Emile Roulland, Poésies posthumes, notice, p. xli
2. Mélodies helvétiques, Paris-Genève, 1828 ; mélodie dix-huitième, V Orage, dédiée à J.-I. Galloix, pp. 87-94.
dans ta lame ?... Ouvre-moi les portes de l'éternité, je t'en conjure, lorsqu'il le faudra ; pactisons ensemble, mon vieux poignard, comme avec un nouvel ami. Ne me manque pas lorsque mon âme te demandera passage ; prête à ma main cette mâle assurance de l'homme tout-puissant sur lui ; ravismoi aux outrages des persécuteurs subalternes et à la lente agonie du secret 4. » Un autre raconte longuement une aventure de Childe Harold à Pise. Tout est sinistre dans cette histoire : le héros lui-même, « enveloppé d'un manteau noir, sombre couleur qui convient à ses sombres pensées », et la nuit terrible où il se venge des trahisons de sa maîtresse, la belle Clémencine, en les poignardant, elle et son amant 2.
1. Le poignard du Moyen Age. [Annales romantiques de 1825, pp 299 et suiv. ; reproduit dans les Œuvres posthumes de Rabbe, Paris, 1836, I, pp. 238 et suiv.ï Le morceau est précédé d'une note signée Maxime Torribius, bachelier es lettres : « La pièce suivante avait été communiquée à M. Frédéric Wanner en 1821 par un Anglais voyageant en Sicile, et donnée pour une production récente de lord Byron. Frédéric Wanner la traduisit en vers allemands, et c'est sur sa version que je lai moi-même convertie en modeste prose française, peu de mois après le retour en Provence de l'ami que je viens de nommer. Depuis, ayant eu occasion de l'adresser au poète célèbre à qui elle était attribuée, afin de provoquer une attestation d'authenticité, il m'est revenu, à mon grand regret, qu'il la désavouait. Si bien qu'après de considérables perplexités, je me vois réduit, comme il arrivait souvent aux scoliastes du xvie siècle, de mettre au bas : incerto auctore. » « C'est à M. Rabbe, ajoute l'éditeur des Annales, que nous devons communication de la pièce insérée ci dessus et de la note de M. Torribius qui l'accompagne. Le nom de ce bachelier es lettres n'était pas encore arrivé jusqu'à nous ; mais il a dans M. Rabbe un parrain trop estimable pour que nous hésitions à admettre dans notre recueil une pièce qui se recommande d'ailleurs par beaucoup d'originalité. »
2. « Les feux de la lampe qui brûlait dans un vase d'albâtre s'éteignirent ; une obscurité profonde remplit la chambre. Les deux amants ne dormaient pas. Clémencine entendit un léger bruit et des pas qui s'approchèrent, puis la voix connue de Harold, qui lui demanda : « Dormezvous ? » Elle se rapprocha, en tremblant, du jeune homme, qu'elle pressa sur son sein. Celui-ci, saisissant un poignard qu'il avait placé sous le chevet du lit : « Ne crains rien, ô ma bien-aimée, dit-il. — Que vas-tu faire ? — Assurer d'un seul coup une paix éternelle à nos amours. » Et
Drouineau, hanté par le souvenir de Byron, évoque dans le cadre romantique de Newstead ses amours avec Mary Chaworth :
Tu portais à seize ans l'image de Marie, Belle comme un ciel pur, comme une rêverie... D'une amitié de sœur elle accueillait tes vœux. Tantôt charmé, tantôt morne et blessé d'entendre Un discours raisonneur payer ton regard tendre, Tu te mordais la lèvre, excitais ta fierté, Et couvrais d'un air froid ton amour agité. Elle ne savait pas, belle et touchante femme, Quels trésors créateurs s'amassaient dans ton âme !...
Un jour, « dans le parc de Chatworth » (sic), il surprend une conversation de Marie. Il apprend qu'il a un rival, et un rival heureux. Il est anéanti.
De son sommeil de marbre enfin il se réveille ; Du fond de sa poitrine il exhale un long cri, S'élance en chancelant, par les arbres meurtri, Sort, et la nuit-descend, il va, s'agite encore.
