‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 88 sur 322 · Débats du 20 juin 1825, sous la signature R · texte numérisé non relu

Débats du 20 juin 1825, sous la signature R

régions éthérées... Une foule de pygmées s'efforce d'imiter sa voix sonore, mais elle n'imite que l'irrégularité de ses chants. L'auteur du Corsaire et de Lara s'indigne des flétrissants respects qu'on yeut lui rendre. Il se réfugie aux pieds de la statue de Pope, et, le bras appuyé sur le piédestal, il foudroie de ses regards la foule glapissante qui l'ose saluer du nom de son chef. « Moi ! dit-il, moi ! barbares, yous donner l'exemple du sacrilège et de la révolte ! votre système n'est que la confusion des langues, votre édifice n'est qu'une tour de Babel. » Il dit, et traversant fièrement les rangs tumultueux de nos romantiques, l'Ossian moderne va combattre et mourir pour la liberté, sur les plages où retentirent les chants d'Homère et d'Euripide i. » On ne conteste plus, à partir de 1825, parmi les classiques libéraux, le génie créateur et la puissance de conception de Byron 2 ; on se félicite que les poètes nouveaux rentrent sous l'égide de la liberté, cette divinité du xixe siècle. Seuls, les classiques ultras boudent encore. Salgues,le rédacteur de l'Oriflamme, et Edmond Géraud,

1. Le Siège de Damas, poème en cinq chants, précédé d'une préface sur les classiques et les romantiques, Paris, 1825, pp xvii-xix de la préface. Le contraste entre la poésie romantique de Byron et ses théories classiques est relevé dans l'ouvrage du marquis de Salvo, Lord Byron en Italie et en France, Paris, 1825, p. 183 ; il est signalé encore en 1831 par Andrieux dans son Rapport sur le concours de poésie de cette année. Parlant des attaques dont Corneille, Racine et surtout Boileau ont été l'objet, Andrieux fait remarquer que, de l'autre côté du détroit, il en a été de même pour Pope. « Ces maladroits critiques ont voulu faire croire que l'auteur du Giaour, du Corsaire, etc., était de leur parti et faisait peu de cas de Pope Lord Byron s'est hâté de les désavouer .. En soutenant ainsi les statues de Pope qu'on voulait ébranler, lord Byron a pour jamais affermi le^ siennes. » Il constate en passant qu'il n'y a plus de lutte entre classiques et romantiques : « Cette émeute littéraire, loin de se changer en révolution, s'est apaisée d'elle-même et touchj à sa fin. » « Qu'importe, ajoute-t-il, qu'on nous appelle classiques ou romantiques? L'important, c'est si nos ouvrages sont bons ou mauvais. »

2. « Etudié avec les précautions du goût, le génie de Byron peut offrir à nos poètes une riche mine d'inspirations nouvelles. » (Le Diable boiteux du 27 janvier 1825.)

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dans les Annales de la littérature et des arts, continuent d'excommunier le poète anglais au nom de toutes les orthodoxies. « Qui nous délivrera, s'écrie le premier, des romantiques, de Childe Harold et de lord Byron ?... Nous chargeons de nos anathèmes Voltaire et Rousseau, nous gémissons avec raison de voir multiplier les éditions des ouvrages impies du xvme siècle, et nous accueillons par des transports de joie les œuvres de lord Byron ! Nous battons des mains, nous palpitons de tendresse au seul bruit de son nom 4 ! » « Depuis que l'on s'est avisé, dit l'autre, de dédaigner les poètes qui font le plus d'honneur à la littérature française, pour adorer exclusivement les muses exotiques, nous ne pensons pas qu'on ait encore choisi de guide plus dangereux que lord Byron. Le désordre de sa vie et de ses doctrines passe tout entier dans son style et dans ses ouvrages... Quel que soit l'enthousiasme de ses admirateurs, il est donc permis de douter que ses poèmes obtiennent un succès complet auprès des hommes qui, nourris des saines doctrines littéraires, aiment de préférence les choses bien ordonnées et contraires à la confusion... Mais le plus grand défaut peut-être des ouvrages de Byron, c'est qu'on ne se retrouve point assez dans ses peintures : on n'y voit rien qui rende l'homme cher à lui-même, comme dit Horace. Aucune pensée pieuse ne se mêle à la sombre misanthropie de ses héros 2. » Le 15 avril 1825, Brifaut lit à la

