T. II, 1821, p
l'invasion 87
d'Aristote, ils sont assez intimement persuadés eux-mêmes de l'absurdité de la poésie romantique en général et de celle de Byron en particulier, pour n'en appeler qu'à la raison et au bon goût de leurs lecteurs.
Ce n est pas du reste que les plus farouchement hostiles aux novateurs soient absolument insensibles au charme du génie de Byron. Viennet confesse qu'il a été ému, mais il s'en veut de l'avoir été. « Je n'ai vu que des idées sans ordre ; je n'ai reçu que des impressions fugitives. Le cœur est ému de quelque chose qu'il ne conçoit pas. » La grosse affaire, à ses yeux, c'est que Byron ne compose pas ses ouvrages « Le Pèlerinage de Childe Harold n'est autre chose que l'assemblage informe des inspirations poétiques, des réflexions philosophiques et morales et des souvenirs de lord Byron pendant ses promenades en Espagne, en Portugal, en Grèce et é'n Italie. Il était tout simple de faire une, deux ou trois compositions suivies de ces notes..., d'y mettre quelque liaison dans les idées, d'y subordonner son génie à la chaîne naturelle
des événements que ces voyages avaient fait naître Mais
cela eût été naturel et raisonnable, et il fallait que ce fût romantique. » Le Corsaire et Lara « sont les plus beaux fleurons de la couronne poétique de mylord ». Mais pourquoi ne dit-il pas nettement si Lara est la suite du Corsaire ? « Si, pour être romantique, il faut cacher la moitié de ce que le lecteur aurait du plaisir à savoir, si on peut négliger les transitions, isoler un fait de tous ses antécédents, faire sortir de dessous terre des personnages de fantasmagorie et bâtir des palais dans les nuages, je le répète, le romantisme est une absurdité. » Et Viennet de s'évertuer à démontrer que s'il y a quelques bons passages dans les poèmes de Byron, ceux-là ne sont point romantiques. « Au milieu de ce jargon, brillent parfois des idées sublimes ; au milieu de ce dévergondage d'une imagination délirante, se rencontrent des fragments dont les plus grands poètes auraient droit de s'enorgueillir. Les grandeurs anéanties, les gloires éclipsées, les empires détruits,
sont féconds en inspirations poétiques... Mais cela ne tient pas au romantisme, car c'est ainsi que parlaient Homère, David et Bossuet1. »
Béquet, dont les études sur Byron remplissent cinq grands articles du Journal des Débats 2S est moins absolu que Viennet en apparence. Il proteste qu'il se gardera également des deux excès de liberté et d'esclavage dans lesquels tombent classiques et romantiques, et que « ce qui est beau n'est ni classique ni romantique ». Au fond, il n'est pas moins froidement et résolument hostile au poète anglais. « Le lord Byron me semble de beaucoup inférieur aux grands hommes qui ont illustré notre littérature... Il accuse la monotonie de nos règles ; mais combien lui-même est monotone dans ses plans, dans ses tableaux, dans ses effets ! C'est toujours un pirate renégat que sa naissance appelait à une plus noble destinée ; ce pirate aime une jeune fille tendre, bien innocente, dont il est aimé; il pille, il tue, il est tué : telle est l'analyse de la plupart des poèmes de lord Byron. Trace-t-il le portrait de ses héros ? Vous pouvez être sûr d'avance qu'il y a un vague indéfinissable dans leur figure, du vague dans leurs discours, du vague dans leurs mouvements, du vague dans leur conduite, parce qu'il y a beaucoup de vague dans
1. L'article de Viennet, dans la Minerve littéraire, I, 1820, pp. 293-308, est écrit à propos du Choix de poésies de Byron, W. Scott et Moore, par l'un des rédacteurs de la Bibliothèque universelle. (Voir le chap. précédent ) C'est ce qui explique qu'il n'y soit pas question de Manfred, dont la lecture n'eût pas manqué d'exciter les railleries du critique.
