‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 307 sur 322 · T. III, p · texte numérisé non relu

T. III, p

s'embarquer pour la Grèce. En approchant de la terre, il se suicide. « Un mélange d'opium et de digitale préparé par lui délivra Octave doucement de cette vie qui avait été pour lui si agitée. Au point du jour, on le trouva sans mouvement sur le pont, couché sur quelques cordages. Le sourire était sur ses lèvres, et sa rare beauté frappa jusqu'aux matelots chargés de l'ensevelir1. »

Le satanisme est sombre et désespéré dans le roman de Stendhal ; il est sarcastique dans le Szaffie d'Eugène Sue, ce mystérieux personnage que la corvette la Salamandre embarque à Saint-Tropez à destination de Smyrne 2. Que va faire en Syrie cet étrange personnage ? Quelle importante mission ou quelle puissance occulte lui vaut qu'on mette à sa disposition un vaisseau du roi ? L'auteur se garde soigneusement de nous le dire. Tout ce que nous savons de son héros, c'est que, d'une naissance distinguée, orphelin, possesseur d'une immense fortune, il a été accueilli à son entrée dans le monde avec une faveur incroyable. Il a été au fond de tout, et il s'est senti l'âme vide et sèche avant qu'il eût 20 ans. Tombé dans une mélancolie incurable, il a pendant deux années « monté ou descendu tous les degrés qui mènent au suicide ». Il n'est pas allé jusqu'au bout, mais il s'en est pris de sa misère à ce inonde qui n'avait eu pour lui que des

1, T. III, p. 243, — Stendhal a donné un commentaire assez singulier du roman et l'explication de la misanthropie d'Octave dans sa Correspondance inédite, t. II, pp. 56 et suiv. La raison de son désespoir, c'est ce que Stendhal nomme, d'un terme emprunté à l'italien, le babilanisme, autrement dit l'inaptitude physique à l'amour. Des motifs que nos romanciers et nos dramaturges se sont appliqués à fournir du byronisme de leurs héros, bâtardise, crimes, etc., celui-ci est à coup sûr le plus inattendu. Un roman de Rey-Dussueil, Andréa, histoire du temps de V Empire (Paris, 1831), est fondé sur une donnée du même genre. Mais ici l'étranger mystérieux sur lequel courent les plus étranges bruits, et pour qui la jeune Marie s'éprend d'un fatal amour, Andréa, est en réalité la fille d'un capitaine marseillais et d'une Grecque de Larnaka.

2. La Salamandre, première édition, Paris, 1832 ; je cite d'après l'édition courante des Œuvres d'Eugène Sue, Paris, Flammarion, s. d.

sourires II Fa exécré, il Fa maudit, et il a entrepris de s'en venger. La loi de sa conduite, c'est désormais de faire tout le mal possible à l'humanité. Meurtrier spiritualiste, il veut tuer l'âme et non le corps. Il consacre à cette sinistre besogne les dons que lui a départis la nature : beauté du visage, fascination du regard, intelligence supérieure, imagination de poète. Sur la Salamandre il y a un jeune aspirant, Paul Huet, bon, brave, fier, loyal ; une jeune fille, Alice de Blène, belle, pure et tendre, que le romancier s'est plu à parer de toutes les grâces virginales. C'est sur ces deux êtres, qui semblent créés l'un pour l'autre, que Szaffie exerce sa perversité infernale. Il s'en prend d'abord au jeune homme. Il veut dessécher son cœur, l'étouffer sous le poids du désenchantement. Il y verse goutte a goutte l'amère philosophie du Don Juan. Paul lui parle de la gloire, et il lui montre qu'elle n'existe pas ; de l'amour, du génie, de l'amitié, et Szafïîe lui répond : « La vertu, c'est de For, ou un tempérament plus ou moins négatif. Le crime ? une organisation voulue parla forme du crâne. L'amour? un appareil nerveux. Le génie? un cerveau plus ou moins développé. Et tout cela encore est soumis au bas et ignoble pouvoir de l'ivresse. De sorte que le souffle de Dieu, l'émanation divine ne peut lutter contre l'influence d'un produit matériel, d'une coupe de vin. De sorte que l'amour le plus exalté, l'amitié la plus vive, le génie le plus puissant, se fondent et s'effacent sous le souffle glacé de la fièvre1 ! » Et Paul doute. La même séduction diabolique s'exerce sur Alice. Du moment où ses yeux ont rencontré pour la première fois ceux de Szaffie, elle a été sous la domination de cet homme : « Jamais je n'oublierai l'expression de ses grands yeux qui se sont arrêtés un instant sur moi, pour ne plus s'y fixer depuis. Jamais je n'oublierai l'expression de ce regard long, arrêté, profond, que j'ai senti presque physiquement 2... » Elle se répète à elle-même qu'elle le hait