1. L'Oriflamme, t. IV, 1825, article signé S. sur le Dernier Chant du Pèlerinage cl Harold, pp. 144 et suiv.

2 T. XIX, 1825, pp. 427-428. Pour être juste, il faut noter que Géraud, à l'occasion, savait lui-même reconnaître les mérites de Byron. A la fin d'un article inséré au même volume, pp. 103-110, et intitulé pourtant : De lord Byron et de quelques défauts de ses ouvrages, il s'exprimait ainsi : « Le Corsaire, Lara, le Giaour, étincellent de ces beautés qui, suivant la remarque d'une femme d'esprit, laissent une impression très vive, et pour un temps renouvellent V existence. » Il entendait par là « cette empreinte de l'homme intérieur aux prises avec le remords et le désespoir, le voile mystérieux dont marchent enveloppés les personnages..., une manière neuve de considérer et de peindre les grands accidents de la nature, une couleur sombre et forte, qui tient sans doute à tous les

Société des Bonnes-Lettres un dialogue des morts entre lord Byronet .. Fontanes. Celui-ci reproche à l'autre d'avoir mis en faveur l'adultère, l'homicide, l'athéisme, l'inceste, et par-dessus tout la mélancolie.

Je veux des citoyens, des époux et des pères,

Non des jurés pleureurs, des professeurs d'ennui...

Byron allègue assez piteusement qu'il est mort pour la Grèce et la liberté. C'est très bien, répond Fontanes, d'être mort pour la Grèce et la liberté. Mais, la vraie liberté, vous n'en avez pas joui : elle est dans le cœur. On peut être libre même sous un despote. Et, se donnant lui-même pour exemple, il énumère et fait valoir les services qu'il a rendus comme grand maître de l'Université. Byron, impatienté (on le serait à moins), lui coupe la parole :

Ah ! je vois qu'entre nous il n'est pas de traité.

Vous chantez le devoir et moi la liberté.

Vous courberez encor dans les formes prescrites

Votre antique Apollon, vos Muses décrépites.

Quittons-nous, mais tremblez ! le classique est bien bas.

Le monde est sous mes lois !

Fontanes.

Il n'y restera pas 1 .

Il faut pourtant bien ouvrir les yeux, et voir la réalité des choses. Les Annales de la littérature et des arts finissent ellesmêmes par se rendre à l'évidence ; depuis la Révolution française, un besoin d'innovation tourmentait la littérature : Ossian n'a pas suffi à le satisfaire ; là où le fils de Fingal

souvenirs de lord Byron, autant qu'à son existence isolée, méditative et pérégrinante. » Mais il lui reprocha toujours de manquer de goût : Byron ne faisait-il pas le plus grand cas de Shelley, qui « n'avait jamais su le français, et se vantait de n'avoir jamais pu comprendre les beautés de Racine » ? (Annales, t. XXVIII, 1827, p. 488.)

1. Fontanes, lord Byron, dialogue lu à la Société des Bonnes-Lettres dans sa séance du 15 avril 1825, par Charles Brifaut. (Annales de la litt. et des arts, t. XIX, 1825, pp. 125433.)

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a échoué, Byron triomphe, et « le grand œuvre » est accompli1.

1. T. XXXI, 1828, pp. 135-136, compte rendu des Poésies inédites de Ch. Nodier, par P. -A. Vieillard. Le morceau vaut la peine d'être cité : « La couleur sombre et mélancolique des poésies pseudonymes d'Ossian parut un instant satisfaire à ce besoin d'innovation (produit par la Révolution française); mais la fastidieuse monotonie des chants du barde écossais remplaça bientôt l'intérêt par l'ennui ; le fils de Fingal fut relégué dans son palais de nuages, et peut-être, en désespoir de cause, il eût fallu en revenir au genre classique et s'y tenir encore, si l'apparition de lord Byron sur l'horizon littéraire n'eût été le signal de l'accomplissement du grand œuvre, à la hauteur duquel ni Ossian ni son interprète Macpherson n'avaient pu s'élever. Comme un autre Adamastor, c'est le front environné d'éclairs et au milieu du bruit de la tempête, que le géant du genre romantique vint annoncer sa mission à ses spectateurs dans l'attente, et leur ouvrir la route que leur impatience brûlait de sillonner... » Le Mercure du XIXe siècle disait vers le même temps, eu termes plus simples : « Nous présumions bien que la pensée grecque ou romaine à laquelle nous étions réduits ne cadrait pas complètement avec notre existence sociale toute moderne ; nos rites, nos mœurs, nos dogmes, notre civilisation, notre système de gouvernement, tout différait de l'antiquité ; il nous fallait une littérature moderne, en harmonie avec nos institutions et nos mœurs : ce besoin, nous le sentions confusément. La traduction de lord Byron, de Walter Scott, celle des théâtres étrangers, délièrent cette pensée obscure du fond de nos cœurs .. » (De V esprit littéraire au XIXo siècle, t. XXII, 1828, p. 550.)

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