‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 38 sur 322 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'infiltration (1812-1820)

Le 29 février 1812, la publication des deux premiers chants de Childe Harold révélait à l'Angleterre un grand poète nouveau. L'auteur, un beau matin, « se réveillait célèbre » *. Le 1er décembre 1812, de l'autre côté du détroit, un recueil bibliographique, le Journal général de la littérature étrangère, jetait à ses lecteurs le titre du poème et ce nom de Byron qui devait faire en France une si glorieuse fortune : « Childe Harold's Pilgrimage, etc. Le pèlerinage de Childe Harold, poème par lord Byron, volume de 230 pages, in-4°, Londres, 1812, Cadwell 2. » Telle est, dans sa sécheresse technique, la mention qui ouvre un chapitre dans notre histoire littéraire. Sur le moment elle n'éveilla pas d'écho : le canon de la Bérésina faisait un autre bruit dans le monde. Il faut attendre jusqu'à la fin de 1813 pour trouver dans le Mercure étranger quelque chose qui ressemble à une appréciation littéraire, et comme le procès-verbal sommaire de la première rencontre du génie de Byron avec notre goût national.

1. « I awokeone morning, and found my self fa mous. » (Moore, Byron s Life, London, 1860, p. 159.)

2. Journal général de la littérature étrangère, publié par Treuttel et Wûrtz, Paris, 1801-1830, t. XII, 1812, 12e cahier, p. 370. Le Journal continue, pendant les années suivantes, à enregistrer, toujours sans commentaires, l'apparition des ouvrages postérieurs de Byron.

Cette première rencontre, il faut en convenir, est plutôt froide. Le goût français, représenté par les rédacteurs du Mercure étranger, — qui sont ceux du Mercure de France, — est déconcerté et se méfie. Amaury Duval et ses collaborateurs, Langlès, Ginguené, Durdent, appartiennent par les habitudes de toute leur vie à la vieille école. Si empressés qu'ils se prétendent « à cueillir des fruits nouveaux sur des arbres inconnus i », ils ne peuvent s'empêcher de trouver à celui-ci une saveur étrange et acre. « Le pèlerinage du jeune Harold, poème par lord Byron, a obtenu les honneurs d'une seconde édition. Il les doit à l'imagination de l'auteur, à la vigueur de ses tableaux, et peut-être aussi au ton de misanthropie qui domine dans l'ouvrage. Lord Byron paraît être un de ces poètes qui pourraient acquérir une réputation durable, si le goût réglait davantage les élans de leur Muse 2. » Le succès de Byron dans son propre pays en impose encore au critique qui, dans le même recueil, au début de 1814, se charge d'analyser le Corsaire. Il souscrit aux louanges que les compatriotes du poète accordent à son talent, mais il lui est impossible « de ne pas trouver le dénouement doublement défectueux : d'abord parce que l'action n'est pas terminée, ensuite parce que cette incertitude sur le sort des personnages laisse à penser que Gulnare a fort bien pu ne pas être punie ». Il en propose, le plus sérieusement du monde, un autre qui lui paraît tout naturel : « Médora n'aurait point succombé à la douleur, le retour de son Conrad lui aurait sauvé la vie, et celui-ci, faisant de sages réflexions sur tant d'inconvénients attachés à sa profession, se serait déterminé à passer le reste de ses jours près de sa Médora... Quant à Gulnare, témoin du bonheur des deux époux, elle aurait trouvé la juste puni-

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