T. III, 1820, p
plus de 40.000 francs à son heureux auteur 4. Au point de vue littéraire, elle marque une importante étape dans la marche ascendante qu'a suivie chez nous la fortune de Byron. Jusquelà, selon le mot de Sainte-Beuve, « on rôdait autour de son œuvre de mystère2 ». Désormais, on pourra y entrer de plain-pied, en parcourir tous les détours, s'y égarer à loisir. La jeune génération qui prépare dans l'obscurité et dans le silence le triomphe du romantisme s'y enfoncera comme dans un palais merveilleux, hanté de tous les rêves de l'imagination et du cœur, et, de ceux qui y seront une fois entrés, il n'y en aura point qui sortent sans en emporter quelque chose.
Du premier coup Byron avait conquis à Paris la situation privilégiée d'auteur à la mode. Tout ce qui paraissait venir de lui était assuré d'avance de la faveur du public. On ne se faisait pas faute d'en abuser. Eusèbe de Salle, renouvelant pour son compte la supercherie pratiquée par Polidori, donnait comme traduit du grand écrivain anglais un roman d'Irner 3, dont les péripéties mélodramatiques révèlent une connaissance familière des environs de Montpellier, une étude approfondie de la médecine et une fréquentation assidue des Conrad, Lara et autres beaux ténébreux du byronisme. Une ode apocryphe, On the death of Napoléon, publiée à Paris, puis traduite en français, obtenait sept éditions en moins d'un an 4. Non content de triompher dans les cabinets de lecture, Byron s'apprêtait à envahir le théâtre. A peine Marino Faliero avait-il été sifflé à Drury-Lane, qu'on le jouait en vers à la Comédie-Française, et en prose à la Porte-
1. Voir une note mise par Pichot à son Essai sur Byron, dans la 7e édition de la traduction des Œuvres complètes, Paris, 1830, t. I, p. 87.
2. Article sur Pierre Lebrun, Revue des Deux Mondes, 1841, I, p. 208. (Portraits contemporains, t. III, pp. 446 et suiv.)
3. Irner, par lord Byron, traduit de l'anglais et publié par le traducteur des Œuvres complètes de lord Byron, Paris, 1821, 2 vol in-12
4. La Mort de Napoléon, dithyrambe, Paris, in-8°, 1821; six réimpressions en 1821.
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Saint-Martin, avec le plus complet insuccès d'ailleurs1. La vogue de Fauteur du Corsaire coïncidait avec celle de W. Scott, dont Defauconpret, renforcé de Pichot, venait d'entreprendre la traduction complète. On ne voyait plus que leurs portraits sur les boulevards 2, que leurs volumes dans les boudoirs. « Aujourd'hui, disait Pigoreau, les ouvrages en lettres sont frappés d'une proscription presque générale ; il faut ajouter enfin que l'anglomanie et le goût des romans d'outre-mer a prévalu. Lady Morgan, miss Porter, lord Byron, sir W. Scott, Auguste Lafontaine, voilà les auteurs à la mode. Si on y ajoute Charles Nodier et le vicomte d'Arlincourt, c'est parce qu'ils ont adopté le genre de la littérature étrangère 3. » La littérature indigène était
1. Marino Faliero, drame en cinq actes, en vers, représenté à la Comédie-Française le 1er octobre 1821. L'ouvrage disparut de l'affiche après la seconde représentation. Les auteurs en étaient Gosse et Merville, d'après les Débats du 9 novembre 1821 ; le même journal déclare le 13 novembre avoir « acquis la certitude que M Merville est entièrement étranger à cet ouvrage ». — Le Doge de Venise, mélodrame en trois actes, par M***, représenté à la Porte-Saint-Martin le 7 novembre 1821. — « Point de succès», dit à propos du premier Y Almanach des spectacles de 1822, et à propos du second : « Même succès que Marino aux Français. » Même constatation dans les Débats du 9 novembre 1821.
