Histoire du romantisme, p
4. Poésies complètes, éd. Charpentier, t. II, p. $4. La pièce est datée de 1840.
§ II. — Le Roman.
Pas plus qu'elle n'a déterminé, dans ses lignes essentielles, la structure du drame romantique, l'influence de Byron n'a régi de manière souveraine l'évolution du roman français pendant la première moitié du xixe siècle. Nul genre pourtant ne semblait mieux préparé à l'accueillir^ Depuis la Nouvelle Héloïse, depuis Werther, il paraissait destiné, sous la forme d'une autobiographie à peine déguisée, à recevoir ce flot de lyrisme que Rousseau, comme un autre Moïse, avait fait jaillir du cœur desséché du xvme siècle, et que les moules étroits et usés de la poésie classique ne pouvaient contenir. Un René, une Corinne, un Obermann, en qui on reconnaissait sans peine M. le vicomte de Chateaubriand, Mmi la baronne de Staël ou M. de Senancour, y avaient exhalé leur doute, leur passion et leur mélancolie. Childe Harold était de la même lignée, frère puiné mais non moins richement doté de séduction et de tristesse, aussi ennuyé que René et plus amer, aussi désolé qu'Obermann, mais revêtu d'un autre prestige, aussi enthousiaste que Corinne et plus désenchanté. ;Mais Byron se jouait plus hardiment encore que ses devanciers des conventions sous lesquelles se dissimulait le caractère exclusivement personnel de la littérature romantique. Il rejetait dédaigneusement ce minimum d'action qui servait de prétexte aux effusions du roman lyrique ; il ne suivait d'autre plan, en déroulant les tableaux de son pèlerinage, que l'ordre dans lequel ils avaient passé sous ses yeux et se représentaient à son imagination ; il ne mettait d'autre lien entre eux qu'une affabulation rudimentaire, qu'aussi bien il ne se donnait pas la peine de garder jusqu'au bout ; il offrait, dans une série de digressions systématiques, le
lyrisme à l'état pur, dégagé de tout alliage avec l'élément narratif et dramatique qui constitue à proprement parler le roman. Il eut sa postérité, comme Werther avait eu la sienne; mais il fit souche de poètes, et non de romanciers. Le lyrisme fut réintégré dans son domaine, qui est la poésie ; il en remplit et vivifia les formes anciennes ou nouvelles, l'élégie et l'ode, la méditation et le poème ; et le roman personnel, dépouillé de cet ornement emprunté, tendit à redevenir ce qu'il est de sa propre nature, l'analyse douloureuse et voluptueuse du moi, la confidence sincère ou apprêtée des intimes secrets du cœur i.
A défaut du lyrisme, le romanesque byronien pouvait du moins exciter l'imagination de nos romanciers. Si Childe Harold est un rêveur et un poète qui n'a d'histoire que celle de son âme, le Giaour et le Corsaire, Conrad ou Lara, sont des hommes d'action ; ils ont des aventures ; ils en ont d'étranges et de singulières, d'attendrissantes et de tragiques, qui font frissonner et qui font pleurer. De touchantes figures de femmes traversent leur sombre vie : elles leur inspirent des passions sauvages ; elles en ont pour eux qui vont jusqu'au sacrifice. Le mystère qui enveloppe la destinée de ces lugubres héros est admirablement propre à piquer cette curiosité qui fait allerjusqu'auboutdu récit le plus mal écrit, quand une fois il a réussi à l'éveiller. Dramatique, pathé-
1. Voir Joachim Merlan t, le Roman personnel de Rousseau à Fromentin, Paris, 1905 : « ...Le fait essentiel, c'est que la confidence intime, l'autobiographie telle que nous l'avons étudiée chez Obermann et chez René, chez Corinne et chez Adolphe, elle est maintenant chez les poètes : les Méditations de Lamartine en 1820, les Poèmes de Vigny et de Hugo en 1822, 1826, 1829, les Harmonies en 1830, voilà de la pure autobiographie. » (P. 319.) M. Merlant voit dans la Confession d'un enfant du siècle « le testament de l'autobiographie romantique » . Le roman lyrique disparaît, mais le roman psychologique subsiste, avec Sainte-Beuve, Feydeau, Maxime du Camp, Fromentin : « 11 y aura toujours, selon la prophétie de Sainte-Beuve, certaines formes rares de la vie intérieure qui s'exprimeront dans des monographies romanesques. » (Voir pp. 321 et 405.) byron 31
tique, caractères exceptionnels, situations extraordinaires, sans compter la profondeur dans l'analyse des sentiments et la force du style, sensible même sous le délayage et la peu près d'une traduction en prose, les poèmes de Byron avaient tout ce qu'il faut pour plaire aux lecteurs de romans, et peut-être auraient-ils exercé une plus large influence sur ce genre de littérature si le poète anglais n'avait rencontré un concurrent redoutable dans la personne de son compatriote Walter Scott.
