‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 70 sur 322 · Génie du Christianisme, Ire partie, livre I, ch. i · texte numérisé non relu

Génie du Christianisme, Ire partie, livre I, ch. i

9 ')e F Allemagne, IIe partie, chap. xi : De la poésie classique et de la ro-w antique.

L INVASION

Dieu, ne parlant de religion qu'avec ironie et de résignation qu'avec mépris. Chose étrange, ces sataniques personnages ne causaient point d'horreur : ils étaient beaux, forts, braves, aimés. Il y avait donc une autre poésie que les hymnes d'adoration et les cantiques d'allégresse, une poésie du désespoir, de la révolte, de la négation et du mal ! et combien plus neuve et plus troublante que l'autre î...

Les hommes pieux et sages qui veillaient aux destinées du romantisme et prétendaient bien le tenir en lisières sentirent que les esprits allaient leur échapper. Dans la vogue de la poésie de Byron, ils virent un retour offensif du matérialisme. Ils commencèrent par lancer contre le malencontreux novateur et contre ceux qui seraient tentés de l'imiter une excommunication majeure. « Malheur au poète, s'écriait Genoude dans le Conservateur, s'il entre dans la voie des ténèbres, si, comme lord Byron en Angleterre, il appartient aux doctrines du mal ! » Et il ajoutait : « Lord Byron est incontestablement poète par l'expression ; mais son génie brille comme un sinistre météore, son talent, qui lui avait été donné pour conduire, égare. Au lieu d'être ce phare élevé au milieu des ténèbres, il ressemble à ces lueurs qui s'élèvent au-dessus des précipices. Il a peint la nature telle que l'athéisme nous l'a faite, et dans ses ouvrages le système de la fatalité s'est reproduit d'une manière plus sombre que chez les anciens. A côté du Destin des anciens, de ce dieu de l'athéisme, il y avait des dieux qui pouvaient éprouver de la pitié; dans la poésie de lord Byron, le ciel est d'airain, la terre stérile, la vie est le rêve d'une ombre, la mort est une

espèce de sommeil agité de terreurs Ce n'est plus la passion

qui entraîne au crime : le crime est devenu une passion, un état singulier fait pour toutes les grandes âmes. On peut dire à ceux qui ouvrent ses ouvrages : Laissez toute espérance1, »

1. T. VI, 1820, 76e livr., pp. 509-510, article sur les Méditations poétiques de M. de Lamartine.

Et comme, malgré l'alarme jetée, le péril paraissait plus pressant de jour en jour, on chercha les moyens d'agir. On tenta tout d'abord de faire une coupure entre le romantisme orthodoxe et l'école « qui cherchait à renouer la chaîne brisée de l'encyclopédisme et du philosophisme du xvme siècle d ». La fantaisie de Charles Nodier avait créé un mot nouveau pour qualifier le genre de littérature qui florissait en Angleterre sous la plume des Lewis et des Maturin, et qu'il avait pour sa part contribué grandement à introduire et à naturaliser en France, où ces élucubrations bizarres inspiraient le mélodrame et les romans du vicomte d'Arlincourt. « On comprend généralement aujourd'hui, et par une extension fort injurieuse pour des écrivains réellement admirables, — écrivait-il en 1821, — on comprend, dis-je, sous le nom de romantiques toutes les productions modernes qui ne sont pas classiques. Il faut avouer que cela composerait une détestable littérature, et je ne puis trop approuver sous ce rapport la généreuse indignation des partisans du classique. Mais il est juste de mettre à leur place les ouvrages et les hommes, et de ne pas confondre dans une catégorie commune ces conceptions libres, hardies, ingé-

1. Cette définition est donnée par Cyprien Desmarais, Delà littérature française au XIXQ siècle, 2e éd., Paris, 1837, ch. xlii, De la mélancolie littéraire. Il attribue aux malheurs de la Révolution la mélancolie littéraire telle qu'elle se manifeste dans les ouvrages de Chateaubriand et de Mme de Staël. « Cette mélancolie produisit une impulsion nouvelle, qu'on pourrait appeler romantico-religieuse. Un peu plus tard, lorsque la Restauration, avec sa sécurité et ses loisirs, eut favorisé l'esprit de discussion, il se forma une autre école qui chercha à renouer, timidement il est vrai, la chaîne brisée de l'encyclopédisme et du philosophisme du xvme siècle... Une partie de la littérature s'engagea sous le drapeau de ce voltérianisme (sic) tardif... Cette école éleva un cidte à la mélancolie littéraire, mais à cette mélancolie chagrine qui naît de l'espoir trompé et qui aime mieux embrasser le néant que la foi ! Lord Byron... peut être considéré comme l'expression la plus haute et la plus brillante de cette mélancolie du matérialisme et du désespoir. )) (Pp. 308-309.) Ce chapitre faisait primitivement partie de l'Essai sur les Classiques et les Romantiques, du même auteur, paru en 1824.