2. « La foule se porte maintenant au Palais-Royal pour admirer chez le libraire Ladvocat les portraits de lord Byron et de W. Scott, tous deux d'une parfaite ressemblance et d'une exécution remarquable. » (Courrier français du 24 août 1820 ) J. J. Coulmann, faisant visite à Byron à Gênes, le 7 janvier 1823, lui disait : « W. Scott et vous faites fureur en France... Nos boulevards sont couverts de son portrait et du vôtre. » (Réminiscences, Paris, 1862-1869, II, p. 162.) — On vendait en 1820 deux portraits de Byron. l'un édité par Ladvocat : c'est une lithographie de Delorieux d'après le tableau original de G. -H. Harlowe ; l'autre par Gihaut : c'est une lithographie d'Engelmann représentant Byron en pied, debout, en frac, adossé à un rocher sur le bord de la mer. Ces deux portraits se trouvent à la Bibliothèque Nationale, département des Estampes.
3. Pigoreau, Petite Bibliographie biographico-romancière, Paris, octobre 1821, p. 298. Cité par L. Maigron dans sa thèse sur le Roman historique à V époque romantique, Paris, 1898, où la question de l'influence de W. Scott est étudiée à fond. — Voyez aussi les Lettres champenoises, t. I, 1820, p. 341 : « Je m'empresse, Madame, de vous indiquer ce nouveau
dans le marasme et se plaignait amèrement. « Mylord Byron d'un côté, avec ses Vampires qui ont donné le cauchemar à tous nos faiseurs de vers, de l'autre sir Scott, sir Southey, sir je ne sais plus qui, et une suite vaporeuse de miss, de mistriss et de miladies se sont emparé de tous les débouchés de notre librairie. Pas un salon où l'on ne s'entende demander : « Avez-vous lu le nouveau chef-d'œuvre de lord Byron ? C'est détestablement traduit, mais que cela doit être beau en anglais l ! » Devant cette renommée conquérante qui menace à la fois leurs intérêts et leurs principes, les « défenseurs du Pinde » s'émeuvent. Baour-Lormian brandit le fouet de la satire, scandalisé de voir
cinquante benêts, transfuges de l'école,
Elever jusqu'au ciel, sans y comprendre un mot, Thomas Moore, Southey, Byron et W. Scott, Aux dépens de la Seine illustrer la Tamise, Nous faire d'Albion une terre promise Où fleurit seulement la palme des beaux vers, S'épuiser pour l'Ecosse en éloges divers 2
Le Journal des Débats sonne l'alarme: « Le poète favori de l'Angleterre compte aujourd'hui presque autant d'admirateurs sur les bords de la Seine que sur ceux de la Tamise. A peine un petit nombre de classiques, vieux Gaulois, toujours placés aux avant-postes du Parnasse pour repousser les continuelles attaques d'audacieux novateurs, se sont armés en ce péril extrême, et viennent défendre le temple saint que Corneille
roman qui vient de paraître, et qui, avant d'être imprimé, était déjà précédé d'une grande réputation ; la mérite-t-il ? C'est ce que je ne saurais vous dire, ne l'ayant pas encore lu ; ce que je sais, c'est qu'il est d'un poète qui partage avec Walter Scott et lord Byron l'admiration de l'Angleterre. Ces deux derniers sont bien connus en France ; lord Byron surtout fait fureur, les femmes en raffolent, et l'on trouve cela tout naturel quand on a lu le Corsaire et Lara. »
1. L'A beille (ancienne Minerve littéraire), III, 1821, p. 76, article sur le château de Kenilworth, signé A. B., cité également par Maigron.
2. Epître à un satirique anonyme, dans Les Trois mots, satires, nouvelle édition, 1821, p. 57.
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et Voltaire, Racine et Boileau élèvent en France au bon goût et à la raison. Cependant la tempête approche, et le monstre romantique devient plus redoutable4... » Contre cette nouvelle invasion de Normands, il se prépare une levée générale de boucliers. Le nom de Byron, jeté dans la mêlée comme un cri de guerre, rallie les partis pour l'attaque et pour la défense et surexcite les dernières énergies des classiques, avant de guider les romantiques à la victoire.
1. 9 décembre 1820, article « Mélanges », signé R. (Et. Béquet).