Ibid
L INVASION
ville de Parga par ses habitants, en 1821 l'insurrection générale, la chute aux mains des insurgés des citadelles de Navarin, de Menembasie, de Tripolitza, les courses audacieuses des marins d'Hydra, de Psara, de Spitzia, les massacres de Constantinople, en 1822 ceux de Chio, venaient coup sur coup surexciter la sympathie pour les Grecs, la haine contre leurs oppresseurs, l'indignation contre les gouvernements européens, en particulier contre celui de l'Angleterre, qui laissaient impassiblement les Turcs étouffer dans le sang les revendications des Grecs. L'opinion publique, d'ailleurs si profondément divisée, montrait en ce point seul une remarquable unité : ultras et libéraux, dévots et librespenseurs, classiques et romantiques, formaient les mêmes vœux pour le triomphe des Hellènes. Les uns voyaient dans l'héroïque petit peuple la Vendée de la chrétienté, les autres, le champion du droit dans le monde ; pour les uns, les événements de Grèce représentaient la lutte de la Croix contre le Croissant; pour les autres, la revanche de la liberté sur le despotisme. On organisait à Paris des comités philhellènes ; on faisait des quêtes au profit des Grecs ; des volontaires allaient mettre leurs talents militaires et leurs bras au service du gouvernement insurrectionnel.
Les poètes, comme on peut bien le penser, ne négligèrent pas une source d'inspiration si féconde, et un genre de littérature où la médiocrité même était assurée d'avance de la faveur publique 4. Ce fut un déluge de productions poétiques de toutes sortes, odes, élégies, dithyrambes, où tous les glorieux souvenirs de la Grèce antique et tous les noms de ses grands hommes, Marathon, Salamine, les Thermopyles, Platon et Démosihèiie, Miltiade et Léonidas, étaient mis à
1. Sur le pliilhellénisme et son influence en littérature, voir : Eugène Asse, les Petits Romantiques, Paris, 1900, pp. 85 et suiv., V Indépendance de la Grèce et les poètes de la Restauration, et un article d'À. Babeau, le Mouvement philhcllène sous la Restauration, dans le Monde moderne d'avril 1897.
contribution. Mais si les littérateurs de cette époque, dont un bon nombre ne faisaient que de quitter les bancs du collège, étaient pleins de leurs études classiques, ils étaient beaucoup moins bien informés de la Grèce moderne. Ils allèrent se renseigner auprès de Chateaubriand et de Byron. C'est à Y Itinéraire, c'est plus encore à la Fiancée dAbydos, au Siège de Corinthe, à Childe Harold, à Don Juan, qu'ils empruntèrent les thèmes, les idées, les couleurs, les images. Ils trouvaient là des développements tout faits, qu'au besoin ils se contentaient de traduire ou de paraphraser en vers français. Casimir Delavigne, qui passait depuis la publication de ses premières Messéniennes pour le plus grand poète de la France et son poète national, consacrait ses Nouvelles Messéniennes aux Grecs, et ne dédaignait pas de prendre ses inspirations chez son illustre confrère anglais1. Vigny, en 1822, dédiait à la Grèce un poème en trois chants, Héléna, où il n'a guère fait que sertir en guirlande poétique des extraits des Martyrs et des réminiscences byroniennes. Dans son Ode aux Grecs, Guiraud mettait en scène Byron luimême :
Un enfant d'Apollon qui du miel de tes fleurs Allait nourrir sa Muse aux bords de Castalie, Naguère en ta présence oubliant ses douleurs, S'écriait, en pleurant sur ta gloire avilie :
1. La pièce adressée Aux ruines de la Grèce païenne, l'apostrophe de Tyrtée aux Grecs, respirent l'enthousiasme byronien pour la liberté. Le début du Voyageur rappelait aux contemporains non sans raison peutêtre, le départ de Childe Harold quittant l' Angleterre. Le Jeune Diacre résume en trois vers la célèbre comparaison du Giaour (He who hath bent him o'erthe dead, etc.) :
Au bord de l'horizon le soleil suspendu
Regarde cette plage autrefois florissante,
Comme un amant en deuil qui, pleurant son amante,
Cherche encor dans ses traits l'éclat qu'ils ont perdu
Et trouve après sa mort sa beauté plus touchante.
On la retrouvera tout au long dans la Messénienne sur lord Byron :
Contemplez une femme avant que le linceul
En tombant sur son front brise votre espérance, etc.
L INVASION
(( Tu dors, vierge d'Hellé, quand viendra ton réveil ? Sœur des arts radieux, quelle nuit t'environne ? Quels sacrilèges bras dépouillent ton sommeil ? N'avais-tu pas une couronne ?
« De tes fils maintenant ose t'enorgueillir,
Toi qui meurs sous leurs yeux et qui meurs délaissée :
La voilà muette et glacée,
Sa beauté ne peut tressaillir.
Non, je n'en croirai plus ton sourire céleste ; Non, Fâme tout entière a fui ce corps si beau ; La mort a sur son front mis sa pâleur funeste, Et ce calme si pur... est celui du tombeau.
« Oh ! si ma voix encor parvient à ton oreille,
Lève-toi, ceins le glaive et venge tes malheurs.
Mais tu n'es plus qu'une ombre et ne veux que des pleurs :
Adieu... )) Jeune étranger, la vierge se réveille.
Regarde, c'est Pallas sous son casque d'airain,
C'est Pallas renaissant plus terrible et plus belle,
Agitant d'un bras souverain L'épouvantable égide et la lance immortelle * !
On a reconnu dans ces vers la comparaison fameuse qui figure au début du Giaour. Les poètes philhellènes la reprennent les uns après les autres dans les chants où ils célèbrent à l'envi la résurrection de la Grèce.
En 1823, Byron s'embarquait à Gênes, pour aller au secours des insurgés. Le Constitutionnel signale aussitôt « les généreux efforts de lord Byron, qui se dévoue à la noble cause des Hellènes â». Le 5 janvier 1824, il arrive à Missolonghi. L'enthousiasme redouble. Quelques-uns découvrent son génie : « La poésie en action de ce noble lord, dit la Pandore, a relevé le prix de sa poésie écrite... Byron, après avoir étonné l'Angleterre par l'éclat d'un nouveau génie poétique, étonne l'Europe par ses efforts magnanimes; les Grecs, qu'il a appelés aux armes en des vers sublimes, marchent encore à sa voix. Il
1. Guiraud, Ode aux Grecs, 1820 {Œuvres, Paris, 1845, t IV, pp. 104-105.!