et qu'elle le maudit, et cependant elle l'aime ; Szaffie lui a découvert son âme, où il n'y a que haine, mépris et incrédulité ; elle se sent attirée par cette âme triste et souffrante ; elle rêve de cicatriser ses p1 uies douloureuses ; elle l'aime, parce qu'il ne peut pas aimer. Dans une nuit de tempête, électrisée par un baiser de feu, elle se donne à lui avec fureur. « Le ciel et l'enfer, s'écrie-t-elle, c'est toi, Szafïîe, car tu m'enivres et tu ne m'aimes pas, mon amour !... Mais que m'importe? je t'aime, moi, je meurs avec toi. Oh ! mais j'aurais voulu mourir pour toi. Veux-tu que je me perde à jamais pour toi, dis? Veux-tu que je blasphème Dieu à ce moment terrible ? Veuxtu que pour toi je me damne pour l'éternité d ? » Sur le radeau où les naufragés de la Salamandre ont cherché un refuge, se déroulent des scènes horribles. Un matelot ivre tend un gobelet de vin à Alice qui se laisse embrasser par lui. Paul et son père, le lieutenant Pierre Huet, se disputent à coups de couteau une parcelle de nourriture. Seul Szaffie échappe aux tortures de la faim, grâce à une substance mystérieuse qu'il porte sur lui dans une boîte de vermeil, et commente de son ironie cynique les atrocités qui se passent sous ses yeux. Alice, devenue folle, poursuit Szaffie, avec la plus complète impudeur, de ses appels passionnés. Elle se jette à la mer, croyant monter au lit où elle va l'attendre. Paul n'échappe au naufrage que pour se suicider à son arrivée à Cherbourg. Mais Szaffie sort indemne de toutes les catastrophes : nous le retrouvons au dernier chapitre, promenant dans les salons du faubourg Saint-Germain sa hautaine mélancolie et ses infernales séductions ?.

2. C'est encore un type byronien, et des plus noirs, qu'Eugène Sue met en scène dans Arthur, journal d'un inconnu. (Première édition, Paris, 1838.) Il faut du courage pour analyser, et même pour lire, cette interminable histoire. On trouvera pourtant au chap. vu de la partie intitulée Madame la marquise de Pefiafiel (éd. courante, t. I, pp. 194 et suiv.), un long parallèle entre Walter Scott et Byron, où « le grand, le bon, le divin, l'adorable Scott » est mis bien au-dessus du «génie malfaisant de

502 BYRON ET LE ROMANTISxME FRANÇAIS

De toutes ces contrefaçons du type byronien, la plus fameuse, sans contredit, nous a été donnée par Alexandre Dumas. Nous savons quelle admiration l'auteur d'Antony professait pour le poète anglais et pour ses sombres héros. Après avoir tenté de les incarner dans la vie réelle, il en avait peuplé ses drames 4 ; de son théâtre, il les fit passer dans ses romans. Une visite à la Grande-Chartreuse lui avait fait découvrir, dans un moine occupé à creuser sa fosse, un pendant au caloyer solitaire dont la terrible confession remplit les dernières pages du Giaour. Il avait reçu, — ou imaginé recevoir, — l'aveu circonstancié du crime d'amour que le reclus était venu expier là. Il en consigna dans ses Impressions de voyage le dramatique récit 2. Mais sa verve, excitée par la lecture de Byron, avait besoin de se mettre au large. Elle s'épancha dans les innombrables chapitres de Monte-Cristo 3. Je ne sais où Dumas est allé chercher les incroyables péripéties qui conduisent Edmond Dantès du bonheur au désespoir, de la misère à la fortune, de la captivité à la vengeance, Mais c'est à Conrad et à Manfred qu'il a emprunté les traits et le caractère de son personnage principal.

Byron », dont on le présente comme l'antidote. Il est vrai que c'est la marquise qui parle ainsi, et lord Falmouth, qui la connaît, a soin de prévenir Arthur qu'elle est d'une fausseté infernale, et « qu'elle ne pense pas un mot de tout ce qu'elle a dit de Byron et de Scott ».

Page 1