2. Numéros des 23-24 avril, 1er mai? 24, 28 juillet et 1er octobre 1821. Le dernier article, consacré à Marino Faliero, est écrit sur un ton plus indulgent. « Je n'ai trouvé dans le dialogue et dans les détails du style qu'un très petit nombre de ces traits hardis, de ces images quelquefois outrées, mais quelquefois aussi nobles et grandes, que lord Byron a répandus avec tant de profusion dans ses autres ouvrages... Lord Byron est un auteur qu'il faut absolument connaître aujourd'hui, et c'est une connaissance que l'on aime à faire. On peut toujours tirer quelque avantage de la lecture de ses ouvrages; s'il tombe bien bas, il prend quelquefois un vol bien élevé, et l'on peut profiter même de ses écarts. »
l'invasion 89
la tête du poète. » Ceux qui voudront suivre ses traces « tomberont infailliblement dans le galimatias ». Joignez à cela que la poésie de Byron est démoralisante : « Sa philosophie est triste, son scepticisme désolant, sa plaisanterie amère.... . Il vous montre toujours le bonheur dans la solitude, où il n'est pas, et loin des douces habitudes de la vie ordinaire, où seulement on peut le trouver. » On ne peut tenir un raisonnement plus sage, — ni plus bourgeois.
Il est curieux de suivre dans la longue série des cinq articles du Journal des Débats les jugements que le critique porte sur chacun des ouvrages de Byron en particulier. Le Corsaire est invraisemblable. Lara, s'il n'est pas la suite du Corsaire, n'est « qu'une énigme sans mot ». Le Siège de Corinthe ne plaît qu'à demi : « Il règne dans ce petit poème un épouvantable fracas ; on brûle moins de salpêtre dans le troisième acte d'un mélodrame de M. Pixérécourt... Le caractère d'Alp est tracé avec énergie, mais la démarche de Francesca, se rendant la nuit, seule, au camp des Turcs, est inexplicable chez une jeune fille aussi bien élevée. » Le Giaour est « un tissu incohérent d'absurdités sombres et froides ; quand on arrive à la fin, on croit sortir d'un rêve effrayant. » Seuls, Parisina et la Fiancée dAbydos trouvent grâce devant Béquet : « La nouveauté du récit et le mérite du style ont fait considérer à plusieurs critiques Parisina comme le chef-d'œuvre de lord Byron. » La Fiancée d'Abydos est l'un de ses poèmes « les plus réguliers », « c'est aussi l'un des plus vraisemblables et des plus intéressants ». Quant à Childe Harold, « les notes y sont plus intéressantes souvent et toujours plus amusantes que le texte. Childe Harold se définit lui-même un citoyen ennuyé du monde. Mais quand on est si ennuyé, on risque de devenir ennuyeux. » Béquet n'épargne même pas « les idées sublimes » et les « développements philosophiques » qui avaient à demi désarmé la rigueur de Viennet : « J'ai entendu beaucoup vanter, par des hommes dont le jugement fait autorité en
littérature, ces complaintes poétiques de lord Byron sur la gloire passée et la misère présente de la Grèce et de l'Italie. Mais, d'abord, le moyen d'éviter dans un sujet si rebattu l'emphase et la froideur des lieux communs ? » Don Juan, l'épisode d'Haïdée mis à part, est condamné en quelques lignes, comme « poussant la gaieté jusqu'à la dernière licence ». « Mais de toutes les plaisanteries de lord Byron, la plus plaisante est le drame fort sérieux de Manfred... Il est beaucoup question dans cette pièce de la nuit, de l'obscurité, des profondes ténèbres ; mais les ténèbres les plus profondes sont celles du sujet même... On croirait vraiment lire non pas l'ouvrage d'un homme de beaucoup d'esprit qui a quelquefois du génie, mais un manuscrit composé à Bedlam pendant la pleine lune... » Tout compte fait, an jugement de Béquet, comme du reste à celui de Viennet, « autant la raison l'emporte sur la folie et le bon sens sur un abus intolérable du talent, autant Walter Scott l'emporte sur lord Byron... L'un travaille sur des proportions simples, élégantes, gracieuses ; l'autre bâtit des palais gothiques dont la hardiesse étonne quelquefois, mais choque plus souvent encore. » Quelle différence entre ces arrêts dédaigneux et tranchants et les admirations un peu timides, mais si sincères, de Malte-Brun en 1818 î
