Commentaire de l'Homme
l'infiltration 57
vouant le scepticisme de Byron, il a essayé de modeler sa propre figure poétique. Dans son grand confrère anglais, nous pouvons le dire dès à présent, il n'a rien vu et rien cherché que lui-même.
A l'automne de 1816, Byron, las de Genève, descendait en Italie et s'arrêtait à Milan. Stendhal y résidait depuis deux ans. Le 4 octobre, dans une loge de la Scala, il se fit présenter au poète. Il eut un instant d'enthousiasme : « J'étais rempli de timidité et de tendresse ; si j'avaisj osé, j'aurais baisé la main de lord Byron en fondant en larmes1. » Stendhal, paraît-il, raffolait alors de Lara. En même temps que de la littérature, il entrait d'autres éléments dans son admiration. Il était séduit par la beauté de Byron2, par sa noblesse (bien que dans ses récits de cette première entrevue il se donne les gants d'avoir fait le fier avec le noble lord), par sa réputation de Lovelace, « un autre Lovelace que le fat
1. Correspondance inédite, Paris, 1855, II, p. 71. — Stendhal a fait à plusieurs reprises le récit de sa première entrevue avec Byron : 1° dans Rome, Naples et Florence en 1817, éd. originale, Paris, 1817, pp. 268-270. Ce passage a disparu des éditions postérieures. La scène se passe à Venise, le 27 juin 1817. Mais on sait que Stendhal avait pris le soin de brouiller dans son livre les noms et les dates, « de manière à ne compromettre personne » ; — 2° dans une lettre à Mme Belloc, datée de 1824 (Corresp. inédite, I, pp. 273-277) ; — 3o dans une lettre à M. R. C , du 24 août 1829 (Corresp. inédite, t. II, p. 71) ; — 4° dans un article de la Revue de Paris de mars 1830 : Lord Byron en Italie, récit d'un témoin oculaire, 1816. Cet opuscule est réimprimé à la suite de Racine et Shakespeare dans les éditions courantes de Stendhal. — Joignez-y quelques lettres de 1816, dans les Souvenirs d'égotisme, qui nous livrent les impressions de Beyle dans toute leur fraîcheur et leur sincérité.
2. Il écrivait quelques jours plus tard à Louis Grozet : « J'ai dîné hier avec un joli et charmant jeune homme, figure de dix-huit ans, quoiqu'il en ait vingt-huit, profil d'un ange, l'air le plus doux... C'est le plus grand poète vivant, lord Byron » (Soiw. dégotisme, p. 236), — et en termes plus apprêtés à Mme Belloc, en 1824 : « Je fus frappé des yeux de lord Byron au moment où il écoutait un sestetto d'un opéra de Mayer... Je n'ai vu de ma vie rien de plus beau ni de plus expressif. Encore aujourd'hui, si je viens à penser à l'expression qu'un grand peintre devrait donner au génie, cette tête sublime reparaît tout à coup devant moi. »
de Richardson i ». Byron acheva de le conquérir, en lui demandant des détails sur la campagne de Russie2. Dès ce moment, le poète prit place dans son culte à côté de Napoléon. A l'approcher de plus près, il trouva quelques défauts à sa nouvelle idole : beaucoup de petite vanité, une crainte continuelle et puérile de paraître ridicule, et quelquefois de cette hypocrisie que les Anglais appellent cant ; il était trop Anglais et trop lord, et, par-dessus le marché, il avait le tort de se montrer jaloux de Napoléon 3. Mais cette poésie voluptueuse et violente subjuguait Beyle. En janvier 1817, il note dans son journal la divine soirée passée chez Mme M... à
lire Parisina. « Vers le milieu du poème nous avons été
obligés de cesser de lire, exactement à cause de l'excès de la fatigue et du plaisir4. » « Quand on est amateur de sensations