‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 55 sur 322 · Dé bats du 5 juillet · texte numérisé non relu

Dé bats du 5 juillet

l'infiltration 71

Il a été imprimé sans nom d'auteur et de libraire, l'éditeur ordinaire des œuvres de lord Byron ayant rougi de mettre le sien au bas de cet ouvrage. Il y avait même, dans le premier chant, des strophes entières et des portions de strophes qu'on n'a pas osé imprimer, et dont on s'est contenté d'indiquer laplace, de même que, dans certains pays, on élève une croix dans les endroits où un malheur est arrivé, où un crime a été commis d. » Les plus indulgents se hâteront de tirer un voile et reconnaîtront « que Byron a méconnu la route que devait suivre son génie2 ». Ce n'est guère qu'aux approches de 1830 qu'une génération nouvelle, blasée dès le premier jour sur les voluptés du doute et du blasphème, lasse des éternelles déclamations romantiques sur ces thèmes rebattus, s'installera confortablement dans l'indifférence, et prendra pour modèles le scepticisme moqueur et le cynisme étincelant de Don Juan. C'est l'histoire de Byron, c'est celle de ses disciples de la deuxième heure et du romantisme tout entier.

1 . Defauconpret, Une année à Londres en 1819, Paris, 1819, p. 423.

2. Jules Lefèvre, le Clocher de Saint-Marc, Paris, 1825, préface. — Les admirateurs de Byron se refusaient même à fixer leur attention sur ce qui, dans sa vie, était trop conforme au caractère de son poème. En 1820, Boucher de Perthes écrivait à un de ses amis, dont j'ignore le nom : « Dans votre éloge de Byron, dont je suis d'ailleurs comme vous, mon cher D..., l'un des admirateurs, je vous engage fort à supprimer tout ce qui a trait à Newstead Abbey. Les gaietés du noble lord, et surtout son étrange mascarade de moine qui a duré trop longtemps, a plus que toute autre chose contribué à lui faire cette réputation d'immoralité et de sensualisme, tache qui l'a suivi partout.

Je n'aime pas à voir Byron Et ses compagnons d'aventure, Se moquant du quen dira-t-on, S'encapuchonner par gageure :

Car autre siècle, autre haillon.

Les capucins avaient du bon, Fût-ce la barbe ou la tonsure ; Laissons à chacun sa figure.

Bon saint Antoine, ton cochon Vaut bien le pourceau d'Epicure.

(Sous dix rois, souvenirs de 1791 à 1860, Paris, 1863, IV, p. 146, lettre à M***, de Morlaix, 6 juin 1820.)

Vers 1820, Byron n'est encore que Fauteur de Childe Harold, de Lara et de Manfred, et même son œuvre n'est bien connue que dans quelques petits groupes, foyers d'enthousiasme où les admirateurs nouveaux viennent allumer leur flamme . De temps à autre, il s'en échappe quelques lueurs. En 1819, le Lycée français, qui rallie autour de Charles Loyson quelques jeunes universitaires libéraux en politique comme en littérature, donne à ses lecteurs une analyse des premiers chants de Don Juan, la traduction des Ténèbres et de Parisina par Bruguière de Sorsum, et un article de J.-V. Le Clerc sur Mazeppa 4. La traduction de Parisina doit être signalée pour son réel mérite littéraire, et aussi parce que c'est d'elle que date, presque certainement, l'initiation d'Alfred de Vigny à la poésie byronienne. Quant à l'article de J.-V. Le Clerc, on y sent percer, sous l'admiration pour « le grand poète », pour « le peintre habile », une certaine inquiétude sur les effets démoralisateurs de son œuvre, et une répugnance pour les sujets qu il traite d'ordinaire : « désordre des passions, dépravations de l'esprit, perversités du cœur ». Telle est bien l'impression dans la partie la plus éclairée du public ; c'est celle que Lamartine résume dans l'apostrophe fameuse ;

Toi dont le monde encore ignore le vrai nom, Esprit mystérieux, mortel, ange ou démon, Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie...

Faut-il le ranger avec les élus ou avec les réprouvés ? parmi « les fils de la nuit » ou parmi « les enfants de la lumière » ? Tandis qu'on en discute dans les salons et dans les bureaux de rédaction, le gros public a déjà tranché la question D'autant plus crédule qu'il est plus ignorant, il a accueilli la légende avec d'autant plus d'empressement qu'elle est plus

1. Le Lycée français ou Mélanges de littérature et de critique, par une Société de gens de lettres, Paris, t. 1er, 1819, pp. 160, 213, 215, 263, 385.

