Essai sur la littérature anglaise, éd. citée, p
a dans le rire de Voltaire quelque chose de sec et de dur. Son ironie est toujours tendue : solidement assis dans son rationalisme, inaccessible à la préoccupation du mystère, rebelle aux entraînements de la sensibilité, il crible de ses traits la sottise, qui est éternelle, et les sots, qui ne lui inspirent pas de pitié; il goûte le plaisir supérieur de ridiculiser un homme ou d'écraser un système avec une demi-douzaine de courtes vérités. ChezByron, la raillerie n'est qu'une feinte par laquelle il essaye de donner le change à lui-même et aux autres. Au moment où on s'y attend le moins, le ricanement s'interrompt, et la passion éclate, d'autant plus irrésistible qu'elle a été plus contenue. Colère, attendrissement, remords, désespoir, aspiration sans cesse renaissante au bonheur et à l'amour, elle découvre brusquement, sensible et douloureux, le véritable fond de l'homme. Le cynique laisse tomber le masque, et le grand poète apparaît.
Le byronisme, c'est encore l'inquiétude de la pensée, la soif inassouvie de connaître, l'obsession du problème de la destinée, et, devant l'énigme indéchiffrable de la vie et de la mort, la révolte du poète, indigné de constater que son moi n'est pas la mesure de toutes choses, cherchant en vain un dieu bon dans l'univers, et se vengeant en divinisant le mal. C'est Caïn, soufflé par Lucifer, refusant de courber devant le Tout-Puissant sa raison orgueilleuse, et le défiant de ses insolentes prières. C'est Manfred, tourmenté ^ar sa pensée incessante, consumant ses nuits dans l'étude pour n'arriver qu'à « échanger une ignorance contre une autre ignorance », maître des secrets de la terre et de l'air, mais impuissant à percer le mystère éternel, attiré par le néant dont il a horreur, en lutte avec le ciel et l'enfer, et ne trouvant de certitude que dans l'affirmation désespérée de sa propre personnalité. Cet
état d'âme est le legs du xvine siècle, le fruit de l'individualisme intellectuel et du rationalisme absolu. La philosophie a sapé à leurs bases les croyances traditionnelles sur lesquelles l'humanité se reposait depuis des siècles. La raison est devenue à leur place la loi de la vie : grâce à la perfectibilité indéfinie, elle doit assurer dans un avenir qu'on croit prochain le triomphe de la vérité, le règne de la justice et le bonheur universel. Mais la vie est courte, et la science est longue ; à chaque pas qu'elle fait en avant, le terme recule ; à chaque solution particulière, la solution totale et définitive est différée. Les sensibilités surexcitées exigent une réponse immédiate : elles s'irritent de ne pouvoir l'obtenir. De là le malaise des âmes, déchirées par le conflit de la raison et du cœur, également incapables de retourner à la foi ancienne et de s'en créer une nouvelle; de là les doutes, les angoisses, les aspirations confuses et contradictoires, qui se répercuteront en plaintes éloquentes ou en cris sublimes dans la poésie du xixe siècle.
Ces alternatives d'enthousiasme et d'abattement, cet effort pour embrasser d'une seule vue la totalité des choses, ces élans vers l'infini et l'accablement de l'âme retombée sur elle-même, le romantisme les incarnera dans Faust. De la première partie du poème allemand naîtra une littérature « titanique » dont Manfred, écrit sous l'influence d'une lecture toute fraîche, est le coup d'essai et peut-être le chefd'œuvre. Mais on est encore loin en France, entre 1815 et 1820, de comprendre, même d'une façon superficielle et restreinte, et de goûter « l'étonnant ouvrage de Gœthe », qu'un chapitre de Y Allemagne vient à peine de révéler aux lecteurs4. Si Mme de Staël, familiarisée avec le génie d'outre-Rhin, et aidée des commentaires de Schlegel, n'arrivait pas à se retrouver dans ce « chaos intellectuel », combien la pièce ne devait-elle
1. Voir Baldensperger, Gœthe en France, IIe partie, ch. ni, Autour de Faust, et Mn"> de Staël, De V Allemagne, Ile partie, ch. xxm, passim.
