Voir ci-dessus, p
2. « André... pouvait s'enfoncer à loisir dans cette solitude charmante. G est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses plus doux rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes de roman. Les chastes créations de W. Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine, étaient venues souvent chanter dans les roseaux des chœurs délicieux qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et colère de la petite Fenilla. Du sein des nuages, les soupirs éloignés des vierges hébraïques de Byron répondaient à ces belles voix de la terre, tandis que la grande et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement à l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe du rivage. Quelquefois, un chœur de bacchantes traversait l'air et emportait ironiquement les douces mélodies... )) (André, éd. Calmann-Lévy, s.d.,p. 15.)
rairesou sociales. Dans les romans de sa première manière, elle est sous le coup de ses lectures de jeunesse. On s'en aperçoit facilement. Elle-même en convient à l'occasion avec une parfaite bonne foi *. Rousseau mis à part, il semble bien qu'en ces années de début sa plus grosse dette soit envers Byron.
On n'en sera pas étonné, si l'on considère l'état d'esprit où elle se trouve aux environs de 1831. Elle a éprouvé dans une union mal assortie toutes les déceptions qui peuvent endolorir et exaspérer une âme exaltée et fière. Elle n'a vu dans le mariage que l'asservissement d'un être faible, délicat et sensible par un être grossier et fort, qui a pour lui la société et la loi. Elle s'est affranchie. Le souffle d'universelle révolte qui circule dans la poésie de Byron gonfle la poitrine de la rebelle qui, dans sa mansarde du quai Saint-Michel, écrit Indiana et Valentine. Sans doute ces deux œuvres contiennent une bonne part d'observation personnelle. Les héroïnes, c'est George Sand elle-même. La tyrannie br it&le de Delmare est peinte d'après nature. L'auteur a pu observer dans la réalité la cupidité cauteleuse d'un Lansac, le lâche égoïsme d'un Ramières, étudier de ses yeux une coquette de village comme Athénaïs. Mais quand il s'agit de dessiner son idéal mascujin, elle a recours à ses livres. Sir Ralph, l'original cousin d'Indiana, apathique agissant et passionné flegmatique, rappelle par certains côtés le Milord Edouard de la Nouvelle Héloïse, mais sous la blouse du Berrichon, « demi-bourgeois, demi-manant », c'est bien un héros byronien que le Bénédict de Valentine. Caractère étrange et hors de la ligne commune, âme ardente et impressionnable, énergie poussée à l'excès, singularité de la physionomie, front vaste et pâle, regard dominateur, il a tous les signes de la race. « Ses yeux, où la
1. Le Secrétaire intime (1834) est né de la lecture des Contes fantastiques d'Hoffmann. (Voir la Notice de 1853.) — Leone Leoni (1835) est une réplique à la façon romantique de Manon Lescaut, les rôles étant intervertis. (Voir la Notice.)
prunelle pâle nageait dans un émail blanc et vitreux, avaient une expression vague et mystérieuse qui devait piquer la curiosité de tout observateur... Ils semblaient lire profondément dans ceux d'autrui, et leur immobilité était métallique quand ils avaient à se méfier d'un examen indiscret. Une femme n'en pouvait supporter l'éclat quand elle était belle ; un ennemi n'y pouvait surprendre le secret d'aucune faiblesse. C'était un homme qu'on pouvait toujours regarder sans le trouver au-dessous de lui-même ; un visage qui pouvait s'abandonner à la distraction sans enlaidir, comme la plupart des autres, une physionomie qui attirait comme l'aimant. Aucune femme ne le voyait avec indifférence, et si la bouche le dénigrait parfois, l'imagination n'en perdait pas aisément l'empreinte ; personne ne le rencontrait pour la première fois sans le suivre des yeux aussi longtemps que possible ; aucun artiste ne pouvait le voir sans admirer sa singularité et sans désirer la reproduire1. » Pour achever la ressemblance, il est en proie au spleen. « L'ennui, ce mal horrible qui s'est attaché à la génération présente plus qu'à toute autre époque de l'histoire sociale, avait envahi la destinée de Bénédict dans sa fleur ; il s'étendait comme un nuage noir sur tout son avenir. Il avait déjà flétri la plus précieuse faculté de son âge, l'espérance 2. » Ses talents supérieurs lui permettraient de se faire une belle place dans la société, mais il n'aspire pas à la glorieuse condition d'homme ; il ne veut pas être citoyen dans une société pourrie jusqu'à la racine. Il a cinq cents livres de rente : « Tout homme qui a cinq cents livres de rente doit en vivre, et vivre en paix 3. » Il n'y a de place en son âme que pour la passion qui l'entraîne irrésistiblement vers Valentine. Quand Louise l'engage à bannir ce ridicule amour qui ruine son avenir : « Ridicule, avez-vous dit? Non, s'écrie-t-il, celui-là ne sera pas ridicule,