‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 84 sur 322 · Inspirations poétiques, Paris, 1825, Bonaparte et Byron · texte numérisé non relu

Inspirations poétiques, Paris, 1825, Bonaparte et Byron

3. Sainte-Beuve, dans un article du Globe (11 octobre 1830), a fait ressortir l'importance de cette date de 1824 dans l'histoire du romantisme. « Les trois ou quatre premières années (de la Restauration) furent peu littéraires. Ce n'est guère qu'en 1819 qu'on voit une poésie nouvelle éclore sur les hauteurs de la société, dans les endroits les plus abrités du souffle populaire et les moins battus de la foule. Cette poésie reçut tout à fait à sa naissance les rayons du génie catholique, chevaleresque et

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d'Emile Deschamps, « la guerre en temps de paix d ». L'école nouvelle croît en nombre et prend conscience de sa force. Les classiques apeurés s'aperçoivent qu'il n'est que temps de porter des coups décisifs. Des deux côtés on se sent à la veille d'une grande bataille : Auger en donne le signal dans son manifeste du 24 avril. Cette séance de l'Académie est la première « journée » du romantisme ; la soirée d'Hemani sera la dernière, la plus fameuse, parce qu'elle est la victoire. Et les temps héroïques seront passés. Pour l'instant, les classiques se croient les maîtres, et traitent leurs adversaires en rebelles. L'Institut, toutes Académies réunies, forme une haute cour littéraire ; Auger, qui en est en même temps le président et le procureur général, prononce le réquisitoire -. Il est ému, quand il supplie l'Académie française de prêter l'oreille aux alarmes des gens de goût ; sarcastique, quand il feint de s'apitoyer sur ces jeunes poètes qui ont la gaieté en horreur. « Dans l'âge où tout invite au plaisir, quelque grande infortune les aurait-elle désabusés du songe de la vie et du néant de nos félicités ? Rassurons-nous : cette tristesse systématique de leurs écrits n'empêche pas que leur humeur soit gaie et leur existence joyeuse ; de même que lé génie, qu'ils appellent une maladie, ne porte heureusement aucune atteinte à leur brillante santé. » Il met une dédaigneuse ironie à constater que le romantisme n'existe pas, n'a pas une vie réelle : « C'est un fantôme qui s'évanouit du moment

monarchique de M. de Chateaubriand... Toute cette période rétrograde et militante de l'école de poésie dite romantique se prolonge jusqu'en 1824 et se termine après la guerre d'Espagne et lors de la brusque retraite de M. de Chateaubriand. » (Du mouvement littéraire en 1830, reproduit dans les Premiers lundis, 2« éd , Paris, 1875, t. I, pp. 401-402.)

1. C'est le titre d'un brillant article d'Emile Deschamps (Muse française, t. II, pp. 293-310', auquel j'emprunte quelques détails de la séance académique.

2. Voir ce discours dans le Recueil des discours prononcés dans la séance annuelle de V Institut de France, Paris, 1824 ; passim, notamment pp. 2-4, 14-16 et suiv.

qu'on s'en approche et qu'on essaye de le toucher » ; une bonhomie conciliante à faire les concessions nécessaires : « Soyez religieux et soyez graves dans vos écrits, mais ne soyez pas éternellement tristes. » Il termine par une adjuration pathétique : « Ayez horreur de cette littérature de cannibales, qui se repaît de lambeaux de chair humaine et s'abreuve du sang des femmes et des enfants ; elle ferait calomnier votre cœur, sans donner une meilleure idée de votre esprit. Ayez horreur, avant tout, de cette poésie misanthropique, ou plutôt infernale, qui semble avoir reçu sa mission de Satan même, pour pousser au crime, en le montrant toujours sublime et triomphant, pour dégoûter ou décourager de la vertu, en la peignant toujours faible, pusillanime et opprimée ! » Si Byron n'est pas seul à encourir les foudres académiques, on peut bien dire, après cette péroraison, que c'est contre lui surtout qu'elles sont dirigées et qu'il en reçoit les plus larges éclats.

L'ardeur batailleuse gagne la province. L'Académie de Rouen passe l'année 1824 à écouter des discours pour ou contre le romantisme *. L'abbé Gossier, tout conciliant qu'il se prétende, condamne les novateurs ; Guttinguer les défend. L'abbé disserte doctement de la littérature anglaise, où W. Scott et surtout Byron ont détrôné Pope : « L'école de Byron est peu nombreuse ; la manière du maître est, assuret-on, inimitable. Le monde en général ne perd peut-être pas beaucoup à ce manque de fécondité 2. » Guttinguer se répand en exclamations enthousiastes : « Conserverons-nous l'ancienne poétique, les formes rhétoriciennes, les mêmes couleurs, les mêmes dispositions, les mêmes mouvements de style? Voilà la question. Faible atome littéraire que je suis, je n'ose me prononcer, mais il m'est permis de croire, en voyant la physionomie nouvelle et expressive des ouvrages

1. Du classique et du romantique, recueil de discours lus à l Académie de Rouen pendant Vannée 182b, Rouen, 1826.

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