pas sembler plus déconcertante aux profanes ? Non seulement l'œuvre est profonde, riche de sens, chargée de pensée, enveloppée de symboles, mais le fantastique au milieu duquel se déroule Faction, l'appareil de magie et de sorcellerie, le diable promené sur la scène d'un bout à l'autre du drame, sont faits pour choquer le goût, encore timide, et rebuter les admirations. Le surnaturel de Manfred, s'il n'est point pittoresque, vivant et suggestif comme celui de Faust, aura sur lui l'avantage de heurter moins brutalement les habitudes du public. Il tient du reste dans la pièce une place secondaire. L'intérêt est concentré tout entier sur le principal, ou, pour mieux dire, sur l'unique personnage, et celui-là est marqué de traits si forts, il a une personnalité si énergique, qu'il en impose par un air de sauvage grandeur aux lecteurs mêmes qui ne pénètrent pas jusqu'au fond de la pensée du poète. Rebelle, superbe, violent, douloureux, véritable génie du mal, il revêt d'une forme grandiose mais humaine cette poésie du mauvais principe dans laquelle Mme de Staël voyait l'âme de la tragédie de Gœthe. Aussi n'est-il pas étonnant que le drame anglais ait été déjà acclimaté chez nous avant qu'on eût songé à faire une traduction de Faust. L'œuvre relativement la plus simple et la moins singulière a gagné de vitesse, dans ce travail de pénétration, l'œuvre la plus complexe et la plus étrange, et ce n'est pas la moindre originalité de Byron, par rapport à notre littérature, que d'avoir révélé aux premières générations romantiques quelles sources fécondes offraient au lyrisme le doute, la négation et le désespoir.
Le byronisme, à le considérer dans ses grands traits, apparaît donc comme une synthèse où viennent se fondre la plupart des éléments de pensée et de rêve que le xvine siècle a légués au xixe. Le lyrisme passionné de Rousseau, l'aristocra-
tique ennui de Chateaubriand, les aspirations libertaires de Schiller, la tristesse de Young, l'ironie sarcastique de Voltaire, l'inquiétude philosophique de Gœthe, se juxtaposent, se mêlent ou se combinent, modifiés par une sensibilité originale, dans ce composé d'irritante saveur. Byron n'est pas un novateur, encore moins un précurseur. Il vient à la suite. Loin qu'il soit le point de départ d'une évolution littéraire, il en marque brillamment le terme. Il a reçu plus qu'il n'a donné. Son œuvre est une sorte de compendium ou de bréviaire du romantisme. On s'explique par là qu'elle ait été accueillie avec enthousiasme et adoptée du premier coup par une génération toute pénétrée elle-même des influences que nous venons d'énumérer. Exception faite pour Don Juan, dont l'ironie et le libertinage effarouchent encore les esprits, la poésie byronienne n'a eu qu'à se montrer pour conquérir la partie jeune et vivante du public, celle qui représente l'avenir. Comment en aurait-il été autrement ? Des jeunes gens qui arrivaient à la vie littéraire au début de la Restauration, il n'y en avait pas un qui ne retrouvât en elle un magnifique écho des pages qui, dans ses auteurs favoris, lui avaient été le plus au cœur.
Ces sentiments nouveaux qu'ils avaient puisés dans les livres, ou simplement respires dans l'air, ces doutes, ces mélancolies, ces désespoirs, ces élans de passion et ces fièvres de révolte, Byron les leur rapportait amplifiés par une imagination puissante, exaltés jusqu'au paroxysme par un tempérament fougueux qui porte tout à l'extrême, incarnés dans des types étranges et violents, en comparaison desquels les Saint-Preux, les Werther et les René ne semblaient que de pâles ébauches. Ce manque total d'équilibre, de pondération et de mesure, cette poésie effervescente et, comme on dira bientôt, «frénétique », étaient faits pour déconcerter, contrister et scandaliser les adeptes et les défenseurs de la tradition classique, tous ceux qui prétendaient enfermer le génie dans les limites de la raison, et qui plaçant, selon le mot de Rivarol,
le goût dans les opinions modérées, dénonçaient l'intrusion dans notre littérature des exagérations du Midi ou du Nord comme un péril national. Mais, de ceux-là, le nombre diminuait de jour en jour. Un bouleversement social sans exemple dans notre histoire, vingt-cinq années ininterrompues de révolutions et de guerres, avaient donné un autre tour aux imaginations, d'autres besoins aux âmes. Il est singulièrement expressif de l'état d'esprit où sont les lecteurs français au début de la Restauration, ce mot d'un jeune colonel disant à Henri Beyle que « depuis la campagne de Russie, Ylphigénie en Aulide ne lui paraissait plus une tragédie aussi belle qu'il l'avait cru jusque-là 4 ». C'est sans doute au souvenir de semblables confidences que Stendhal écrivait en 1817 : « Il est difficile de ne pas voir ce que cherche le xixe siècle : une soif croissante d'émotions fortes est son vrai caractère2 ». Cette soif, Napoléon l'avait contentée. Non seulement « il faisait remuer cette jeunesse3 », mais il lui offrait dans le déroulement merveilleux de sa destinée un poème en action que les plus splendides imaginations des écrivains ne pouvaient égaler. L'épopée finit dans la fumée de Waterloo. Mais à peine l'astre impérial était-il descendu derrière l'horizon, que Byron apparut comme une autre étoile au ciel. Vers lui se tournèrent les admirations désorientées et les enthousiasmes
