Avertissement du Roi Lear
V Angleterre, de l'Ecosse et de l'Irlande, le Romancero espagnol et jusqu'à une Anthologie russe1. Et les lecteurs insatiables réclament encore qu'on leur donne Southey, Crabbe et Campbell2. La petite chapelle romantique, en attendant d'être, comme dira Nodier, « le Panthéon d'Alexandre- Sévère, ouvert aux grands hommes de toutes les nations :i », est devenue un temple dont les parvis sont embellis des portraits d'Ossian, de Shakespeare, de Schiller et de lord Byron 4. Pour être complet, il faudrait ajouter Gœthe, le Gœthe de Werther et des Ballades, car l'heure n'a pas encore sonné pour Faust. Ces puissants dieux se partagent l'empire littéraire. Schiller domine au théâtre, où il fraye la voie à Shakespeare. De la préface de Cromwell à la première d'Hernani, c'est sur ce terrain que se continue, avec un acharnement redoublé, la lutte entre les deux écoles. Ossian et Werther inspirent le lyrisme romantiques, mais tous deux s'effacent devant le prestige incomparable de Byron. Dernier venu des grands poètes étrangers, il attire par la nouveauté. Il a de plus l'avantage d'offrir à l'imitation non seulement
1. Œuvres complètes de W. Scott, traduction Defauconpret, Paris, 1820. — Œuvres complètes de Schiller, traduction de Barante, 1821. — Œuvres complètes de Shakespeare, traduction de Letourneur, revue per Guizot, 1821. — Collection des Chefs-d'œuvre du théâtre étranger traduits eu français, 25 vol. in-8°, Paris, 1822-1823. — Lcdla Boukh, traduction Pichot, 1820. — Les Amours des Anges, trad Belloc, 1823. — Poésies de Gœthe, trad. de Mmc Panckoucke. 1825. — Romances historiques, par Àhel Hugo, 1823. — Ballades, légendes et chants populaires de V Angleterre, de l'Ecosse et de V Irlande, par W. Scott, R. Burns, Th. Moore, Campbell, Allan Cuningham et les anciens poètes, trad. Loève-Veimars, 1825. — Anthologie russe, par Dupré de Saint-Maur, 1824.
2. Voir une Lettre à V éditeur du Globe, signée AMI., iV du 23 avril 1828, t. VI, p. 358.
3. Discours de réception à l'Académie française, 26 décembre 1833.
4. Le Temple du romantisme en prose et en vers, par M. Hyacinthe Morel, membre des académiciens (sic) de Lyon et de Marseille, et secrétaire perpétuel de l'Académie de Vaucluse, Paris, 1825. - Voir le compte rendu de Bignan dans les Annales de la littérature et des arts, t. XXII, 1825, p. 217.
des sentiments et des idées, mais des cadres, des mouvements, des formes, des images, et, si l'on peut dire, tout le matériel de la poésie lyrique. On le met largement à contribution pour ces triples et quadruples épigraphes dont la manie sévit entre 1825 et 1835 ; on tâche de lui dérober les secrets de son inspiration et de son art ; faute de mieux, on lui emprunte ostensiblement ou non des morceaux tout entiers.
Naguère, on débutait en poésie en mettant en vers français un épisode de Virgile ou quelques odes d'Horace. Aujourd'hui on fait son apprentissage sur une version de Byron 1 . Les traductions en vers d'ouvrages entiers du poète anglais avaient commencé à paraître en 1823 : Jules Lefèvre avait imité Parisina, et un certain Auguste Clavareau, de Gand, la Fiancée d'Abydos ; Fabre d'Olivet avait traduit Caïn en vers blancs. Elles se multiplient après 1825. Cette année même s'imprime une traduction [du Corsaire, par Mme Lucile Thomas. En 1826, surgissent à la fois un Childe Harold aux ruines de Rome, imitation du poème de lord Byron, par Aristide Tarry, et une Haïdée, poème hellénique en 4 chants, imité de lord Byron, par Hippolyte M. ; en 1827, un Siège de Corinthe, par Auguste Giron, ancien professeur à l'Athénée de Bruxelles ; en 1828, un Childe Harold de Pauthier de Censay et un autre de Deguer, un Giaour de Bigeon ; en
1829, une Parisina anonyme et un Giaour de Carlier 2. En
1830, les Annales romantiques insèrent du même Carlier un long fragment d'une traduction de Parisina 3. Boulay-Paty et Hippolyte Lucas composent un drame tiré du Corsaire, en complétant l'esquisse de Byron par une seconde partie entiè-
1. En 1828, Léon Halévy publie des Poésies européennes, traductions en vers de poètes de tous les pays. « Les choix attestent du goût, dit un critique dans le Mercure du XIXe siècle ; on peut regretter seulement qu'il n'ait pas étendu davantage son travail. Pourquoi, par exemple, n'at-il rien traduit de lord Byron ? » (T. XXII, 1828. p. 498, article signé A. B.)
2. Pour la bibliographie de tous ces ouvrages, voir l'Appendice IL