Ghap. xiii
2. Argow a pour âme damnée un autre bandit nommé Vernyct, en qui la férocité n'est tempérée par aucune pitié ni par aucun remords ; et ce Vernyct a pour maîtresse une jeune paysanne habillée en homme crui lui est dévouée jusqu'au fanatisme, et qui, après lavoir sauvé maintes fois, mourra avec lui et pour lui. Cette sœur de Kaled est décorée du nom peu romantique de Jeanneton.
3. Les Deux Rencontres, nouvelle publiée dans la Revue de Paris de 1831. insérée, comme vc épisode, dans la Femme de trente ans (1834).
rapidement sur cette face, dont l'expression ferme et précise indiquait une âme supérieure. Son corps, son attitude, ses proportions, s'accordaient avec son génie sauvage. Cet homme était tout force et tout puissance, et il envisageait les ténèbres comme une visible image de son avenir. » A peine son « regard de serpent » s'est-il posé sur Hélène, que la sauvage et coupable fille du général se sent « terrassée, subjuguée » par un « pouvoir magnétique ». Sans hésitation, sans regrets, insensible aux supplications comme aux reproches de son père, elle suit l'assassin dont elle est désormais « la compagne et la sœur » ; elle disparaît avec lui dans la nuit. Le général la retrouvera sept ans plus tard, sur le corsaire colombien V Othello, commandé par un « capitaine parisien » dont l'audace surhumaine et la cruauté inflexible répandent l'effroi sur les mers. Hélène est devenue la Médora de ce Conrad. « Esclave et souveraine », elle se glorifie de l'amour qu'elle avoué et qu'elle inspirée un homme « dont l'âme est aussi vaste que cette mer sans bornes, aussi fertile en douceurs que le ciel ». Elle se déclare la plus heureuse des femmes ; et le général, en contemplant la scène de famille qui s'offre à ses yeux, cette jeune mère, « suave de beauté, riche de bonheur », ce père dont les mains terribles jouent avec la chevelure de ses enfants, ne peut s'empêcher d'être ému. « Cette situation offrait une étrangeté qui le surprenait, une sublimité de passion et de raisonnement qui confondait les idées vulgaires. Les froides et étroites combinaisons de la société mouraient devant ce tableau. Le vieux militaire sentit toutes ces choses, et comprit aussi que sa fille n'abandonnerait jamais une vie si large, si féconde en contrastes, remplie par un amour si vrai. » L'amour véritable, pour Balzac, c'est « l'amour idolâtre, infini, cet amour qui comporte toutes les manières d'aimer, celle de Gulnare et celle de Médora 4. » S'il en avait trouvé l'image idéale dans la poésie byronienne,
l.La Rabouilleuse, éd. définitive, t. VI, p. 200.
faut-il s'étonner que parfois il lui en ait demandé l'expression ? Byron1, toujours présent à l'esprit du romancier, — cent passages des Œuvres et de la Correspondance l'attestent, — objet pour lui d'admiration, d'envie et de rivalité-, a servi de modèle aux pages lyriques de la Comédie humaine ; il est pour sa part, et conjointement avec d'autres qui ne le valaient pas toujours, l'un des inspirateurs responsables de ce roman-
1. Voir W. H. Helm, Aspects of Balzac, London, 1905, Literary références in Balzac, pp. 152, 174-175. « Les auteurs, dit M. Helm, dont les noms et les ouvrages viennent le plus fréquemment à l'esprit de Balzac quand il s'arrête à faire une comparaison, ont tous écrit en anglais : Richardson, Scott, FenimoreCooper, Sterne et Byron. » — « Byron est présenté non seulement comme poète, mais comme type d'humanité. Il est question à maintes reprises de sa chevelure bouclée ; ses attitudes, telles qu'on les voit dans ses portraits, sont reproduites avec exagération par des poseurs comme l'absurde Crevel. Il est regardé à peu près comme l'incarnation de l'idéal romantico-théâtral des jeunes hommes et des jeunes femmes sans expérience qui vivaient de son temps .. » M. Helm aurait pu, sur ce point, citer Honorine, où Maurice, le consul général de France à Gênes, qui joue le rôle de narrateur et d'acteur, est ainsi dépeint : a Ce diplomate, homme d'environ trente-quatre ans, marié depuis six ans, était le portrait vivant de lord Byron. La célébrité de cette physionomie dispense de peindre celle du consul. » La ressemblance d'ailleurs s'arrête là ; elle ne va pas jusqu'au pied-bot. — Au point de vue purement littéraire, M. Helm constate que la poésie de Byron a été parmi les principaux objets d'admiration de Balzac, et que le plus étonnant épisode de la Femme de trente ans a été presque certainement suggéré par le Corsaire et Lara.
