Voir l'avant-propos de la Comédie humaine
3. Je ne m'attacherai, dans cette enquête, qu'aux noms les plus mar* quants ou aux œuvres les plus caractéristiques. L'énumération des romans oubliés où Ton peut trouver des traces de byronisme serait aussi inutile que fastidieuse. Parfois la ressemblance est assez forte pour que les critiques contemporains se soient donné la peine d'y insister» Voici, par exemple, ce qu'écrit E. D. (Ernest Desclozeaux ?) dans le Globe du 17 décembre 1828, à propos d'un roman de Mme Hortense Allart de Théraze, Gertrude : « Childe Harold a mis fort à la mode ces caractères hautains et froids qui se mettent hors de leurs pensées et de leurs sentiments, les observent, et dédaignent ce qu'ils analysent. Shakespeare a donné le type admirable de ces êtres égoïstes qui se sentent des facultés puissantes pour aimer et pour réfléchir, et qui médisent de l'amour et de la méditation. Ainsi Rodrigue (le héros de Mme Allart), tout bizarre qu'i est, n'est pas nouveau : c'est un Hamlet qui n'a pas une grande douleur pour expliquer et excuser son dégoût de la vie ; c'est un Childe Harold qui n'est pas poète. Une erreur de l'auteur, c'est d'avoir fait Rodrigue
De ces traces, les contemporains en ont signalées, mêlées, il est vrai, à beaucoup d'autres, dans le plus ancien en date des romans de Victor Hugo. « Bug-Jargal, disait le Globe en 1826, est loin d'être un ouvrage sans mérite. Mais, avec son sujet et son talent, l'auteur pouvait faire beaucoup mieux. Il devait surtout s'abstenir de chercher des effets divers et opposés, c'est-à-dire, selon l'usage, d'imiter tour à tour diverses écoles et divers auteurs. Ainsi, quand il fait parler le capitaine d'Auverney et son sergent, il imite Sterne, au lieu de s'attacher à peindre les mœurs de nos camps. S'il veut représenter un site du nouveau monde, il copie le style descriptif de M. de Chateaubriand... Veut-il nous initier aux pensées de son narrateur, il médite à la façon de lord Byron. Prétend-il nous conduire dans le conseil du gouvernement de l'île ou dans les rangs des noirs, il essaye du talent dramatique et cherche le ton de W. Scott. Il est rare qu'il soit lui-même ; on ne distingue pas au milieu de tant d'imitations, et l'on a peine à s'imaginer quelle eût été sa manière, si les quatre auteurs que je viens de nommer n'avaient pas écrit J. » La comparaison avec Byron n'est pas sans fon-
général et homme d'Etat. Ce dédain de tout est une maladie qui naît de l'oisiveté ; quand on a beaucoup agi, on sait mettre un prix à toutes choses : on n'est pas fatigué de ses pensées, parce qu'elles ont été utiles aux hommes, et l'on n'a pas de mépris pour les affections, parce qu'on a vu souffrir. )) (T. VI, p. 902.) Mais souvent le rapprochement ne repose que sur une impression très fugitive. Que Sir Lionel d'Arqnenay, de Jules Lefèvre, soit, au dire de Barbey d'Aurevilly, « un roman profond et amer, ironique et tendre, dont le premier volume a été écrit avec la plume du Don Juan de lord Byron » ; que, selon Sainte-Beuve, H. Fortoul, dans Grandeur de la vie privée, « ait le désavantage de se rencontrer trop directement avec Jean- Jacques, avec l^ron, dans les descriptions de la même nature )) ; que Jean-Diable, de Paul Féval, soit défini par Nettement « un chant romantique de lord Byron enchâssé dans un roman drolatique à la Paul de Kock », ni le nom des auteurs ni la valeur des œuvres n'exigent sans doute que le parallèle soit poussé plus à fond.