Les héros de Scott ne sont pas moins romanesques, s'ils sont généralement moins mystérieux, que Conrad et que Lara ; ses héroïnes, Diana Vernon, Flora Mac Ivor, Amy Robsart, pour être moins passionnées, ne sont pas moins touchantes que Gulnare ou que Médora. Ses personnages ont sur ceux de Byron l'avantage d'être infiniment plus variés et plus réels. On voit en eux autre chose que les truchements d'un grand poète ; ils ont une vie propre et une figure individuelle. Mêlés comme acteurs de second plan au grand drame historique, ils reçoivent de cette combinaison des aventures privées avec les événements publics comme un cachet d'authenticité ; minutieusement décrits et dépeints, dans les moindres particularités de leur caractère et de leur physique, avec leurs attitudes, leurs gestes, leur costume, s'ils ne saisissent pas l'imagination de toute la puissance du vague et de l'inexpliqué, ils l'obsèdent comme des figures familières ; vivant et agissant dans un milieu archaïque, patiemment reconstitué par une curiosité méticuleuse etérudite, ils participent de cette poésie que le passé répand sur les objets même les plus vulgaires ; le pittoresque de leurs physionomies est encore rehaussé par le pittoresque du décor. En même temps qu'il satisfaisait le besoin d'étrange, d'imprévu et d'extraordinaire si puissant dans le public d'alors, le roman historique répondait à cet autre besoin non moins fort, d'éprouver l'impression et l'illusion de la réalité, et il ne faut pas s'étonner du succès qu'il a obtenu,
ALEXANDRE DUMAS ET GEORGE SAiND
s'il contentait à la fois deux grandes catégories de lecteurs, ceux qui demandent aux fictions de les distraire pour une heure des réalités de la vie, et ceux qui veulent que ces mêmes fictions les leur réfléchissent comme dans un brillant miroir. Walter Scott a été vers 1820 le maître incontesté du roman français *. Mérimée et Vigny, Victor Hugo et Alexandre Dumas, c'est de lui qu'ils ont appris Fart de mêler la vérité et la fantaisie, le réel et l'imaginaire, de camper un personnage, de colorer une description, de conduire un récit et de filer un dialogue. Le fondateur même, ou, si l'on veut, le rénovateur du roman réaliste, a mis son entreprise sous le patronage du conteur anglais, et inscrit son nom au fronton du monument 2. Mais les littérateurs de ce temps sont trop imprégnés et comme saturés de byronisme pour qu'on ne puisse, même dans un genre qui relève dans son ensemble d'une autre influence, saisir des traits qui rappellent l'auteur du Corsaire et de Childe Havold, son lyrisme inépuisable, et le caractère ou les aventures de ses sombres héros 3.
1. Voir sur ce sujet le beau livre de M. Maigron : Le Roman historique à Vêpoque romantique, essai sur V influence de W. Scott, Paris, in-8°, 1898.