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nieuses, brillantes de sens et d'imagination, qui ne font regretter au goût le plus pur que l'absence de certaines règles ou l'oubli de certaines convenances, et ces extravagances monstrueuses où toutes les règles sont violées, toutes les convenances outragées jusqu'au délire. On comprend très bien qu'après cette longue fatigue des peuples, exercés le tiers d'un siècle aux impressions variées, les plus profondes et les plus tragiques, la littérature ait senti le besoin de renouveler par des secousses fortes et rapides, dans les générations blasées, les organes de la pitié et de la terreur. C'est là le secret d'un siècle funeste, mais il n'explique pas l'audace trop facile du poète et du romancier qui promène l'athéisme, la rage et le désespoir à travers des tombeaux ; qui exhume les morts pour épouvanter les vivants, et qui tourmente l'imagination de scènes horribles, dont il faut demander le secret aux rêves effrayants des malades. Ici, je dois le dire, je ne blâme absolument, quoique fort blâmables en soi, ni le spéculateur inconsidéré qui a cru devoir payer ce tribut aux infirmités d'un siècle, ni l'homme de génie qui s'est joué de ce siècle en égarant Manfred à travers les glaces des Alpes, ou l'enfant du châtelain sous les ombrages séducteurs du Roi des Aulnes. Sans attenter à la délicatesse de leurs sentiments moraux, et même à la justesse de leurs autres idées littéraires, il me semble seulement qu'on doit repousser avec sévérité les novateurs un peu sacrilèges qui apportent au milieu de nos plaisirs les folles exagérations d'un monde fantastique, odieux, ridicule, et qu'il est de l'honneur national de faire tomber sous le poids de la réprobation publique ces malheureux essors d'une école extravagante, moyennant qu'on s'entende sur les mots, car ce n'est ni de l'école classique ni de l'école romantique que j'ai l'intention de parler. C'est d'une école innomée... que j'appellerai cependant, si l'on veut, l'école frénétique {. » On s'empressa d'adopter la distinc-

1. Annales de la littérature et des arts, livraison du 16 janvier 1821,

tion établie par Nodier, et, malgré les réserves qu'il avait formellement marquées, de faire rentrer Byron dans la dernière catégorie. Dans un article consacré au poète alle-

t. II, pp. 77-83 : Le Petit Pierre, traduit de l'allemand de Spiess, 1er article. — Une partie de cet article, celle précisément que nous citons, a été réimprimée sous le titre : Du genre frénétique dans les Tablettes romantiques (Paris, 1823, pp. 12-14). Les mêmes idées ont été reprises par Nodier dans la préface de Bertram ou le château de Saint- Aldobrand, tragédie en cinq actes, traduite librement de l'anglais du Rev R. G Maturin. par MM. Taylor et Ch. Nodier, Paris, 1821. « Le genre souvent ridicule et quelquefois révoltant qu'on appelle en France romantique, et pour lequel nous croyons n'avoir pas trouvé trop malheureusement l'épithète de frénétique, ne sera jamais un genre, puisqu'il suffit de sortir de tous les genres pour être classé dans celui-là Distraction innocente d'une étude plus sérieuse, ou essai d'une imagination fatiguée qui s'ennuie dans sa sphère, ou aberration d'un esprit malade qui se dédommage dans le vague infini des malheurs imaginaires de la réalité des souffrances, ou ressource d'un talent méconnu qui consulte le goût de son temps pour conquérir le pain que d'utiles travaux ne lui auraient pas donné, on ne peut considérer ses tristes amplifications que comme les rêveries délirantes des fiévreux. » (P. vi.) Nodier voit dans le roman de Spiess « à la fois la poétique et l'exemple de ce genre déplorable Spiess est son Arioste et son Homère et on peut dire de Petit Pierre, relativement à ces faux romantiques que j'ai essa}ré de définir, ce que Longin disait d'Isocrate par rapport aux orateurs grecs. Il le regardait comme un autre cheval de Troie, d'où tous les sophistes étaient sortis. » (Annales, t. II, p. 83.) <( Cette fable du Petit Pierre, ajoute-t-il dans un 2° article, tout originale qu'elle paraisse au premier abord, ressemble à beaucoup de choses, et beaucoup de choses lui ressemblent. Il est évident que le sujet du Moine de M Lewis en est pris avec la plus grande partie de ses détails. Mais lord Byron a été moins scrupuleux encore, car il ne s'est pas borné à dérober à Spiess le matériel d'un ouvrage dont le plus grand mérite ne peut consister d'ailleurs que dans l'exécution ; il lui a ravi quelques-unes de ces idées grandes et fécondes qui font la réputation d'un livre et quelquefois la gloire d'un écrivain; j'en citerai un exemple remarquable... (Rodolphe de Vesterbourg, arrivé à l'apogée du crime, se livre à la débauche au milieu d'une bande de démons. Un vieux prêtre vient les exorciser. ..) J'ose croire, poursuit Nodier, que cette combinaison est très belle, et qu'on n'hésiterait pas à la trouver classique, si elle se rencontrait dans Eschyle. Ce qu'il y a de certain, c'est que lord Byron en a jugé comme moi, et c'est probablement pour elle qu'est fait le drame, d'ailleurs très remarquable, de Manfred. » (Annales, t. III, livr. du 5 mai 1821, 2e article sur Petit Pierre, pp. 173 et suiv.)

