‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 40 sur 322 · T. III, 1814, no 15, pp · texte numérisé non relu

T. III, 1814, no 15, pp

2. T. IV, 1816, n° 20, pp. 120-125. On remarquera le retard apporté à rendre compte de Lara ; il est dû aux difficultés qu'avait rencontrées pendant les Cent jours la publication du Mercure étranger Voir à ce sujet, t. IV, p. 72, note.

3. Le Panorama d'Angleterre ou Ephémérides anglaises, par Charles Malo, Paris, 1816-1818, t. I, pp. 136-141, no du 30 avril 1816.

Le rédacteur s'en prend à deux pièces de Byron qui venaient d'être publiées dans l'Examiner, à savoir : Fare thee well, et Sketch from a private life. et qu'il avait déjà malmenées dans son n° du 25 avril : « Tout

Heureusement pour Byron et pour l'honneur de la critique française, il avait rencontré, depuis deux ans déjà, dans une autre revue, un accueil plus courtois et des juges moins étroitement formalistes. Le Spectateur littéraire, fondé en 1814 par Malte-Brun pour répandre en France la connaissance des littératures étrangères, reprenait à son compte les idées de Mme de Staël. Il raillait avec elle la vanité des littérateurs français, « qui croient avoir fait un sacrifice lorsque, sur un ton de protection, ils ont accordé aux autres nations quelques lueurs d'esprit et de génie ». Il protestait que « l'étude des littératures étrangères n'étoufferait aucun germe d'esprit indigène, si ce germe était d'ailleurs doué de force vitale » ; il déclarait qu'il fallait aller chercher à l'étranger « des impressions nouvelles,... des points de vue nouveaux, des sentiments et des idées d... » Le jugement qu'il porte sur les premiers poèmes de Byron et sur son talent en général est mesuré, équitable, et en somme élogieux : « Une versification

le monde sait que lord Byron est séparé de sa femme, et qu'il se prépare à quitter l'Angleterre; mais n'est-il pas indigne qu'un journal lui prête deux pièces de vers faites pour rendre Sa Seigneurie méprisable ? Par exemple, il dirait dans rime à sa femme qu'il l'adore ; il ajouterait même qu'elle ne goûtera jamais loin de lui un sommeil paisible, tandis qu'il est de toute notoriété que lady Byron se propose au contraire de dormir bien tranquillement en l'absence de son mari. L'autre poème n'est qu'un amas de grossièretés dirigées contre une espèce de gouvernante. )) [Panorama, I, p. 109.) L' (( ode outrageante » adressée à la France, c'est la pièce, d'ailleurs apocryphe : Oh shame to thee, land of the Gaul ! Après l'avoir citée et traduite, Gh. Malo ajoute : « On nous assure que le lord va voyager sur le continent. Il fait aujourd'hui le dégoûté, mais nous sommes persuadés que quand il aura une fois mis le pied sur le sol de la France si épouvantable, il se fera peu à peu à la pureté de notre atmosphère, à la gaieté de nos mœurs, à la grâce, à l'esprit de nos dames, et surtout au talent de nos cuisiniers. Les flots de champagne dont s'abreuvera Sa Seigneurie chasseront cette bile noire, ce spleen odieux qui la dévorent. En attendant, l'ode du noble lord est imprimée en Angleterre et lue avec avidité par les badauds de Londres. » (P. 141.)

1. Le Spectateur ou Variétés historiques, littéraires, etc., par M. Malte- Brun, Paris, 1814, t. II, pp. 39-44.

l'infiltration 51

harmonieuse, un style élevé, élégant, animé par le plus beau coloris, mais quelquefois gâté par des concetti et par l'emploi affecté des termes et des tournures empruntés au vieux langage de Spenser ; une sensibilité vive, délicate et coramunicative, mais capricieuse, rebelle aux idées sociales ; une grande richesse d'aperçus originaux sur les mœurs et sur les localités, peu d'invention dans le plan, mais quelques caractères heureusement observés et tracés : tels sont les côtés brillants et obscurs du talent de lord Byron *. » Malte-Brun, au cours de son analyse, citait, traduisait et commentait avec admiration une trentaine de vers du Corsaire. C'est une semence de poésie byronienne confiée aux souffles de l'air : qu'elle rencontre son terrain, et elle germera.

