‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 71 sur 322 · Annales, t. XIÇ 1823, pp · texte numérisé non relu

Annales, t. XIÇ 1823, pp

l'invasion 107

penchant progressif à la spiritualité d ; comment la mythologie fanée, le christianisme exclu de la littérature par les classiques eux-mêmes, avaient laissé la place au merveilleux fantastique et lugubre ; comment l'exercice de la pensée, corrompu par un fol orgueil, était devenu un tourment pour les intelligences les plus actives et les plus élevées. Au lieu d'être l'agent de la démoralisation sociale, Byron en était la première victime. « Les héros des fables modernes n'ont guère de lutte à soutenir que contre leurs propres penchants, leurs erreurs, leurs préjugés, leurs passions, parce que notre sécheresse et notre égoïsme n'ont pas laissé d'autres agents de sympathie à la disposition du poète. C'est là l'idée première des principaux poèmes de lord Byron. Il n'en est aucun qui ne puisse servir à l'histoire philosophique de la pensée. » Elevé à cette hauteur, le débat dépassait la portée de la plupart des critiques du temps. Ils s'abstinrent de répondre.

Il n'était plus question du reste en 1823 de distinguer le

1. Nodier veut faire sans doute allusion à un reproche couramment lancé à cette époque contre le romantisme en général et particulièrement contre Byron, celui de matérialiser la poésie et le style. Voyez Desmarais, ouvrage cité. chap. xl, Si le romantisme tend au matérialisme ; « On dit que les romantiques s'occupent beaucoup de la nature matérielle, à laquelle ils empruntent sans cesse des comparaisons et des images, et qu'ils aiment à décrire dans ses moindres détails ; » et J.-M -V. Audin, Essai sur le Romantisme, Paris, 1822 : « Selon Schiller et son école, 1 imitation seule ne suffît pas dans les arts d'imagination ; il faut que l'illusion produite par le poète soit complète ; que ses créations aient quelque chose de réel et d'objectif qui puisse tomber sous les sens; que des images deviennent des réalités; doctrine qui, sous prétexte d'agrandir l'art, en livrant ses procédés à la multitude, finirait par le perdre et l'avilir. De cette soumission de la muse romantique à un être insensible aux jouissances spirituelles, et qui dans l'harmonie des sons, des couleurs ou de la parole ne cherche que l'enchantement d'organes matériels, s'est formée pour le poète une sorte d'artifice poétique qui consiste à matérialiser en quelque sorte les conceptions de 1 intelligence, à enchaîner l'idéal sous des formes corporelles et en revêtir jusqu'aux abstractions de la pensée : les exemples se présenteront en foule à tous ceux qui ont dans la mémoire les chants de Schiller, de Gœthe, de Byron, etc. )) (P. xvin.)

genre romantique du genre frénétique, mais bien de supprimer le romantisme lui-même. « Quelques personnes, disait Cyprien Desmarais, s'épouvantent de l'apparition du romantisme dans l'intérêt des opinions religieuses. Il leur semble que ni la monarchie ni la religion ne peuvent plus subsister en France si l'on n'y obéit pas rigoureusement aux lois du classique. » Le centre de la réaction était dans la Société des Bonnes-Lettres 4. Fondée en 1821, sous les auspices du Conservateur, présidée par Fontanes, puis, après la mort de Fontanes (1822), par Chateaubriand, dirigée par le baron Trouvé, elle se proposait de répandre par la parole les saines doctrines littéraires et politiques. « S'il est vrai, disait le premier prospectus, que la littérature soit l'expression de la société, on peut se faire une idée de ce qu'a pu être la littérature française pendant trente années de révolution. Pouvait-elle être autre chose que Yexpression de la révolte, de la discorde, de l'impiété, de toutes les passions furieuses qui troublaient la France ? Que de talents ont péri dans ce vaste naufrage ! L'esprit humain se serait tout à fait égaré, et l'on ne peut savoir où nous aurait conduits l'orgueilleuse barbarie du siècle, si les âges précédents ne nous eussent laissé leurs imposantes leçons et leurs impérissables modèles. Ce sont ces modèles et ces leçons qui serviront de flambeau et de guide à la Société des Bonnes-Lettres 2. » Sur la liste des sociétaires, on trouve, dans une bigarrure qu'explique l'étrange confusion à cette époque des opinions politiques et littéraires, les noms de classiques impénitents, comme Auger, Royou, Brifaut, voisinant avec ceux des principaux membres du futur cénacle, les trois Hugo, Deschamps, Nodier, Vigny, en passant par toutes les nuances intermédiaires. Le

1. Sur la Société des Bonnes-Lettres, voir l'article de Ch. des Granges : La Société royale des Bonnes-Lettres, 1821-1830, dans la Revue Bleue du 3 septembre 1904.

