Guttinguer, le Bal, poème moderne, Paris
Vos regards sont si purs et si touchants î Le bruit Attire les regards et la valse éblouit. Oh ! quittez cette foule et l'enceinte embaumée, Et vous serez plus belle et même plus aimée *.
Si le poète veut chanter la solitude et la nature, la montagne et la mer, les vents et l'orage, Byron est encore là, avec son inépuisable Childe Harold. M. de Lourdoueix célèbre la tempête en strophes qui ne rappellent que de loin, il faut l'avouer, les brillantes descriptions qu'elles prétendent reproduire :
Au sein de la forêt déserte,
Mugissez, orageux autans ;
Arrachez la couronne verte
De ces pins, superbes Titans ;
Du chêne altier brisez le faîte ;
Confondez la terre et les cieux ;
Le désordre plaît à mes yeux :
Je suis l'ami de la tempête 2.
Delavigne, partant pour l'Italie, contemple avec la fière assurance d'un Harold les vagues qui vont le porter :
Je les brave, tes flots, je ris de leur courroux ; J'aime à sentir dans l'air leur mordante amertume ; Us viennent, et de loin soulevant leur écume, A la proue élancés ils bondissent vers nous. Mais, tels que des lions dont la fureur avide Sous une main connue expire en rugissant, Je les vois caresser le voile blanchissant
De la Madone qui nous guide, Lorsque son bras doré, sur leur dos s'abaissant,
Joue avec leur crinière humide 3.
La douce Elisa Mercœur s'élance sur les flots à la suite de Byron :
1. Esquisses poétiques, Paris, 1829 : Un souvenir d'enfance, p. 17.
2. L'Ami de la tempête, imitation de lord Byron, lue en 1821 dans une séance de la Société des Bonnes- Lettres, reproduite dans les Annales romantiques, 1826, pp. 133-134.
3 Messéniennes, livre III: le Départ ; Œuvres, 1846, t. V, p. 126.
160 BYRON ET LE ROxMANTlSME FRANÇAIS
Bondis, ô mon vaisseau, noble coursier des mers! Le natal horizon dans le lointain s'efface ; Je n'ai plus, voyageur des mobiles déserts, Que l'Océan et toi, ma pensée et l'espace. Bondis, ô mon vaisseau, noble coursier des mers * !
Drouineau, en face de l'Océan, se répand en apostrophes admiratives dont il n'est pas difficile de retrouver la source :
Me voici de retour, Océan : que je t'aime ! Que de fois j'ai bravé les vents, l'orage même, La pluie à flots aigus inondant mes cheveux, Pour m 'enivrer de toi, de tes terribles jeux !... ... Qu elle est belle, Océan, ta majesté sauvage ! Quelquefois dédaigneux, tu laisses un rivage Où, comme un jeune amant par l'obstacle irrité, Tu courtises d'un roc la hautaine âpreté ; Et, posant à ses flancs l'algue qui le décore, Tu caresses, flatteur, mais ton amour dévore. ... Devant ton mouvement et ton immensité, Océan, je crois mieux à notre éternité, Et lorsque l'infini les rejette insensées, Ton horizon sans borne accueille mes pensées 2.
Cet admirable finale du quatrième chant de Childe Harold, que Lamartine déclarait « un des plus magnifiques morceaux de poésie que les temps modernes aient produits3 », fournit le thème d'une Marine d'Emile Deschamps :
Sombre Océan, soit quand tes eaux bondissent, Soit quand tu dors comme un champ moissonné, De ta grandeur nos pensers s'agrandissent, L'Infini parle à notre esprit borné.
Oui, devant toi, quel athée en démence Nierait tout haut le Dieu de l'univers ! Oui, l'Éternel s'explique par l'Immense ; Dans ton miroir j'ai vu les cieux ouverts 4...
1. Poésies, 1827 : Childe Harold, imitation de lord Byron. Je cite sur les Œuvres complètes, Paris, 1843, t. I, p. 181.