L'heure approche, du reste, où les lecteurs français commenceront à pouvoir juger par eux-mêmes. En 1816, paraît Zuléïka et Sélim, ou la Vierge d'Abydos*, la première version qui ait été faite en français d'un poème entier de Byron. Fait à noter : l'auteur de cette traduction, Léon Thiessé, n'est

1. T. I, pp. 393-397 ; l'article est signé Q. Les passages cités sont :

lo Seize vers tirés de « l'ouverture du 1er chant » : « O'er the glad waters » etc. ;

2° Quatorze vers glanés çà et là dans le portrait de Conrad. Ce portrait» dit Malte-Brun, <( renferme plusieurs traits d'une grande beauté, et dont quelques-uns peuvent s'appliquer à quelqu'un de notre connaissance ». L'allusion vise évidemment Napoléon.

2. Zuléïka et Sélim, ou la Vierge d'Abydos, par lord Byron, traduit de l'anglais par Léon Thiessé, et suivi de notes augmentées de « Fare thee well » et autres morceaux du même auteur, avec figure, in-12, Paris, Plancher, 1816. Les «autres morceaux )) se réduisent aune version en prose du passage fameux du Giaour : « He who hath bent him o'er the dead », etc. — Quelques lignes de la préface sont intéressantes à retenir : « Le but que nous désirons le plus atteindre dans cette traduction est de faire naître dans l'esprit des Français le désir de connaître les littératures étrangères, en leur découvrant une petite partie des richesses qu'elles contiennent. Dans l'état actuel de l'esprit humain, dans la situation respective des nations à l'égard l'une de l'autre, pour avoir droit d'aspirer à la réputation littéraire, il est aujourd'hui indispensable de se familiariser avec la littérature européenne. » (P. xx.)

pas un romantique ; c'est un classique déterminé, qui, dans les Lettres normandes, dans le Mercure du XIXe siècle, dans la Revue encyclopédique, luttera avec talent et avec esprit contre la littérature nouvelle, jusqu'à ce que la révolution de 1830 fasse de lui un préfet de Louis-Philippe. Ce n'est pas sans résistance qu'il subit l'ascendant de Byron. Il reconnaît que cette poésie est supérieure à tout ce que la littérature française peut offrir en ce moment. Mais, dans la préface et dans les notes, que de restrictions et de critiques où se trahissent le regret et l'effroi d'avoir goûté au fruit défendu ! Intempérance d'imagination qui dépasse celle de M. Delille (sic), et même celle de Chateaubriand *, obscurité, enflure et affectation du style, vague des expressions, étrangeté des images, absence des transitions, incohérence dans les idées... nous en sommes encore au formalisme du Mercure. La Suisse, qui tant de fois a joué, dans nos relations littéraires avec l'étranger, le rôle de truchement, va nous aider à nous en dégager. Cette même année 1816, la Bibliothèque universelle de Genève signale à l'admiration des lecteurs continentaux les noms, qui pendant un temps seront si souvent unis dans la critique ou dans l'éloge, de Walter Scott et de Byron. « Tous deux, dit-elle, sont pleins d'imagination, tous deux ont une veine abondante et facile... L'un (lord Byron) répand sur ses ouvrages une teinte sombre... Il aime à faire briller les traits d'une grandeur primitive dans une âme dévastée, desséchée même par les passions les plus orageuses. C'est un penseur autant qu'un poète... Il y a beaucoup d'ori-

1. « Lord Byron mérite à beaucoup d'égards la réputation dont il jouit dans sa patrie, et quoique ses poèmes ne soient pas irréprochables, nos poètes vivants sont encore loin du mérite de cet écrivain. Ce qui le distingue surtout de ses rivaux, c'est une imagination brillante, une pompe de style qui répand un grand charme sur sa poésie... Il est vrai que, semblable à l'un de nos plus célèbres prosateurs, et quelquefois même à M. Delille, cette fougue d'imagination l'entraîne souvent hors du but, et donne à ses vers de l'enflure et de l'affectation. » (Préface, p. v.)