2, Prospectus, janvier 1821, cité par des Granges.

l'invasion 109

royalisme sert de lien. Des professeurs attitrés font des cours sur les sujets les plus divers : histoire, hygiène, critique littéraire ; de vieux ou jeunes hommes de lettres réservent à l'auditoire la primeur de quelques morceaux inédits. La Société ouvre des concours d'éloquence et de poésie. Les sujets en sont l'Armée française en Espagne, ou V Influence de la religion chrétienne sur les institutions sociales. Les petits journaux libéraux, le Miroir entre autres, ont beau railler ceux qu'ils appellent les « bonshommes de lettres » ou Y Académie des clignotants, la Société des Bonnes-Lettres n'en subsistera pas moins pendant toute la Restauration ; elle ne disparaîtra qu'emportée dans le tourbillon de 1830.

Dès le premier mois de sa fondation, la Société avait vigoureusement ouvert la campagne contre le romantisme. Duvicquet, le journaliste des Débats, qui faisait le cours de critique littéraire, avait pris pour texte de ses leçons la distinction du genre classique et du genre romantique. Il prétendait que les classiques avaient trouvé dans l'imitation de la nature tous les secrets de l'éloquence et de la poésie, et par voie de conséquence, il niait l'existence du genre romantique lui-même. « M. Duvicquet, disaient les Annales de la littérature et des arts 4, dans la suite de ses leçons, descendra des principes qu'il a établis à des applications particulières, les chefs-d'œuvre de la nouvelle école à la main. Il prouvera qu'il ne s'y rencontre aucune qualité estimable qu'on ne retrouve dans les classiques, aucune expression de sentiment ou de pensée, aucune forme de langage ou d'éloquence qui n'ait ses modèles dans leurs ouvrages 2. » Les romantiques appelaient à leur secours

1. T. II, 1821, 21e livr., p. 313 : Compte rendu de la séance de la Société des Bonnes-Lettres du lundi 13 février 1821 .

2. La Société des Bonnes-Lettres s'occupa spécialement de Byron. Son programme mensuel porte qu'elle entendra le 30 mars 1821 M. Mély-Janin sur lord Bu ron . Voir le Conservateur littéraire, III, p. 410. Je n'ai retrouvé aucune trace plus précise de la lecture ou conférence de Mély-Janin.

les génies de toutes les nations. Ils demandaient à l'Angleterre son Shakespeare, à l'Allemagne son Schiller, à l'Italie son Alfieri ; au milieu de tous ces talents si divers, ils plaçaient fièrement les Chateaubriand et les Byron. Ils protestaient contre une méthode qui consistait à rattacher «le Génie du Christianisme à l'école de Bossuet, la Monarchie selon la Charte à celle de Montesquieu, en ne laissant aux adversaires que le Solitaire, le Renégat et la Promesse d'Ipsiboé l. » En décembre 1823, Lacretelle jeune, présidant la séance d'ouverture de la Société des Bonnes-Lettres, signalait comme un danger des plus menaçants l'imitation étrangère, et surtout « ce voile de tristesse », ce « luxe de mélancolie » que nos écrivains dérobaient aux Anglais et aux Allemands. «J'ai peur en vérité, disait-il, qu'on ne reconnaisse plus les Français sous ces habillements lugubres empruntés à nos voisins... Que dirait-on d'un noble dégradé qui, peu content de méconnaître les exemples glorieux laissés par nos pères, viendrait effacer les inscriptions que l'admiration des siècles a gravées sur leur tombe ? C'est à une impiété de ce genre que pourrait nous conduire la frénésie romantique... Ecrivains royalistes, cœurs pleins de loyauté, cœurs pleins de flamme..., gardez- vous de prendre un étendard différent du nôtre quand nous combattrons d'une même ardeur les doctrines impies, les fureurs révolutionnaires. Tout blasphème contre Racine etFénelon vous irrite sans doute autant qu'une diatribe contre Henri IV ou contre Louis XIV, car tout se lie dans le«s sentiments royalistes ; ainsi que les éloquents auteurs du Génie du Christianisme, de la Législation primitive et de YEssai sur V Indifférence religieuse, marchons au combat précédés par les images de nos pères 2 ! »

Si l'on veut trouver en 1823 des admirateurs déclarés de

Page 1