‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 296 sur 322 · Angèle, acte I, se. n · texte numérisé non relu

Angèle, acte I, se. n

vulgaire, et de l'objet de notre admiration devient celui de notre mépris.

Byron a légué au drame romantique un autre type, non moins sombre et désolé, mais plus noble et plus sympathique : le Poète, maudit par les hommes, étouffé par la société, voué par Dieu au malheur. Cette idée que le génie est un don fatal est aussi vieille que la littérature. Mais les poètes classiques donnaient du fait l'explication la plus simple : toute grandeur est en butte à l'envie ;

Urit enimfulgore suo, qui praegravat artes Infra se positas...

Le mysticisme romantique voit dans le malheur le signe auguste, la marque d'élection mise par Dieu même au front de l'homme inspiré * . La solitude et la souffrance ne sont pas la rançon du génie, elles en sont la source et la condition. Byron en offrait le plus éclatant exemple. Aux noms déjà inscrits sur le martyrologe poétique, Lamartine et Hugo avaient ajouté celui de Chateaubriand. D'autres y réserveront une place, et la plus illustre, à l'auteur de Childe Harold. Pauthierde Censay développe longuement ce lieu commun. Il allègue Homère, prince des poètes, Virgile, le Tasse, et enfin Byron :

Et cet être étonnant, cet aigle d'Albion,

Quel est l'objet puissant de son illusion ?

Le sentiment s'échappe en torrents de sa lyre.

Oh ! le malheur sans doute a nourri son délire 2 !

1 J'ai cité plus haut, même chapitre, p 463, une tirade de Christine dans laquelle cette idée est développée en termes fortement inspirés de Manfred.

2. Pauthier de Censay. Helléniennes, Paris, 1825, p. 16 : Épître à Lamartine.

Dans la Teresa d'Alexandre Dumas, Amélie demande à Arthur, qui revient de Venise, si la ville des lagunes a conservé le souvenir de Byron. « Amélie, répond le voyageur, les cités dont les monuments s'écroulent oublient vite les hommes. Oui, quelques Vénitiens se souviennent encore peut-être d'avoir vu passer par leurs rues un étranger au front pâle, qu'on appelait Byron ; ils se souviennent de lui, non parce qu'il est l'auteur du Corsaire et de Childe Harold, non qu'il soit pour eux comme pour nous une espèce d'ange rebelle et déchu sur le front duquel Dieu a écrit du doigt : Génie et Malheur, mais parce que dans une ville où la race en est presque inconnue, il conduisait avec lui quelques superbes chevaux qui l'emportaient au galop sur les dalles humides de la place Saint-Marc i . »

Génie et Malheur ! Dumas avait trouvé le sous-titre d'un drame ; Vigny se chargea de l'écrire. Déjà, dans Stella, il avait repris ou rencontré une phrase de Byron, quand il disait : « Le poète a une malédiction sur sa vie, et une bénédiction sur son nom 2. » Il incarna cette idée dans Chatterton. Dans la préface de sa pièce, il montra le poète venant sur terre « pour y être à charge aux autres, quand il appartient complètement à cette race exquise et puissante qui fut celle des grands hommes inspirés 3 ». Il le peignit repoussé par le monde, se repliant en lui-même et s'y renfermant comme dans un cachot. « Là, dans l'intérieur de sa tête brûlée, se forme et s'accroît quelque chose de pareil à un volcan. Le feu couve sourdement et lentement dans ce cratère, et laisse échapper

Page 1