l'infiltration 53

ginalité, d'énergie et même d'éclat dans son talent, mais cet éclat a quelque chose de sinistre, et ses ouvrages laissent un sentiment de tristesse *. » Le même thème est repris et développé l'année suivante dans un long article, qui est destiné à présenter au public de copieux extraits du IIIe chant de Childe Harold, et qui constitue le morceau de critique le plus étendu et le plus pénétrant qu'on eût encore écrit sur Byron en langue française. Byron y est comparé, dans sa « sombre grandeur » au héros du Paradis perdu, au prince des Ténèbres. On lui reproche d'avoir concentré l'intérêt de ses poèmes sur des êtres chez qui le courage et la force d'âme vont jusqu'à la férocité, et surtout d'avoir pris à son compte les sentiments barbares qu'il prête à ses personnages. « Un poète qui s'identifie ainsi avec le caractère d'un héros séduisant et odieux, qu'il reproduit sans cesse sous divers noms, peut à bon droit être accusé de sacrifier la morale à l'effet, de faire un usage funeste de ses talents, et de se rendre l'apôtre d'une misanthropie sombre et fière, d'une fausse et dangereuse doctrine sur les devoirs, sur le bonheur et sur la destination de l'homme 2. » On ne sera pas étonné qu'une plume géne-

1. Bibliothèque universelle des sciences, belles-lettres et arts, Genève, 1816, Littérature, t. Ier, pp. 7-8, Coup d'œîl sur la littérature anglaise en 1815.

2. Bibliothèque universelle, 1817, Littérature, t. V, pp. 72 et suiv. Suit la traduction, avec le texte anglais en note, de quelques fragments du IIIe chant de Childe Harold. Voir même volume, pp. 286 et suiv., des extraits du Prisonnier de Chillon; t. VI, 1817, des extraits du Corsaire, de Lara et du Giaour ; t. VII, 1818, les Plaintes du Tasse, le Siège de Corinthe ; t. IX, 1818, des extraits du IVe chant de Childe Harold; t. XI, 1819, des extraits des chants I et II. Ces traductions ont été réimprimées en 1820 dans le Choix de poésies de Byron, W. Scott et Moore, traduction libre par l'un des rédacteurs de la Bibliothèque universelle, Paris et Genève, Paschoud. L'impression du traducteur est toujours une admiration inquiète : « S'il fallait rendre d'un seul mot le genre du talent de lord Byron, on dirait qu'il est phantasmagorique... On pourrait prétendre que cette sorte de magie n'est que l'application puérile et vaine d'un grand talent... Nous avons fait à cet égard notre profession de foi ; mais il faut être juste avec lord Byron... C'est par l'art profond avec lequel il rend ses

voise ait formulé la première cette accusation d'immoralité qui, avec celle d'extravagance littéraire, va devenir un des lieux communs de la critique française touchant la poésie byronienne.

Le séjour de Byron à Genève, pendant l'été de 1816, n'avait pas été étranger sans doute, quoiqu'il n'y soit fait aucune allusion, à l'attention donnée à son œuvre par les rédacteurs de la Bibliothèque universelle. Il y avait été l'objet d'une curiosité générale, mais peu bienveillante. On le prenait pour un monstre, et on l'avait mis pour ainsi dire sous la surveillance publique 4. Il ne semble pas qu'à Coppet, où il alla plusieurs fois, il ait laissé une impression beaucoup meilleure. Il ne s'y sentait du reste que médiocrement attiré. Il avait connu Mme de Staël pendant son séjour à Londres, en 1813- 1814 ; Corinne elle-même, malgré toutes les séductions de son esprit et les flatteries délicates dont elle l'avait prévenu, n'avait pu désarmer le farouche détracteur des blues. « Ses ouvrages font mes délices, disait-il, et elle aussi,... pour une demi-heure 2. » Tout ce qu'il pouvait dire de mieux d'elle, c'est que « la nature aurait dû en faire un homme 3 ». Mme de Staël, de son côté, admirait fort le génie du poète. Les premiers poèmes de Byron, Lara en particulier, avaient frappé son imagination ; ils étaient du petit nombre des ouvrages qui avaient « pour un temps renouvelé son existence 4 » . Par contre, elle jugeait sans indulgence le caractère de l'auteur : elle lui croyait juste assez de sensibilité pour abîmer le bon-

caractères qu'il est surtout remarquable. On descend avec lui dans les abîmes du cœur, dans ce réceptacle des passions et des faiblesses où il y a plus de choses que nous n'en saurons jamais. » (I, pp. 230-232)

1. Conversations de lord Byron avec le capitaine Medw in, trad. Pichot, Paris, 1827, p. 19.

2. The Wo$rks of Lord Byron, Letters and Journals, éd. Prothcro, t. II, p. 355.

Page 1