Méditations, L'Homme
petit d » ; et son admiration agissante se traduisait par une demi-douzaine d'emprunts au Corsaire, à Manfred, à Childe Harold, qui venaient, avec quelques traductions de Goethe, enrichir et composer presque en entier le premier livre de ses Etudes poétiques 2. Bien que traduits par Chênedollé dans une langue pâle et surannée, ces morceaux retenaient quelque chose de l'éclat de l'original et faisaient la fortune de l'ouvrage. Népomucène Lemercier, à qui il avait envoyé son livre, lui écrivait : « Parmi la quantité de beaux morceaux que j'ai remarqués dans vos Etudes lyriques, je ne saurais trop hautement distinguer celui que vous intitulez le Gladiateur mourant : verve, élévation, originalité, il réunit tout 3. » Or ce Gladiateur mourant n'était pas autre chose qu'une paraphrase des strophes cxl et cxli du IVe chant de Childe Harold, Dans le petit cercle des frères Deschamps, berceau du futur cénacle, on commençait d'unir au culte de Chateaubriand le culte de Byron et de Lamartine :
« Parmi les épis mûrs une fleur s'est trouvée : Pour parer sa moisson Dieu Pavait réservée. »
1. Cité par Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, Paris, 1878, II, p. 185.
2. Sur 21 pièces qui composent le livre 1er des Odes, dans les Etudes poétiques de Chênedollé (Paris, 1820), cinq sont des imitations de Byron : lo h Gladiateur mourant (V. Childe Harold, IV, st. 140 et 141) ; 2° le Mont-Blanc, combinaison de réminiscences de Manfred, I, 1 et 2, et de Childe Harold, II, 62 ; 3° le Chant du chasseur des Alpes, fortement inspiré de Manfred; 4° le Chant des Corsaires (V. Corsaire, I, 1) ; 5° la Mer : c'est l'apostrophe à l'Océan du IVe chant de Childe Harold. Dans la première édition, seul le Chant des Corsaires porte en sous-titre : « Imité de lord Byron » ; dans la seconde édition (1822), Chênedollé avertit le lecteur « qu'il n'a pas cru devoir indiquer toutes ses imitations de lord Byron, parce qu'elles pouvaient être reconnues facilement, les ouvrages de ce poète étant entre les mains de tout le monde »
3. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe, II, p. 308, note. — La même pièce obtient des éloges analogues d'Urbain Guilbert, dans le Journal des Débats du 2 septembre 1821 (article sur les Etudes poétiques de Chênedollé). Après avoir cité in extenso « l'ode qui a pour titre le Gladiateur mourant », il ajoute : « Voilà de l'élan, de la force', de la poésie ! »
l'invasion 97
Ce que je cite là m'a toujours paru beau,
Et je pense à quelqu'un couché dans le tombeau,
Qui, lisant des Martyrs la prose cadencée,
Nous dit ainsi comment mourut Gymodocée.
C'était là mon bon temps, c'était mon âge d'or,
Où, pour se faire aimer, Pichald vivait encor,
Aigle du paradis qui traversa le monde
Sans s'abattre un moment sur cette fange immonde.
Soumet, Alfred, Victor, Parseval, vous enfin,
Qui dans ces jours heureux vous teniez par la main,
Rappelez-vous commentait fauteuil de mon père
Vous veniez le matin, sur les pas de mon frère,
Du feu de poésie échauffer ses vieux ans
Et sous les fleurs de mai cacher ses cheveux blancs .
Les plus jeunes vantaient Byron et Lamartine
Et frémissaient d'amour à leur Muse divine ;
Les autres, avant eux amis de la maison,
Calmaient cette chaleur par leur froide raison,
Et savaient chaque jour tirer de leur mémoire
Sur Voltaire et Lekain quelque nouvelle histoire,
Et, le cœur tout ému d'un innocent plaisir,
Avec les jeunes gens se sentaient rajeunir *.
De ces ferveurs de l'école naissante, un écho nous est parvenu : c'est l'article inséré par Vigny, en décembre 1820, dans la xxvie livraison du Conservateur littéraire 2. Vigny était alors sous le coup de l'influence byronienne ; elle était tombée sur lui avec autant de force que la malédiction sur lame de Manfred, et balançait sans la détruire celle de Chateaubriand, à laquelle il était soumis, comme tous les jeunes gens de son époque. On s'en aperçoit au ton du morceau, enthousiaste et comme inspiré. Vigny, d'accord avec toute la critique du temps, condamne sans hésiter Don Juan et Beppo ; il reproduit, mais manifestement comme à regret et par convention, les critiques courantes contre la manière désordonnée et obscure du poète. « Dans Lara, par
1. Antony Deschamps, Dernières paroles, dans les Poésies d'Emile et d'Antony Deschamps, édition de 1841, pp. 108-109.