L INFILTRATION

horrifique, et c'est sous les espèces d'un suppôt de Satan que Byron a conquis d'un jour à l'autre la popularité sur nos boulevards.

La cause première en avait été le scandale de sa vie privée. Le mystère qui planait sur les véritables motifs de sa séparation d'avec lady Byron, aggravé encore par celui qui enveloppait les sombres héros avec lesquels on l'identifiait trop facilement, faisait courir dans les journaux de Londres les plus étranges suppositions. On le représentait « comme un scélérat dont les organes, émoussés par l'habitude et les excès de la plus monstrueuse débauche, ne pouvaient plus trouver de moyen d'excitation et de réveil que dans les images de terreur, de souffrance et de destruction que lui fournissait trop aisément une âme souillée de crimes d . » Et quels crimes î II avait, disait-on, assassiné sa maîtresse, et buvait dans le crâne de sa victime. Les journaux de Paris trans-

1. Alphonse Rabbe, Œuvres posthumes, Paris, 1836 : Correspondance, lettre du 15 avril 1821. Rabbe vient de lire dans la Bpvue encyclopédique un jugement porté sur lord Byron par une femme. Cette dame dit entre autres choses qu'elle croit lord Byron non pas méchant, mais bien très malheureux. Rabbe, lui, affirme que Byron n'est ni un méchant ni un malheureux. On n'est pas méchant quand on sait peindre l'innocence et la beauté, et les plus riants objets de la nature, quand on réclame pour la liberté contre le despotisme des rois. On n'est pas malheureux quand on jouit à la fois de tous les privilèges d'un beau talent et de tous ceux d'une grande fortune. Le fon'd de la tristesse de Byron, c'est, selon Rabbe, le pessimisme philosophique. « Il est dominé par la conviction que les destinées de l'homme sont mauvaises. Cette manière de voir n'est point exclusive des déterminations bienveillantes et des mouvements généreux dans un homme né bon, et qui ne peut avoir d'ailleurs que de nobles habitudes ornais on conçoit que si cet homme est un poète, il se trouve forcément conduit à exprimer la tristesse amère qui l'inonde habituellement, à peindre les scènes de désolation que sa manière de voir lui rend familières. » (Pp. 372-377.)

mettaient fidèlement à leurs lecteurs ces sinistres racontars4. Là-dessus, l'imagination publique de se donner carrière. On ne s'en étonnera guère, si l'on se rappelle que Gœthe lui-même admettait sans sourciller qu'il y avait un ou deux cadavres dans le passé de Byron 2. Le roman de Glenarvon, où lady Lamb, l'amante délaissée du poète, s'était vengée de ses mépris en traçant de lui une caricature dans la manière noire, surexcitait la curiosité en la satisfaisant à demi. Paru à Londres en 1816, il avait eu, l'année même, les honneurs d'une analyse en quarante pages dans la Bibliothèque universelle 3. En 1819, une traduction en était publiée à Paris et assez vite épuisée pour qu'une réédition fût nécessaire en 1824 4. Personne ne pouvait ignorer quel était le héros de cette lugubre histoire. Les journaux qui annonçaient l'ouvrage et la traduc-

1. Voir le Courrier français du 25 septembre 1820. « Vous admirez Byron en France ; en Angleterre on Fadore et on l'outrage. Une nouvelle brochure qui vient de paraître ici, intitulée Du Génie et du Caractère de lord Byron, est un singulier mélange d'idolâtrie et d'injures. L'auteur de cette brochure représente lord Byron comme un ange de ténèbres. Il ne se contente pas de le donner pour un libertin, un dissipateur, un homme que l'excès des plaisirs a blasé ; il lui prête les aventures les plus étranges et les vices les plus horribles. Il le peint sous les traits d'un génie malfaisant descendu sur la terre avec toutes ses facultés et toute sa noirceur. Il lui donne une maîtresse qu'il assassine et dans le crâne de laquelle il le fait boire. Il trouve dans son âme souillée la source de cette volupté amère avec laquelle Byron retrace toutes les agonies du corps et de l'âme. En même temps, il l'élève aux nues comme poète, et le met au-dessus de Shakespeare et de Milton. » (Correspondance politique et littéraire, lettre XlIIe, de Londres, 10 septembre 1820, sans signature.) Une lettre suivante, datée de Londres, 20 octobre 1820, dans le Courrier français du 26 octobre, est signée P. Ch. Halma.

2. Voir sur ce point The Works oflord Byron, édition Prothero-Coleridge, London, 1898 et suiv., Letters and Journal, t. V, appendice II, Gœthe and Byron, pp. 503 et suiv.

Page 1