‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 66 sur 322 · mars et 10 avril 1820, sous la signature Y · texte numérisé non relu

mars et 10 avril 1820, sous la signature Y

2. 22 février 1820. — Ph. Chasles avait sur les critiques du temps l'avantage de connaître l'anglais et l'Angleterre. Il y avait achevé son éducation. « J'avais fait en France mes études classiques ; ma vie de pensée et d'âme ne se développa qu'à l'étranger. J'avais quatorze ans et demi lorsque les anathèmes de Byron nous arrivèrent par strophes, tombant d'Italie comme des larmes de feu; j'étais à Londres, lorsque les fictions enchanteresses de W. Scott furent publiées. » (Etudes sur les hommes et les mœurs au XIX? siècle, Paris, 1850, préface, p. v.) Il inséra en 1821 dans la Revue encyclopédique un Essai historique sur la poésie anglaise,

Sur quoi Thiessé, pour qui c'était de l'allemand qu'un pareil langage, déplorait que la Renommée, « qui soutenait les vrais principes politiques, s'égarât dans des éloges outrés des doctrines barbares de Schlegel et deKotzebue i »... Ainsi Byron semait la discorde dans la presse libérale et classique. Il est vrai qu'il allait en faire autant dans le camp opposé.

Il ne faudrait pas croire, en effet, que Byron se soit imposé du premier coup et sans discussion à l'admiration du clan

où Byron est loué avec enthousiasme. « Il me reste à parler du plus jeune, du plus célèbre, du plus original, du plus malheureux des poètes anglais vivants, lord Byron... Dans tous ses poèmes, quel que soit le lieu de la scène qu'il choisit, Byron place un être effrayant et sublime, toujours le même, soit qu'il porte le turban d'Ismaèl, le manteau du Giaour ou le poignard du Corsaire; un être dont la grandeur obscurcie, la fierté indomptable, la résolution désespérée, rappellent l'archange tombé ; un être qui se nourrit de passions et que les passions dévorent, haïssant et méprisant la vie, une fois que ces passions, usées par leur propre véhémence, ont cessé de l'échauffer ; irréconciliable ennemi dune société polie et perverse, dont il révèle tour à tour la petitesse, l'hypocrisie, l'égoïsme, les fausses délicatesses et les vertus de convention ; plein d'un sombre dédain pour tout ce qui éblouit et séduit les hommes, et quelquefois jetant par hasard un œil d'envie sur la tranquillité de leur bassesse et sur la facilité de leurs jouissances ; quelquefois ému, troublé à la vue d'un enfant ou d'une femme ; ne conversant qu'avec la nature, amoureux de ses beautés les plus horribles, et tantôt les assombrissant encore du nuage de mélancolie qui l'oppresse, tantôt se laissant bercer doucement par leur charme, et enlever un instant au monde factice des hommes ; être à la fois magique et vivant, plein d'un attrait qui cause l'effroi. » (T. IX, pp. 453-454.)

1. Lettres normandes, t X, 1820, p. 54. — Voir encore même recueil, t. XI, 1820, p. 192 : « Pendant que notre littérature s'appauvrit de la traduction en prose des vers de lord Byron, les Anglais s'emparent de nos richesses poétiques. Les derniers numéros du Times, imprimés à Calcutta, contenaient plusieurs pièces françaises de J. -Marie Chénier et de notre Béranger. Les poésies de ce dernier, qu'il appelle modestement Chansons, sont qualifiées Odes par le journal indien. »

l'invasion 95

romantique. Là aussi on s'entendait plutôt sur les mots que sur les choses. L'œuvre de Byron fut une pierre de touche qui permit de distinguer les bons des mauvais romantiques, chacune des deux sections ainsi formées prétendant, comme de juste, au monopole delà vérité littéraire. Dans le premier moment, il y avait eu une poussée générale d'enthousiasme. Les poètes qui représentaient en 1820 la nouvelle école avaient salué avec allégresse l'apparition d'un poète nouveau, qui exprimait si bien ce qu'ils avaient eux-mêmes dans le cœur, qui donnait une forme magnifique aux sentiments, aux aspirations, aux rêves dont ils ne trouvaient pas l'expression, tout empêtrés encore dans les souvenirs de la poésie du xvme siècle dont leur enfance avait été nourrie. Lamartine, encore tout chaud de la lecture de Manfred, s'emparait, pour louer Byron et définir poétiquement son génie, des images et des termes qui flottaient encore dans sa mémoire en l'éblouissant :

La nuit est ton séjour, l'horreur est ton domaine : L'aigle, roi des déserts, dédaigne ainsi la plaine ; Il ne veut, comme toi que des rocs escarpés, Que l'hiver a blanchis, que la foudre a frappés 1.. .

Tout en opposant avec éclat la foi à la désespérance, la prière au blasphème, l'hymne au Dieu de vérité à l'hymne au sombre Dieu du mal, il montrait par son propre exemple ce que le lyrisme français pouvait gagner à s'inspirer de Byron. Chênedollé, qui, en 1820, partage avec Lamartine et... Edmond Géraud l'honneur de fournir les matériaux d'une Collection des poètes du XIXe siècle, a consigné dans ses notes l'impression produite sur lui par l'auteur anglais. « C'est quand je lis des hommes comme Gœthe, Schiller, Klopstock, Byron... que je sens combien je suis mince et

Page 1