‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 87 sur 322 · Voir le Discours d'Auger, pp. 3 et · texte numérisé non relu

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position dans la bataille et sonnait le ralliement des troupes romantiques, en attendant d'en devenir le chef. Jusqu'en 1823, le futur auteur d'Hernani avait développé son talent en dehors et comme en marge du mouvement romantique, sous l'aile du parti ultra dont il était FEliacin. Le bon M. Agier, en 1820, pleurait de tendresse sur ces trois frères Hugo, sur le plus jeune surtout, qui n'avait que 17 ans, si intéressants, si laborieux, si bons royalistes et si bons fils {. Du romantisme semi-classique du Conservateur littéraire, le jeune écrivain passait au classicisme semi-romantique de la Société des Bonnes-Lettre^. Il y lisait en 1821 sa Vision, où lexvnr9 siècle était solennellement renvoyé aux abîmes 2. Dans la préface des Premières Odes (1822), il déclarait avec la superbe de ses vingt ans, que « l'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses ». Cependant, il se liait plus étroitement avec Nodier qui lui apprenait à pratiquer le genre fantastique, et même un peu le genre frénétique, avec Deschamps, avec de Latouche, avec Jules Lefèvre, esprits plus mûrs que le sien, plus ouverts aux souffles étrangers, plus libres aussi en matière de religion et de philosophie. [1 s'émancipait ; il écrivait Han dislande. En février 1824, dans la préface des Nouvelles Odes, il prétendait encore « ignorer profondément ce que c'était que le genre classique et le genre romantique » ; il s'évertuait à contenter tout le monde, protestant que la littérature présente n'appartenait en rien à la révolution, qu'elle ne cherchait que la vérité et la beauté, faisant des politesses à Boileau et à Racine, pour avoir le' droit de rejeter « le genre scolastique, qui est au classique ce que la superstition et le fanatisme sont à la religion », et pour se faire pardonner ses hardiesses de versification et de style. Sur ces entrefaites

1. Voir l'article d'Agi er sur le Conservateur littéraire, dans le Conservateur, t. VI, 1820, pp. 465 et suiv.

2. Odes et Ballades, Vision. La pièce a été lue à la séance du 13 décembre 1821.

survint le discours d'Augers, manifestement dirigé contre cette Muse française à la fondation de laquelle le jeune poète se faisait un honneur d'avoir participé, et qui répandait sa renommée naissante ]. Aux insinuations de l'académicien sur les prétendues divisions de l'école nouvelle, il fallait une réponse. Hugo s'en chargea dans l'article qu'il écrivit Sur George Gordon, lord Bijron 2.

Le début fait attendre une de ces « oraisons funèbres » de Byron comme il en parut une douzaine en cette année 1824. Hugo parle avec attendrissement de la sympathie qui l'entraînait vers le poète défunt. « Quand on nous a annoncé sa

1. Voir dans les Débais du 29 juillet 1824 une lettre au rédacteur, où Victor Hugo proteste contre les interprétations malignes données à la cessation de la Muse française et tient à faire savoir « qu'il est absolument étranger à la disparition de ce recueil, à la fondation duquel il s'honore d'avoir pris part ».

2. Muse française, dernière livraison, juin 1824, II, pp. 327-839. L'article a été reproduit dans Littérature et Philosophie mêlées. Le texte a subi quelques modifications de ponctuation et de style. Le début de l'article, jusqu'à : « A en croire les ingénieuses fables de l'Orient... » a été refait. Voici le texte de la Muse : « Ce n'est pas sans quelque effroi que nous avons accepté la tâche honorable, mais pénible, de rendre ici un public hommage à la mémoire de lord Byron. Nous nous serions même refusé à être en cette circonstance solennelle l'interprète des regrets de la Muse française, si nous n'avions pensé que cette gloire n'est pas de celles qui ont besoin d'un éloquent panégyriste et d'un illustre défenseur. Nous sommes d'ailleurs convaincu qu'à une pareille oraison funèbre on écoute moins le sens des paroles que l'accent dont on les prononce, et pourvu qu'à défaut des grâces du langage il y ait dans ce que nous allons dire quelque chose de ce que nous éprouvons, notre but nous semblera rempli. Enfin non s espérons que le sujet lui-même communiquera à notre voix un peu de son importance et de son intérêt. A en croire, etc.» Comme on le voit, Hugo parle moins en son nom personnel qu'en celui du groupe auquel il appartient, et si la tâche qu'on lui a confiée, et qui par cela même est ce honora. Ij », lui semble « pénible », c'est qu'il n'est en 1824 qu'un byronien de la onzième heure. Vigny ou Jules Lefèvre eussent été mieux qualifiés que lui ; mais le premier insérait dans la même livraison ses vers Sur lord Bijron, et l'autre était à Venise. Hugo simplifia sa besogne en s'inspirant largement, pour la partie de l'article qui concerne l'œuvre de Byron, de l'article de Vigny qui avait paru en 1820 dans le Conservateur littéraire. (Voyez plus loin, chap. VIII, § 1er.)