2. « On met plusieurs fois ses enfants au monde, n'est-ce pas, ma mère ? Pauvres chéries, vous aime-t-on assez ? Quand serai -je un génie aussi haut que lord Byron et que Gœthe ? quand serai-je à la tribune pour te donner autant de jouissance que je te donne d'angoisses !... » {Correspondance, éd définitive, t. XXIV, p. 135, 27 août 1832.) — « Cette Notice biographique sur Louis Lambert est une œuvre où j'ai voulu lutter avec Gœthe et Byron, avec Faust et Manfred... » (Ibid., lettre à Mme Surville, août 1832, p 127 ) - Balzac, néanmoins, mettait W. Scott beaucoup plus haut que Byron : « Voilà douze ans que je dis de W. Scott ce que vous m'en écrivez. Auprès de lui lord Byron n'est rien ou presque rien... Vous avez raison ; Scott grandira et Byron tombera. L'un a toujours été lui, l'autre a créé!» (Lettres à l'étrangère, Paris, 1899, no cxxxiii, 20-23 janvier 1838, p. 453.)
tisnie qui vient couvrir et gâter d'un faux vernis poétique le solide fond du réalisme balzacien1.
Les lecteurs de Stendhal ne sont pas moins déconcertés par le byronisme qui s'étale dans le premier roman qu'il ait publié : Armance, ou quelques scènes (ïun salon de Paris en 1827 ~. Le futur biographe de Julien Sorel n'avait pas encore inventé les types d'énergie. Il employait ses facultés d'analyste et de psychologue à dessiner quelques figures du monde aristocratique de la Restauration, — gentilshommes qui n'ont rien appris et rien oublié, marquises qui font de la propagande religieuse, — à narrer les intrigues nouées autour du milliard des émigrés, et à expliquer longuement pourquoi Octave de Malivert ne peut se décider à se laisser aimer, quoiqu'il l'adore, par sa cousine Armance de Zohiloff. Octave a vingt ans ; il sort de l'Ecole polytechnique ; il est misanthrope avant l'âge ; la mélancolie a chez lui quelque chose de congénital. « Fort souvent malade durant sa première jeunesse, depuis qu'il avait recouvré des forces et de la santé, on l'avait toujours vu se soumettre sans balancer à ce qui lui semblait prescrit par le devoir, mais on eut dit que si le devoir n'avait pas élevé la voix, il n'y eût pas eu chez lui de motif pour agir. Peut-être quelque principe singulier, profondément empreint dans son cœur, et qui se trouvait en contradiction avec les événements de la vie réelle tels qu'il les voyait se dérouler autour de lui, le portait-il à se peindre sois des images trop sombres et sa vie à venir et ses rapports avec
1. Voyez Le Breton, ouvr. cité, et Bnmetière, Honoré de Balzac Paris, 1906, p. 130.
2 Paris, 3 vol. in-12, sans nom d'auteur, 1827. Le roman est précédé d'un curieux avant-propos où Stendhal présente son livre comme l'ouvrage d'une femme d'esprit qui Fa prié d'en corriger le style « On trouvera, ajoute-t iî. dans le style de ce roman, des façons de parler naïves que je n'ai pas eu le courage de changer. Rien d'ennuyeux pour moi comme l'emphase germanique et romantique )) Mais si le style n'est que modérément romantique, le personnage principal l'est tout à fait.