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mand Werner, les Annales de la littérature et des arts, après avoir qualifié l'auteur en question de « poète malade comme lord Byron, mais dans une autre direction », concluaient ainsi : « On appelle en France cette poésie maladive la poésie romantique, mais à faux. MM. Schlegel ont introduit cette dénomination en Allemagne pour désigner la poésie chevaleresque du moyen âge ; prise dans ce sens, l'expression est juste et Gœthe, le plus vrai des poètes de l'époque actuelle, est, sous ce rapport, bien plus romantique que lord Byron, dont le genre est frénétique, malgré le génie de l'auteur. Il s'entend qu'on ne peut même pas décorer du nom de poésie maladive et frénétique les misérables rapsodies qui courent le monde sous le nom du romantisme. La médiocrité est partout médiocre, qu'elle veuille paraître classique, romantique, ou maladive et frénétique ; elle n'est jamais ce qu'elle désirerait être d ». Ce langage est assez clair : ce que l'on cherchait à discréditer, en le qualifiant de frénétique, ce n'étaient pas les extravagances littéraires des d'Arlincourt, qui n'étaient pas même de la littérature, c'était l'école naissante de lord Byron, cette école qui « élevait un culte à la mélancolie littéraire, mais à cette mélancolie chagrine qui naît de l'orgueil trompé et qui aime mieux embrasser le néant que la foi », à « la mélancolie du matérialisme et du désespoir 2 ». Et comme si ce n'était pas encore assez, la même année, les Annales procédèrent à une exécution en règle de la poésie byronienne. « Ce qu'on appelle le romantisme, le genre de la poésie hystérique, le cauchemar] du Parnasse, a son véritable type dans lord Byron. » Passe encore pour le maître : on lui pardonne « quelque dévergondage et beaucoup de monotonie en faveur de cette langue dorée dont la nature l'a doué », mais « ses copistes sont

1. Annales de la littérature et des arts, article signé R. S., t. X, 1823, p. 289.

2. Ces expressions sont de C. Desmarais. Voir ci-dessus, p. 102, note.

hideux ». Encore l'auteur rétracte-t-il bien vite cette indulgence imprudente : « Son héros favori est toujours un beau Satan, séducteur de la beauté, ivre de volupté... Les traits et les proportions de ce héros figureraient fort bien dans un poème où l'auteur eût dépeint sous des couleurs

épiques Satan séduisant la mère du genre humain Mais

sous la forme d'un mylord anglais, revêtu du costume de brigand ou de toute autre mascarade dont il lui plaira de se recouvrir, cette usurpation sur le domaine et sur le génie du démon finit par devenir passablement ridicule *. » Nodier éprouva le besoin de protester contre l'abus que l'on faisait ainsi du terme qu'il avait créé, et contre l'extension excessive donnée au genre frénétique. Il le fit dans la Notice préliminaire qu'il mit en 1823, en tête de la quatrième édition de la traduction Pichot. « L'apparition de lord Byron dans la littérature européenne est un de ces événements dont l'influence se fait ressentir à tous les peuples et à toutes les générations ; non que lord Byron soit, comme l'ont avancé quelques critiques irréfléchis, le créateur d'un nouveau genre de poésie : il n'appartient pas à l'homme de rien créer, et moins encore la langue poétique, c'est-à-dire celle du goût et du génie, que la langue usuelle des besoins. Témoin du renouvellement d'une civilisation, lord Byron a été l'interprète le plus puissamment inspiré de tous les sentiments, de toutes les passions, tranchons le mot, de toutes les frénésies qui s'éveillent dans l'intervalle orageux où se confondent les essais d'une société naissante et les convulsions d'une société qui tombe. Je le répète : il n'a pas plus inventé cette poésie que cet état de choses : il l'a révélée. » Il expliquait par l'évolution inévitable de la civilisation humaine comment toutes les sciences et les idées de l'homme tendaient de plus en plus à se matérialiser, tandis que, par un effet de réciprocité, les choses matérielles de la vie éprouvaient le même

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