Ibid.,\l, p
5. Lettre de Mme de Rémusat à son fils, du 24 janvier 1820. (Ibid., VI, P. 287.)
l'infiltration 67
j'en suis charmée... J'aime extrêmement que ce malheureux soulève toutes les puissances de l'enfer, appelle à lui toutes les destinées, pour leur demander seulement le moyen d'oublier. Cela m'a tellement saisie que je suis partie comme un trait du coin de mon feu. J'ai couru, mon livre à la main, jusqu'au cabinet de votre père ; il était entouré de ses commis qui apportaient la correspondance à sa signature : je me suis mise à leur suite. Votre père ne savait ce que je voulais ; je lui faisais signe que je parlerais à mon tour; enfin j'ai eu mon audience, et disant : « Ecoutez! » comme au Parlement, j'ai commencé à lire Manfred. Si je veux être vraie, mon fils, il faut que je convienne d'abord que M. le préfet a débuté par se moquer de moi ; mais je lui ai représenté doucement que j'étais en fonds pour le lui rendre, qu'il y avait quelques jours qu'il était venu chez moi tout mélancolique du chapitre de Mme de Staël sur l'amour. Il n'avait pas un mot à répondre. Il m'a écoutée, et il a tout à fait partagé mon impression1... » Si la lecture de Manfred faisait perdre la tête à une femme de quarante ans, et la plus sensée du monde, quels ravages le sombre héros ne devait-il pas exercer sur des sensibilités moins gouvernables et exaspérées déjà par d'autres lectures, sur les malheureux en pleine crise de mal du siècle ? George Sand, dans la solitude de Nohant, se sentait « écraser par le dégoût de la vie » : elle y lut René, pendant l'hiver de 1820-1821. «Je pris, dit-elle, par l'imagination, tous les maux de l'âme décrits dans ce poème désolé. Byron, dont je ne connaissais rien, vint tout aussitôt porter un coup encore plus rude à ma pauvre cervelle. L'enthousiasme que m'avaient causé les poètes mélancoliques d'un ordre moins élevé ou moins sombre, Gilbert, Millevoye, Young, Pétrarque, etc., se trouva dépassé. Hamlet et Jacques de Shakespeare m'achevèrent. Tous ces grands cris de l'éternelle douleur humaine venaient couronner l'œuvre de