1. Cité par Gervinus, Histoire du XIX^ siècle, éd. citée, t. XIX, p. 153.
2. Histoire de la peinture en Italie, Paris, 8°, 1817, t. II, p. 429. — Le chapitre clxxxiv , auquel j'emprunte cette citation , est intitulé ainsi : Le goût pour Michel- Ange renaîtra; révolution de la poésie anglaise ; Pope et lord Byron. Le nom de Byron n'est pas rappelé au cours du chapitre; mais on voit assez qu'il est toujours présent à l'esprit de Stendhal : « La poésie anglaise est devenue plus enthousiaste, dit-il à la même page 429, plus grave, plus passionnée. Il a fallu d'autres sujets que pour le siècle spirituel et frivole qui avait précédé. On est revenu à ces caractères qui animèrent les poèmes énergiques des premiers et rudes inventeurs, ou on est allé chercher des hommes semhlahles parmi les sauvages et les barbares. »
3. Stendhal, Correspondance inédite, Paris, 1855, 1, p. 304, lettre datée du 20 juin 1825.
sans emploi : le poète hérita du prestige du conquérant.
Tout concourait à le lui assurer : ses erreurs aussi bien que son génie, sa personne autant que son œuvre, ce qu'on savait de lui et ce qu'on inventait. On savait qu'il était de grand nom et de noble lignage, qu'il était jeune, beau et riche, qu'à l'âge où les jeunes gens sortent à peine des écoles, il avait connu le monde, traversé l'Europe, visité l'Orient. Dans ces contrées lointaines il avait eu, disait-on, de romanesques et mystérieuses aventures dont ses poèmes n'étaient qu'un récit à peine idéalisé. On savait qu'au bout d'un an de mariage sa femme s'était bruyamment séparée de lui. On ignorait les motifs réels de ce divorce, mais l'obscurité même dont ils étaient enveloppés faisait supposer un affreux secret. On savait qu'il menait à Venise une vie de désordre et de débauches ; on en concluait qu'il y avait dans son passé quelque noir forfait dont il voulait abolir la mémoire ou étourdir le remords. Vint la crise de l'indépendance hellénique : Byron courut mettre son épée au service des Grecs. Sa vie avait fait de lui un héros de roman, sa mort en fit un martyr de la liberté. Combien de lecteurs ouvrirent le Corsaire ouïe Giaour poussés par la curiosité de connaître ce personnage extraordinaire, de l'entendre parler de lui-même ! Bien peu furent insensibles à la magie de ses paroles. Les jeunes gens y furent pris tout entiers. Ils saluèrent en lui le poète par excellence, celui qui a vécu sa poésie avant de l'écrire, et qui a mis toute son âme dans ses chants .
Qui pouvait-on, en France, mettre en comparaison avec lui ? Tandis que de l'autre côté du détroit éclatent coup sur coup Childe Harold, le Corsaire, Lara, Manfred, Don Juan, la poésie se traîne chez nous dans l'ornière classique avec les Delille, les Esménard, les Luce de Lancival et les Parseval- Grandmaison. Chateaubriand, certes, fait grande figure dans le monde littéraire, mais ce n'est qu'un prosateur de génie, et, depuis 1814, il a versé dans la politique. René, pair de France, ambassadeur et ministre, a perdu l'auréole de la
solitude et du malheur. Lamartine n'est pas encore venu. Même quand auront paru les Méditations, ce petit livre, malgré son prodigieux succès, pourra-t-il rivaliser avec l'œuvre de Byron? Aux yeux de certains lecteurs, il n'en semblera qu'un reflet. Stendhal, en 1821, rapporte une conversation qu'il a eue avec un Américain sur l'état actuel de la littérature française : « Et les poètes ? lui demande son interlocuteur. Après M. de Béranger, qui avez-vous ? — Je suis en peine de vous répondre, à vous qui lisez Byron, Moore, Crabbe, Walter ScMt ; en y réfléchissant, je trouve M. Baour-Lormian... Nous avons aussi M. de Lamartine. — Ce jeune homme qui a été si prôné par les journaux ultra ? Nous l'avons fait venir en Amérique; c'est fort joli; c'est lord Byron peigné à la française i. » Si, pour un écrivain, c'est une condition essentielle du succès que d'apparaître à son heure, il est juste de reconnaître qu'elle s'est trouvée, en ce qui concerne Byron, pleinement réalisée, et aux autres raisons qui expliquent son triomphe chez nous : état des esprits, génie du poète, prestige de sa personne et singularité de sa vie, il ne faut pas oublier d'ajouter celle-là.
1. Correspondance inédite, t. I, pp. 174-175, lettre à M. R. C, du 29 décembre 1821.