Quand on quitte le critique renfrogné des Débats, peu s'en faut qu'on ne croie trouver en Thiessé un adepte de la poésie byronienne. Lui aussi blâme l'obscurité des ouvrages de lord Byron, l'incohérence des plans, les défauts du style : « Le style de lord Byron manque de naturel et de goût. L'expression est trop souvent tourmentée, et le désir de produire des effets originaux a entraîné le poète dans la carrière du genre romantique, de ce faux genre qui charge ses peintures de couleurs empruntées, qui, mettant sans cesse en usage le principe qu'il faut frapper fort plutôt que frapper juste, étonne quelquefois, mais ne touche jamais, et ne présente à l'imagination du lecteur que ce qu'Horace appelle
l'invasion 91
si justement les rêves d'un esprit malade... » Où donc est le mérite de Byron (car Thiessé ne conteste pas qu'il en ait) ? dans la peinture des caractères. C'est là « qu'il excelle, qu'il est vraiment original ». « Il paraît que lord Byron est un misanthrope, fatigué de l'aspect de l'homme social, aigri par l'injustice de nos institutions, impatient des chaînes que l'état de civilisation impose aux hommes... Pensée antisociale sans doute, et dont le succès pourrait devenir funeste à l'humanité, mais qui ne saurait appartenir qu'à des âmes élevées, et qui suppose une force de tête peu commune, philosophie chagrine et sauvage, et cependant intéressante, parce qu'elle n'est l'apanage que des cœurs profondément sensibles... » Thiessé loue encore chez Byron « des développements philosophiques très remarquables » et un grand charme dans les descriptions. « Celles de l'abbé Delille, qui parcourut aussi ces champs célèbres (l'Italie et la Grèce), sont plus classiques, mais, il faut le dire, moins originales. Elles ne respirent pas cette ardeur de jeunesse, cette vie que l'on trouve dans les morceaux de lord Byron. Faible désavantage au reste pour un écrivain qui a tant de fois surpassé le poète anglais, et qui n'aura jamais aucune comparaison à redouter avec un auteur trop souvent bizarre et gigantesque. » En somme, « lord Byron a toutes les dispositions qui, développées, constituent le grand poète ; mais il est à craindre que, suivant la route qu'il a choisie, il ne parvienne jamais à composer de ces ouvrages qui traversent les siècles et à se créer cette réputation dont une vogue passagère n'est que l'image infidèle 4. »
1. Revue encyclopédique, janvier 1820, t. V, pp. 129-145. L'article est fait sur 1 édition Galignani. — Voir, t. VI, un court article signé M -A. J. (Julien, le directeur de la revue). Byron y est jugé durement : « Quoique la lecture de ses poésies soit séduisante, elle ne pénètre point très avant dans le cœur. On ne se trouve ni meilleur ni plus heureux par une communication intime avec lui. » L'auteur renvoie au surplus à l'article de Thiessé.
Les journaux libéraux sont à l'ordinaire résolument classiques en littérature. Quelques-uns cependant manifestent une certaine sympathie à l'égard de Byron, en faveur des tendances philosophiques et politiques de son œuvre, où ils croient, non sans raison, retrouver quelque chose de leur propre esprit. Le Courrier français se montre assez dédaigneux : « Lord Byron peut être un grand poète, mais il sera sans influence sur les destinées de ses contemporains ; il ne changera rien aux mœurs et aux idées de son siècle ; il ne lui imprimera pas une direction nouvelle; on ne lui devra pas une seule vérité utile en morale, en philosophie ni en politique ; il sera tout au plus le chef d'une nouvelle école en littérature 4. » Mais le Constitutionnel enregistre avec complaisance le succès obtenu par la traduction Pichot. « Sans adopter l'enthousiasme des partisans de ce qu'on nomme le genre romantique, on doit convenir que le poète anglais, doué d'une imagination brillante et féconde, s'est élevé à des beautés d'un ordre supérieur. » Il s'empresse d'ailleurs de l'enrégimenter sous la bannière de l'opposition : « Pour se rendre compte de la vogue des poésies de lord Byron, il ne faut pas oublier que cet écrivain cultive assidûment les plus nobles idées d'humanité et de liberté. Ce n'est point un de ces poètes courtisans dont la muse servile est toujours à la suite du pouvoir... Lord Byron est tout à fait indépendant..., et il n'est jamais plus énergique que lorsqu'il parle de liberté. Il en aperçoit les traces sur les ruines mêmes des cités aujourd'hui asservies et il en prévoit l'inévitable résurrection 2. » Le Journal de Paris semble faire des avances au romantisme. Il constate que le xixe siècle attend encore un poète digne de ce nom. La faute en est à la politique des ultras. « La voix des tribuns étouffe celle des Muses, et le silence du despotisme glace la langue des bardes. » C'est