‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 33 sur 322 · René, pp. 95 et · texte numérisé non relu

René, pp. 95 et

trouvera point l'équivalent dans Childe Havold, encore moins dans Manfred. Entre ce dernier et René, il y a de singulières analogies de caractère et de situation. Lui aussi, ses passions, son génie et ses malheurs l'ont mis en dehors et au-dessus de l'humanité. Mais II la domine de plus haut encore, car son sort est plus affreux ; il traîne après lui le remords du crime dont le frère d'Amélie a osé à peine imaginer l'horreur. Et tandis que l'âme ardente et faible de René plie sous le fardeau, Manfred, raidi contre le destin, persiste jusqu'au bout dans son attitude arrogante. A son dernier soupir, il brave encore les puissances de la terre et du ciel. Il trempe en inflexible énergie la tristesse découragée du rêveur français. 11 la complique d'une angoisse métaphysique qui nous était jusqu'alors inconnue. Chênedollé définissait Manfred « un Reiié ; habillé à la Shakspeare d ». Il faut ajouter « et à la Goethe », pour que la formule soit complète. Mais Chateaubriand n'avait pas tort de revendiquer sa part dans le fond du personnage unique mis en scène par Byron sous des noms divers - ; il pouvait se reconnaître, avec un mélange d'inquiétude et d'orgueil, dans cette triomphante postérité. Quel sera le moyen d'échapper à l'ennui de la vie ? Pour les cœurs débiles, Gœthe arme le pistolet de Werther. Aux âmes violentes, éprises de lutte, avides d'émotions fortes, Schiller offre pour idéal son Charles Moor, ancêtre des Conrad et des Lara et de cette lignée d'aventuriers poétiques, de brigands magnanimes et d'héroïques pirates qui remplira de ses exploits le mélodrame et le roman au début du xixe siècle. Moor a tous les traits que le romantisme admirera dans les corsaires et les renégats byroniens : mâle beauté, vigueur surhumaine, teint basané, yeux flamboyants, air impérieux et fier. Comme eux il est né pour commander aux hommes.

1. Cité par Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, Paris, 1878; t. I, p. 371, note.

2. Essai sur la littérature anglaise. (Œuvres complètes, éd. Garnier, t. XI, p. 781.)

Faut-il un chef à la bande, son nom sort de toutes les bouches : ses compagnons le suivront ((jusque dans la gueule de la mort1 ». Il est, lui aussi, inexorable aux puissants, condescendant aux humbles. Il aime avec passion, et, malgré ses crimes, il inspire un amour fatal. 11 est bourrelé de remords et voué au désespoir. Mais dans ce désespoir même il puise une résolution farouche. « Non, non ! l'homme ne doit pas trébucher. Sois ce que tu voudras, monde ultérieur, monde inanimé ! pourvu que mon moi me reste fidèle. Sois ce que tu voudras, pourvu qu'au delà de cette terre j'emporte mon moi. Je suis à moi-même mon ciel et mon enfer -. » Il y avait vingt ans et plus que le type était connu et popularisé en France quand Byron en emprunta le premier dessin à Schiller 3. Mais il y ajouta le dernier trait, en répandant sur le passé de son personnage, sur les causes de sa rupture avec la société, sur son nom et sur ses crimes, ce vague qui agrandit les objets, ce mystère qui les poétise. Les antécédents de Charles Moor nous sont pleinement connus. Nous savons quelle basse perfidie a suscité contre lui la malédiction d'un père, quelle machination vulgaire l'a mis en état de révolte

1. Les Brigands, acte II, se. ni, trad. Marinier, Paris, Charpentier, t. I, p. 108.

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