VIII INTRODUCTION
supposerait à distance ; que ces talents étaient éclos et inspirés d'eux-mêmes, et sortaient bien en droite ligne du mouvement français inauguré par Chateaubriand ». Il insinuait que les lectures de ces jeunes gens avaient été bien moins nombreuses et leurs bibliothèques bien moins garnies qu'on ne se l'imaginait ; qu'aucun d'entre eux ne savait l'allemand ; que Victor Hugo connaissait surtout l'Espagne « par ses hauts et graves souvenirs d'enfance » ; que Lamartine « lisait Byron bien moins dans le texte anglais que dans son âme » ; que lui-même, « tout en professant et même en affichant l'imitation des poètes anglais et des lakistes », les avait « devinés comme parents et comme frères aînés, bien plutôt que connus d'abord et étudiés de près ». Il prétendait « maintenir au milieu des imitations apparentes et des influences plus ou moins directes... l'originalité bien native pourtant de ses anciens amis, la veine naturelle et propre à cette famille romantique française qui a et gardera sa physionomie entre les autres écoles 4 ». On sait combien Sainte-Beuve a été de tous temps chatouilleux sur le point de son originalité poétique. Ce plaidoyer pour ses confrères était surtout un plaidoyer pro domo.
1. Lettre-préface, datée du 2 novembre 1863, au volume de W. Reymond, Corneille, Shakespeare et Gœthe, étude sur V influence anglo-germanique en France au XIX? siècle, Berlin, 1864 ; recueillie au t. IV des Nouveaux Lundis, pp. 452 et suiv. — Reymond était beaucoup plus affirmatif que Sainte-Beuve sur l'influence exercée chez nous par les littératures étrangères au début du xixe siècle. « Tandis que Gœthe et W. Scott exerçaient sur les romanciers une influence profonde, les poètes s'inspirèrent des poésies d'Ossian et de cette école britannique des lacs, qui elle-même venait de puiser aux sources du panthéisme allemand. Le poète anglais qui donna surtout le ton à cette époque et jeta la muse française, jusqu'alors si sage et si mesurée, dans la poésie orageuse et dans les vagues souffrances analogues à celles du roman, ce fut Byron. C'est à lui et aux poèmes d'Ossian que Lamartine, Alfred de Musset, Alfred de Vigny, rattachaient leur inspiration, tandis que Victor Hugo, Soumet, Edgar Quinet, Ghênedollé, Millevoye, se rapprochaient davantage de la poésie allemande. » (Ouvrage cité, p. 152.)