Souvenirs, p
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triste et ne sert à rien. Et cependant je ne pouvais le quitter. J'aspirais à être au lendemain pour retrouver le calme dans mes études classiques. C'était comme une de ces nuits pénibles où l'on ne rêve que de crimes1. » Les femmes étaient intéressées par la beauté du poète : « C'était, disait Mme de Broglie, la plus belle figure qu'elle eût vue, la voix la plus touchante, la plus flexible et la plus harmonieuse 2. » Elles l'étaient encore plus par la peinture d'une âme malheureuse. Mme de Rémusat écrivait à son fils : « J'ai lord Byron ; il me charme. Je voudrais être jeune et belle, sans liens; je crois que j'irais chercher cet homme pour tenter de le ramener au bonheur et à la vertu : à la vérité, je crois que ce serait aux dépens de la mienne. Il doit y avoir bien de la souffrance dans son âme, et vous savez que la souffrance m'attire toujours 3. » Et le fils de répondre : « Vous n'êtes pas dégoûtée d'avoir une passion pour le poète !... C'est le Bona-\ parte de la poésie 4. » Le mot du jeune homme est plus sonore, mais de ces deux enthousiasmes, lequel est le plus exalté ?
A partir de 1819, c'est Manfred qui décidément semble prendre le pas sur le reste de l'œuvre byronienne. On lit et on relit avec passion les scènes où le grand désespéré exhale sa mélancolie. Quelques fanatiques, pour occuper le désœuvrement de la vie de château, entreprennent de représenter ce drame injouable. La pièce, à les entendre, « produit le plus grand effet5 ». « Connaissez-vous Manfred? écrit encore Mme de Rémusat à son fils. Je ne sais si la disposition où je suis me met en rapport avec toutes les mélancolies, mais
1 Mon Journal, Paris, 1888, p. 78.
2. Correspondance de Ch. de Rémusat, VI, p. 202, lettre à sa mère du 12 novembre 1819.
3. Lettre de Mrae de Rémusat à son fils, du 11 novembre 1819. (Ibid., VI, p. 200.)