouis, s'inventent des malheurs mystérieux et les plus byroniens possible, leur parlent de religion sans croire seulement à 1 ame et de dévouement en méditant l'éclat de leur perte, et à force de se monter la tête, de se faire un héroïsme philosophique et une métaphysique de damnés, sont forcés pour soutenir leur rôle de jouer le dernier coup du vice en jetant le crime dans la partie... Il était bon d'en faire une grande satire 4... » Dumas n'y avait point songé. Mais l'idée lui parut

1. Lettre sur le Ihêâire à propos cV Antony. (Revue des Deux Mondes, 1831, t. MI, p. 627.)

bonne : il écrivit Angèle. Il reprit dans Alfred d'Alvimar le caractère d'Antony : il lui laissa les yeux fascinateurs, le scepticisme, les fanfaronnades d'impiété et d'athéisme, le mépris des hommes ; il le dépouilla de ce mystère poétique où l'amant d'Adèle s'enveloppait ; il montra quel but caché poursuivait cet infernal séducteur : non pas le triomphe de son amour, mais la satisfaction de ses appétits. Orphelin et ruiné à vingt ans, Alfred ne songe qu'à reprendre sa place dans le monde. L'homme des passions est devenu un froid calculateur, qui les excite sans les éprouver, et qui s'en fait un marchepied pour arriver aux richesses, aux places, aux honneurs. « Je me dis qu'il serait d'un homme de génie de rebâtir avec les mains frêles et délicates des femmes cet échafaudage de la fortune que la main de fer des événements et des hommes avait renversé. Ce calcul en valait un autre, et j'y trouvais de plus le plaisir d. » Chacune de ses conquêtes marque une étape de sa carrière. Mme de Breuil lui a valu un secrétariat d'ambassade ; Mme d'Orsay, un titre de baron ; Ernestine de Rieux, la croix. Un manège de séduction diabolique va mettre entre ses mains la fortune d'Angèle de Gaston. Mais, tout compte fait, après avoir moitié séduit, moitié violé la fille, il trouve plus avantageux de faire la cour à la mère ; il l'épouserait sans scrupules, si le pistolet d'Henri Muller ne bornait le cours de ses tristes exploits. Dépouillé des oripeaux poétiques, le héros byronien glissait insensiblement à la forme la plus basse de « l'arrivisme ». Conrad, métamorphosé en Alfred , entre de plain - pied dans la famille des Monsieur Jacob, des Lucien de Rubempré, des Monsieur Alphonse et des Bel-Ami. Il n'y a pas de meilleure démonstration de tout ce qu'il y a de faux dans cette apothéose du crime et cette poésie du mal dont Byron s'est fait le metteur en scène que la facilité avec laquelle le sublime pirate ou le magnanime bandit tombe au rang d'un criminel

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