‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 34 sur 322 · Acte IV, se. v, ibid., p · texte numérisé non relu

Acte IV, se. v, ibid., p

3. Voir Rossel, Histoire des relations littéraires entre la France et V Allemagne, Paris, 1897, pp. 130-147. La pièce est traduite en 1785 dans le Nouveau Théâtre allemand de Friedel et Bonneville. La Martelière en tire un gros mélodrame, Robert, chef de brigands, en 1792. En 1799, traduisant le théâtre de Schiller, il renonce à y faire entrer les Brigands, comme trop universellement connus. Il les remplace par une tragédie de Zchocke, Abelino ou le grand bandit, « pièce qui a un mérite tout à fait original, et qui par sa contexture et la singularité du sujet semble appartenir au même écrivain. » {Théâtre de Schiller, traduit de l'allemand, Paris, 8°, 1799, préface, t. I, p. vu.) Cette imitation des Brigands eut elle aussi des imitateurs. En 1818 elle inspira à Nodier son Jean Sbogar et à Pixérécourt son Belveder. Quand parut le roman de Nodier, on prétendit « qu'il avait été volé au Corsaire ». (Voir la préface de Jean Sbogar.) En réalité, l'un et l'autre venaient de la même source, par des voies différentes .

contre les lois de son pays. Son aventure n'est qu'un fait divers grossi à des proportions gigantesques. Les Conrad et les Lara nous laissent entendre qu'ils ont des raisons autrement fortes de maudire l'humanité. Us ne nous les donnent pas, mais nous sommes portés à ne les en croire que plus terribles. Ce qu'ils perdent en réalité, ils le regagnent, et au delà, en puissance de signification et de symbole. Affranchis de tout lien moral, religieux, social, lancés à travers le monde comme des forces déchaînées de la nature, ils personnifient, en l'exaltant jusqu'à l'héroïsme, cet esprit d'individualisme anarchique qui depuis Rousseau souffle un peu partout dans la littérature européenne.

Le byronisme, c'est la révolte de l'individu contre la société, mais c'est aussi la révolte de l'homme contre la vie. L'individualisme absolu se double d'un pessimisme total. L'un est d'ailleurs la conséquence de l'autre. En affranchissant le moi, en exaltant la passion, en surexcitant la sensibilité, Rousseau a procuré de nouveaux plaisirs aux hommes de son temps ; mais ces plaisirs nouveaux, ils les ont payés de peines nouvelles. A étendre leur moi, ils n'en ont que plus douloureusement senti les bornes. Après avoir proclamé la souveraineté de la passion, ils ont souffert de ne pouvoir la satisfaire. S'ils ont goûté la douceur des larmes, ils en ont connu aussi toute l'amertume. C'est en pleine crise de la sensibilité que les poèmes de Byron ont trouvé la littérature française, et si ces lamentations désespérées ont éveillé tant d'échos, c'est qu'elles répondaient elles-mêmes au sentiment général ; elles donnaient un corps aux vagues tristesses répandues dans tous les cœurs.

Cette crise n'avait pas affecté tout d'abord la forme aiguë. Avant de devenir un système, le pessimisme a été une incli-

nation à ne retenir de la vie que les impressions pénibles, à rechercher dans le spectacle des choses les images lugubres, à préférer parmi les livres non pas ceux qui secouent la tristesse et inspirent l'ardeur de vivre, mais ceux qui replient lame sur elle-même et aggravent le poids de l'existence. Un besoin irrésistible de pleurer s'est emparé des lecteurs. Faute de trouver dans la littérature française de quoi le satisfaire, on a recouru à l'étranger. On est allé chercher dans la poésie anglaise, volontiers sombre et amère, le poète le plus lugubre et le plus désolé. On a accueilli avec enthousiasme la traduction de l'auteur des Nuits. Non pas que Young parût sans défauts. Letourneur lui-même, en le présentant au public français, exprime « le sentiment déplaisant » que lui ont causé tout d'abord son désordre et sa fastidieuse uniformité d. Mais il est triste, et cela suffit, « Plus d'un homme, déclare le traducteur, se sera enfermé avec Young, aura passé des heures délicieuses à rêver avec lui à la mort, à l'immortalité, aux malheurs de la condition humaine, aux étranges phénomènes de cette vie. Que ne suit-on les lecteurs au fond de leur cabinet, dit M . le comte de Bissi, on verrait que les ouvrages mélancoliques sont ceux qui plaisent et attachent le plus. Soyez tant qu'il vous plaira gai, léger, frivole dans la société : dès que vous êtes seul, vous n'aimez plus tant à rire. Un ouvrage perpétuellement plaisant vous fatiguera bientôt, vous ennuiera. Ce n'est pas lui que vous choisirez pour vous consoler si vous avez quelque sujet de tristesse, si vous éprouvez ce sentiment vague et confus qu'on nomme ennui, et dont le vrai remède est placé dans l'attendrissement de l'âme et dans les pleurs delà sensibilité. Dès que l'âme est atteinte de ce malaise, lorsqu'elle éprouve cette espèce de plénitude et de satiété qui lui donne du dégoût pour la vie, rapportez-la dans la solitude ; livrez-la

1. Les « Nuits» d' Young, traduites de l'anglais par M. Le Tourneur, 2e éd., Paris, 1769 : Discours préliminaire, t. I, p. lxii.

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quelques heures à ces auteurs mélancoliques qui étaient dans un état analogue au sien lorsqu'ils ont écrit, et dès qu'ils auront tiré d'elle quelques larmes, vous ne tarderez pas à la sentir soulagée1. »

Les lecteurs en quête d'impressions mélancoliques n'ont eu, pour se rassasier de tristesse, qu'à ouvrir au hasard les deux volumes que leur apportait Letourneur. « Qu'est-elle, cette terre, se demande le poète, qu'un séjour d'êtres imaginaires et sans réalité, un champ dont les fleurs promettent des fruits sans jamais en produire, ou plutôt un désert sauvage où régnent l'horreur et l'incertitude, où les épines pressées ensanglantent à chaque pas les pieds du triste voyageur 2. » Qu'est-ce que l'homme ? « L'homme est pour l'homme le fléau le plus cruel et le plus épouvantable 3. » Qu'est-ce que le bonheur ? « Le bonheur sur la terre ! mot d'orgueil. Où est la chose ? J'ai cru le saisir et je n'ai embrassé qu'une ombre4... Ce monde où nous vivons, enivrés d'une folle joie, qu'est-il en effet ? Un vaste séjour de deuil, chargé de tombeaux, tapissé d'emblèmes funèbres que la mort suspend sans cesse autour de nous 5... Ah ! si l'homme laissait sa pensée s'arrêter sur cette foule d'objets de dégoût dont nous sommes entourés, son cœur, quelque intrépide qu'il pût être, succomberait de douleur, en voyant la vanité de la vie, les vices des hommes, les faiblesses de la vertu, les erreurs du sage même, les maux sans cesse renaissants, les biens imparfaits, toujours détruits dans leur germe, et laissant après eux la peine, qui ne meurt jamais 6. » De là l'invocation désespérée à la mort : « O mort, seule amie qui reste à l'homme, viens dans mon sein ! Tu es l'unique don

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