1. Le Globe du 2 mars 182G, art. anonyme sur Bug-Jargal, t. III, p. 158. — Même critique dans les Annales de la littérature et des arts :
dément. Ni plus ni moins que Conrad, le nègre Bug-Jargal, dit Pierrot, tout esclave qu'il est, impose le respect à ses compagnons et s'en fait obéir d'un signe j, et, parmi les hommes de race blanche, le capitaine d'Auverney ne jouit pas d'un moindre prestige. « Ses manières étaient froides, son regard était indifférent. Le soleil des tropiques, en brunissant son visage, ne lui avait point donné cette vivacité de geste et de parole qui s'unit chez les créoles à une nonchalance souvent pleine de grâce. D'Auverney parlait peu, écoutait rarement, et se montrait sans cesse prêt à agir 2. » Mais ce taciturne « médite » volontiers; et ses méditations, en effet, auraient pu être intercalées sans trop de disparate dans tel ou tel volume de la traduction Pichot 3. Il est intéressant de remarquer qu'elles manquent à la première version du roman, publiée en 1820 dans le Conservateur littéraire1*. Hugo en a orné l'édition de 1826 : entre temps, il s'était fait la main dans Han d'Islande 5. Mais, avec Notre-Dame de
« Séduit par le prodigieux succès qu'ont eu, dans ces derniers temps, les ouvrages de lord Byron et de W. Scott, M. Victor Hugo a cru qu'en se jetant dans l'extraordinaire et l'incroyable, il étonnerait la foule de ses lecteurs... M. Victor Hugo a exagéré les conséquences du principe d'où il est parti. »(T. XXIII, 1826, p. 328.)
1. Bug-Jargal, eh. xi, éd. ne varietur, in-8°, Romans, t. II, p 51.
2 Ibidem, ch. n, p. 14.
3. Voyez notamment ch. xxxix, p. 186 ; ch. xlix, p. 228 : « Jusqu'à ce moment je croyais avoir goûté toutes les coupes d'amertume et de fiel. Je ne connaissais pas le plus cruel de tous les malheurs : c'est d'être contraint par une force morale plus puissante que celle des événements à renoncer volontairement, heureux, au bonheur, vivant, à la vie... La mort est peu de chose pour une âme flétrie et déjà glacée par l'adversité ; mais que sa main est poignante, qu'elle semble froide, quand elle tombe sur un cœur épanoui et comme réchauffé par les joies de l'existence ! Je l'éprouvais ; j'étais sorti un moment du sépulcre ; j'avais été enivré dans ce court moment de ce qu'il y a de plus céleste sur laterre, l'amour, le dévouement, la liberté, et maintenant il fallait brusquement redescendre au tombeau ! »
4. Elle est reproduite dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.
5 . On y trouve de ces « méditations » à la Byron dont parle le Globe à propos de Bug-Jargal, et quelques scènes qui font penser au Corsairey
Paris, l'auteur abandonne décidément le genre frénétique, et même l'imitation byronienne. Il prend exclusivement pour patron « l'illustre antiquaire » qui lui avait révélé le secret « d'allier à la minutieuse exactitude des chroniques la majestueuse grandeur de l'histoire et l'intérêt pressant du roman d » .
D'autres, tout en suivant Walter Scott, prennent de Byron ce qui s'accorde à leur tempérament et cadre avec leur manière. La Chronique du règne de Charles IX nous rappelle par deux ou trois épigraphes, et surtout par l'ironie qui égayé la préface et circule à travers l'ouvrage tout entier, l'estime particulière où Mérimée tenait Don Juan 2. Mieux encore dans certaines pages de ses nouvelles, notamment dans les Ames du Purgatoire, qui sont son Don Juan à lui, on reconnaîtrait l'esprit de l'irrévérencieux poème, et peutêtre même pourrait-on en trouver quelques réminiscences directes dans les scènes de naufrage et de famine que développe Tamango. Dans Cinq-Mars, au contraire, ce sont les échappées lyriques qui trahissent la prédilection de Vigny pour le poète anglais. Le jeune marquis, sur le point de quitter le château de Chaumont, jette un dernier regard sur le magnifique paysage qui se déroule à ses yeux : « 0 nature, nature î se disait-il, belle nature, adieu ! Bientôt mon cœur ne sera plus assez simple pour te sentir, et tu ne plairas plus qu'à mes yeux ; ce cœur est déjà brûlé par une passion profonde, et le récit des intérêts des hommes y jette un trouble inconnu8...». Cette invocation débute comme une tirade de Childe Harold. Les trois premiers paragraphes
II, 12 (Ethel venant trouver Ordener dans sa prison), à Parisina (le jugement d'Ordener et 1 évanouissement d'Ethel) et au Prisonnier de Chillon (Ordener dans son cachot) .
1. Victor Hugo, art. sur Quentin Darward, dans la Muse française, t. I. 1823, reproduit dans Littérature et Philosophie mêlées ; Sur Walter Scott, éd. ne varietur, in-8°, t. I ; voyez pp. 246 et 257.