Un rire délirant sur sa lèvre a passé. Sa démarche est pesante et son sein oppressé. Quel chaos a roulé dans cette tête ardente ? Une nuit l'a changé. Sa jeunesse imprudente
il s'élança hors du lit ; Clémencine l'imita. « Dormez- vous ? » répéta la voix de Childe Harold. — « Nous veillons », répondit avec l'accent de la rage le jeune d'Asti ; et levant le bras, il frappa de son poignard un corps qu'il entrevit dans l'obscurité. Le corps tomba en poussant un long gémissement ; dans sa chute il entraîna un vase de fleurs qui, se brisant avec fracas, troubla le profond silence du palais. Aussitôt la porte de la chambre s'ouvre ; le fidèle domestique de Childe Harold paraît, un flambeau à la main. La belle Clémencine, mortellement blessée, était étendue sur le tapis baigné de sang. « C'est toi qui m'as vengé, dit le farouche Harold en essuyant une larme qui coulait malgré lui ; qui la vengera ? — Ce sera moi », s'écria d'Asti, et il s'avança pour frapper Harold. Celui-ci était sans armes, mais, habile dans l'art de s'en servir, il se garantit des attaques furieuses de ce jeune désespéré, et, saisissant la main dont il allait être frappé, il la ramena avec force contre la poitrine du comte et le força à se frapper lui-même. » (Annales romantiques, 1825, anonyme, pp. 191 202.)
Se livre alors sans frein au fol égarement. Il y met son orgueil ; s'il dit aimer, il ment, Car son cœur est brisé... Mais que la poésie Lui garde dans sa coupe un reste d'ambroisie Dont puisse son génie enivrer sa raison !
C'est parce que Marie Fa trompé, parce qu'il a été à seize ans la risée d'une femme, qu'il a connu la débauche, qu'il a porté sous des climats lointains un cœur brisé de douleur ; c'est pour cela qu'il est mort sur le sol de la Grèce :
Qu'un tombeau de soldat convient bien au poète 1 !
Ce dernier vers nous ramène à Missolonghi et aux Grecs. Entre 1825 et 1828, le philhellénisme littéraire est au plus haut. Pierre Lebrun, en 1820, a refait, sur les pas de Byron, le pèlerinage d'Athènes. Il en rapporte un Voyage en Grèce 2, qui, de son propre aveu, est un commentaire du IIe chant de Childe Harold.
Que de ta mort, Byron, mon âme est attristée ! La Grèce entre nous deux a mis tant de liens ! Comme toi je l'aimais, comme toi l'ai chantée, Et tes vers bien souvent ont inspiré les miens.
Je ne t'ai point connu ; mes yeux un jour à peine Dans Venise en passant ont aperçu tes traits ; Mais ton regard, ton front, ta démarche hautaine, Dans mon âme ont laissé le plus vif des portraits !
Je ne t'ai point connu, mais j'ai suivi ta trace En Grèce, et sur tes pas gravi plus d'un coteau ; Dans la mer de Corinthe, à l'ombre du Parnasse, Dans le sillon du tien a passé mon vaisseau.
Les mêmes lieux ont vu nos courses incertaines ; J'ai dormi sous les toits où toi-même as dormi ; Je retrouvais ton nom sur les pierres lointaines : Il me semblait alors retrouver un ami 3.
1. Un chagrin de lord Byron. (Annales romantiques, 1832, pp .128-135.)
2. Le Voyage de Grèce, poème, par Pierre Lebrun, in-8°, Paris, 1828.
3. Enapprenant la mort de lord Byron... (Œuvres complètes, in-8°, Paris, 1844, t. III, p. 126.)
Le poème, écrit de 1822 à 1825, est une protestation indignée contre l'indifférence de l'Europe :
Le cri de la Grèce égorgée
Ne hâte-t-il pas ton réveil ?
Et laisseras-tu donc dans le sang submergée La terre des héros, des arts et du soleil * ?
Depuis lors, les événements ont marché. Les exploits des corsaires de l'Archipel ont compensé la prise par les Turcs de Missolonghi et d'Athènes ; l'intervention des trois puissances, France, Russie, Angleterre, a fait pencher décidément la balance en faveur des opprimés. Les noms de Botzaris et Canaris sont devenus populaires. Hugo donne en passant un souvenir à Byron ; mais ce qu'il chante, ce sont les trois têtes sanglantes qui ornent les portes du sérail, la « trinité de martyrs » ; c'est Navarin, « la ville aux maisons peintes », au pied de laquelle s'engage la lutte suprême ; c'est la victoire 2. La Grèce triomphante n'a plus besoin des larmes et des cris de guerre des poètes. Mais les imaginations, tournées vers les pays du soleil, s'attardent volontiers dans un Orient de convention, vaguement situé entre l'Espagne, la Turquie et l'Inde, gouverné par des sultans, des pachas et des califes auxquels les derviches font la leçon, gardé par des spahis et des timariots, où les voluptés sont enivrantes, les jalousies féroces et les vengeances impitoyables. On puise un peu partout pour décrire ce pays de Mille et une Nuits. On n'oublie, comme de juste, ni le IIe chant de Childe Harold, ni les épisodes de Don Juan, ni les poèmes où Byron, le premier, avait peint avec tant de vigueur et d'éclat des mœurs qu'il avait du moins observées lui-même. On verra plus tard ce qu'il en a passé dans les Orientales. Ils inspirent à Pierre Lebrun des Scènes du sérail 3 qui retracent les aventures de