Childe Harold, III, st
28 BYRON ET LE ROMANTISiME FRANÇAIS
et leurs lacs. L'imagination de Byron s'est exaltée dans la contemplation des spectacles les plus magnifiques que puissent étaler aux yeux l'Espagne et l'Italie, l'Orient et la Grèce ; sa poésie s'est teintée aux pays du soleil de chauds reflets et de couleurs éclatantes, et elle s'est élargie jusqu'à réfléchir Finimensité de l'Océan.
L'individualisme implique naturellement une conception aristocratique de l'existence. On pose son moi en s'opposant aux autres hommes, mais on ne s'oppose qu'en se comparant, et il faudrait une vertu plus qu'humaine pour que la comparaison ne tournât pas à l'avantage de celui qui la fait. Ici encore, qu'on se rappelle les premières lignes des Confessions ; « Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, c'est moi. — Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, du moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après rn'avoir lu. » Et plus loin : « J'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même, Etre éternel. Rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables... Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur avec la même sincérité, et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : Je fus meilleur que cet homme-là. » De là à se croire « le meilleur et le plus juste des hommes i », il n'y a qu'un pas, que Rousseau a franchi, et le cynisme même de certaines de ses confidences ne s'explique que par la certitude où il
1. Voir Rousseau juge de Jean- Jacques, Ille dialogue, éd. citée, t. XIX, p. 61.
était de posséder une valeur morale telle que la révélation d'aucune tare de sa vie ne pouvait l'amoindrir.
Il avait mis son orgueil dans la vertu. D'autres, à défaut de vertu, mettront le leur dans la grandeur de leur génie, dans la violence de leurs passions, dans l'excès de leurs malheurs. Le sentiment d'une supériorité intime au niveau de laquelle rien ne saurait s'élever, la conviction que la terre n'offre rien qui soit digne de vous, de grandes facultés qui n'ont pas leur emploi, des passions fortes qui ne trouvent pas leur objet, d'où le désenchantement universel, l'incurable ennui de vivre, et la plaie secrète de l'égoïsme étalée comme un titre à l'admiration des hommes, ce mal dont ont souffert les premières générations du xixe siècle, c'a été le mal de René, avant d'être celui de Manfred et deChilde Harold. « Si tu souffres plus qu'un autre des choses de la vie, lui dit Chactas, il ne faut pas t'en étonner : une grande âme doit contenir plus de douleurs qu'une petite j . » Le bonheur est interdit à ces natures hautaines, mais dans leurs souffrances mêmes il y a une volupté : « On jouit de ce qui n'est pas commun, même quand cette chose est un malheur 2. » Chateaubriand, si on l'en croit, n'analysait cette « coupable mélancolie » et ses funestes jouissances que pour en détourner ses lecteurs a. Après avoir longuement décrit, en y prodiguant toute la poésie de son style, l'état d'âme de son héros, il prétend tirer de cette peinture une leçon morale. Le père Souël, avec la rudesse d'un apôtre, déclare tout net à René qu' « on n'est pas un homme supérieur parce qu'on aperçoit le monde sous un jour odieux », et le bon Chactas essaye de lui persuader « qu'il n'y a de bonheur que dans les voies communes h ». Réserves tardives, purement formelles, et dont l'inefficacité n'est pas douteuse. On n'en
1. René, t. III de l'éd. des Œuvres complètes, Garnier, 8°, 1859, p. 80.