les hommes j. » Sa mère est inquiète des bizarreries de son caractère : « Certainement, disait-elle, je sens en lui quelque chose de surhumain ; il vit comme un être à part, séparé des autres hommes 2. » La physionomie d'Octave alarme Mmc de Malivert; ses yeux si beaux et si tendres lui donnent de la terreur. « Ils semblaient quelquefois regarder au ciel et réfléchir le bonheur qu'ils y voyaient. Un instant après, on y lisait les tourments de l'enfer 3. » Il rêve de trouver une belle âme, de s'y attacher pour jamais, de vivre avec elle, uniquement pour elle et pour son bonheur. « Je l'aimerais avec passion... Je l'aimerais, moi, malheureux 4 ! » Il manque d'être écrasé par un fiacre. « Dieu ! que n'ai-je été anéanti î s'écrie-t-il en regardant le ciel 5. » Rentré chez lui, il se demande s'il ne va pas se tuer. « Ma vie n'est qu'une suite de malheurs et de sensations amères... Qu'est-ce que la mort? se dit-il en ouvrant la caisse de ses pistolets et en les considérant. Bien peu de chose en vérité : il faut être fou pour s'en priver 6. » Mais le devoir le rappelle à lui-même ; il se fait le serment « de surmonter la douleur de vivre ». Dans ses crises de désespoir, il a des violences effrayantes, des méchancetés diaboliques : il jette par la fenêtre un laquais qui a l'air de vouloir s'opposer à son passage ; il quitte brusquement un bal, et reparaît le lendemain le visage tailladé de coups de sabre. Il craint « de se trouver tout à coup avec un sujet de remords éternel 7 ». Il se déclare lui-même une victime de l'orgueil : « Ah ! si le ciel m'avait fait le fils d'un fabricant de draps, j'aurais travaillé au comptoir dès l'âge de seize ans, au lieu que toutes mes occupations n'ont été que de luxe ; j'aurais moins d'orgueil
et plus de bonheur... Ah ! que je me déplais à moi-même1 !... » Il est, comme le dit l'auteur par la bouche d'Armance, « la victime de cette sensibilité déraisonnable qui fait les hommes malheureux et dignes d'être aimés. Une imagination passionnée le portait à s'exagérer les bonheurs dont il ne pouvait jouir. S'il eût reçu du ciel un cœur sec, froid, raisonnable, avec tous les autres avantages qu'il réunissait d'ailleurs, il eût pu être fort heureux. Il ne lui manquait qu'une âme commune 2. »
Faut-il ajouter qu'il est sceptique? La marquise de Bonnivet, zélée catholique, entreprend de l'arracher à la philosophie du xvme siècle et de le convertir aux idées religieuses. Ce singulier catéchumène la déconcerte tout d'abord. « Je ne conçois pas votre être, » lui répète-t-elle à tous moments. Octave lui révèle le secret de sa conduite : il n'a pas de conscience. « Je ne trouve en moi, dit-il, rien de ce que vous appelez le sens intime, aucun éloignement instinctif pour le crime. Quand j'abhorre le vice, c'est tout vulgairement par l'effet d'un raisonnement et parce que je le trouve nuisible3. » Mme de Bonnivet est ravie d'être tombée sur « un être rebelle » ; elle trouve à Octave quelque chose de diabolique dans le regard. Il aime sa cousine Armance, qui a le sens aussi droit et la tête aussi raisonnable qu'il est lui-même perverti et déséquilibré. Il se refuse à le lui dire pour ne pas entraîner dans l'abîme l'être qui lui est le plus cher. Après mille indécisions, il finit par demander sa main. Mais, à peine le mariage est-il décidé, qu'il tombe dans une tristesse encore plus noire; un secret affreux pèse sur lui. « Oui, chère amie, dit-il à Armance, je t'adore ; tu ne doutes pas de mon amour, mais quel est l'homme qui t'adore ? c'est un monstre'*. » Son premier soin est de fuir sa femme et de courir à Marseille