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mort, il nous a semblé qu'on nous enlevait une part de notre avenir. Nous n'avons renoncé qu'avec amertume à jamais nouer avec Byron une de ces poétiques amitiés qu'il nous est si doux et si glorieux d'entretenir avec la plupart des principaux esprits de notre époque, et nous lui avons adressé ce beau vers dont un poète de son école saluait l'ombre généreuse d'André Chénier :

Adieu donc, jeune ami que je n'ai pas connu. »

Et aussitôt il se détourne de son sujet apparent pour entamer son sujet réel qui est « d'examiner la place que l'école de lord Byron », c'est-à-dire l'aile gauche du romantisme, « occupe dans l'ensemble de la littérature actuelle ». Il faut arracher aux Rolands du prétendu genre classique ce qu'ils ne veulent pas accorder, « qu'il n'existe aujourd'hui qu'une littérature, comme il n'existe qu'une société ». Il est impossible de ramener les idées générales vers le désolant système littéraire du dernier siècle. Cette littérature nouvelle n'a d'ailleurs rien de subversif : « Elle n'interroge ni le creuset de l'athée ni le scalpel du matérialiste... Elle est en un mot ce que doit être la commune pensée d'une grande nation après de grandes calamités, triste, fière, et religieuse. » Mais elle ne proscrit personne :

« Cette littérature, cependant, comme toutes les choses de l'humanité, présente, dans son unité même, son côté [sombre et son côté consolant. Deux écoles se sont formées dans son sein, qui représentent la double * situation où nos malheurs politiques ont définitivement laissé nos esprits : la résignation et le désespoir. Toutes deux reconnaissent ce qu'un philosophisme moqueur avait nié : l'éternité de Dieu, l'âme immortelle, les vérités primordiales et les vérités révélées, mais celle-ci pour adorer, celle-là pour maudire. L'une voit tout du haut du ciel, l'autre du fond de l'enfer... L'une enfin ressemble à Emmanuel, doux et fort, parcourant son royaume sur un char de foudre et de lumière ; l'autre est ce superbe

Satan qui entraîna tant d'étoiles dans sa chute lorsqu'il fut précipité du ciel. Ces deux écoles jumelles, fondées sur la même base et nées pour ainsi dire au même berceau, nous paraissent spécialement représentées dans la littérature européenne par deux illustres génies, dont le premier est, il est vrai, supérieur au second autant par sa propre élévation que par la hauteur de sa morale1, Chateaubriand et Byron. »

Peu importe que, dans la fin de son article, Hugo, elv phrases brillantes, renouvelle, pour l'en excuser fit ailleurs, les griefs déjà allégués vingt fois contre Byroh,. sa personne et son génie. Le but est atteint : l'unité romantique est faite. Toute équivoque est dissipée. Ce Byron qu'on exorcisait,* le voilà intronisé de pair avec Chateaubriand comme chef de ce romantisme à qui on reprochait de n'en pas avoir ; et, comme s'il fallait supprimer jusqu'au moindre doute, une Revue poétique d'Emile Deschamps, publiée dans la même livraison de la Muse et immédiatement à la suite de l'article de Victor Hugo, débute [par ces lignes -significatives :

« La Muse française devait répondre dans cette livraison au discours de M. Auger, mais elle ne peut que pleurer et chanter Byron. Qui oserait poursuivre une discussion sous des cyprès ? Chez les anciens, quand un héros était tombé dans le combat, les deux camps faisaient silence, toutes les armes s'abaissaient, et il y avait une trêve à toutes les colères, afin qu'on traînât le deuil saintement, et qu'on répandît longtemps des larmes et des fleurs sur la tombe immortelle. Quelquefois seulement de jeunes athlètes, en invoquant le demi-dieu, renouvelaient dans l'enceinte funèbre les jeux guerriers qu'il avait tant aimés, et s'exerçaient à vaincre en figurant ses exploits. Nous pouvons de même appeler aujourd'hui autour

1. Le membre de phrase que je souligne a disparu lors de la réimpression de l'article. En 1824, tout en faisant des avances aux byroniens, Hugo tenait à ménager la susceptibilité ombrageuse de Chateaubriand et les scrupules de ses lecteurs. En 1834, ces précautions oratoires étaient devenues inutiles ; elles n'étaient même plus de mise.

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delà lyre muette de Byron les modestes lyres de nos jeunes poètes. C'est là qu'ils doivent venir chercher des leçons et des inspirations, c'est là qu'ils apprendront les secrets de l'harmonie et les mystères du cœur. Ils ne doivent pas craindre de chanter devant l'ombre illustre. Sans doute, du haut de son immortalité, le grand poète s'intéresse encore aux concerts de la vie : il sourit à nos préludes imparfaits, et ne désespère pas de rencontrer quelques émules au milieu de cette génération nouvelle où il trouve tant d'admirateurs d . »

Ainsi, à la fin de 1824, si Chateaubriand demeure « le sachem du romantisme », Byron devient le chef avoué du lyrisme français. Béquet le constate avec regret. « Il fait école parmi nous, et la génération naissante de nos versificateurs se jette aveuglément sur les traces de ce poète illustre. » Il aimerait mieux, à tout prendre, que les jeunes auteurs qui penchent vers les idées rêveuses et mélancoliques imitassent René, « dont Mme de Staël et lord Byron lui-même, excellents juges en cette matière, ne parlaient qu'avec admiration2 ». La dernière ressource qui reste aux classiques, pour se consoler de leur défaite, c'est de retourner contre les admirateurs de Byron les théories de Byron lui-même. Viennet n'y manque pas dans la préface du Siège de Damas, où il exécute une dernière charge à tout rompre contre les auteurs étrangers, et surtout contre le « colosse informe et bizarre » arrivé des brouillards de la Tamise. « Son buste est celui d'un de ces anges rebelles que Milton nous a dépeints. Des ailes d'aigle soutiennent son vol audacieux, mais ses pieds de cygne lui donnent en marchant une allure gauche et ridicule. Brillant et superbe quand il s'élève, il ne sait point descendre des hauteurs de l'Empyrée. Il faut qu'il tombe et rampe sur la terre, ou qu'il plane en roi des airs dans les

1. Muse française, juin 1824, II, pp. 340-356. L'article est signé S. de Fontenelle, mais la table des matières le restitue à Emile Deschamps.

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