CHAPITRE PREMIER
Origines et caractère du pouvoir impérial. — Les formes exté rieures de l’autocratie impériale. — L'étendue du pouvoir impérial. — Les limites du pouvoir impérial. — La vie impériale. — La force de l'institution impériale.
Peu de souverains ont été dans le monde plus puissants que le fut l'empereur de Byzance. Peu d'Etats, même au moyen âge, ont eu une conception plus absolue de l’autorité monarchique. Et ç’a été pour l'empire une très grande force.
ORIGINES FT CARACTÈRE DU POUVOIR IMPÉRIAL. — C'est un très grand personnage, et assez compliqué à définir, que l'empereur byzantin. Héritier des Césars romains, il est comme eux l'imperator, c'est-à-dire tout ensemble le chef de guerre et le législateur. C'est en son nom que les généraux remportent les victoires; c'est sa volonté souveraine
et infaillible qui crée la loi, dont il est l'expression vivante. « Qu'y a-t-il de plus grand, écrit Justinien, de plus saint que la majesté impériale ? Qui pourrait avoir l'outrecuidance de mépriser le jugement du prince, lorsque les fondateurs mêmes du droit ont nettement, clairement déclaré que les décisions impériales ont la valeur de la loi ? » Rome, jadis, avait uni la gloire des armes à l'éclat du droit et fondé sur cette double base sa monarchie universelle. L'empereur byzantin continue la double tradition romame. « Qui serait, écrit encore Justinien, capable de résoudre les énigmes de la loi et de les révéler aux hommes, sinon celui qui seul a le droit de faire la loi?» Par définition, la fonction impériale confère à celui qui en est revêtu le pouvoir absolu et l'autorité infaillible.
Au contact de l'Orient, l’empereur byzantin est devenu quelque chose de plus: il est l'autocrator, le despotès et, à partir du commencement du vir siècle, il devient, dans l'empire hellénisé, le basileus, c'est-à-dire l'empereur par excellence, l’éÉmule et le successeur du Grand roi, dont la victoire d'Héraclius sur les Perses vient de consommer l'abaissement et la déchéance. Et, à l’image des chefs des monarchies orientales, auxquels il a emprunté le costume qu'il porte et le diadème dont il ceint sa tête, l’empereur de Byzance apparaît comme placé au-dessus de l'humanité : ce ne sont point des sujets qu'il a au-dessous de lui, mais des esclaves, ainsi qu'eux-mêmes se dénomment humblement ; c’est en se prosternant par trois fois jusqu’à terre, en lui baisant dévotement les mains et les pieds, que les plus grands personnages de la monarchie abordent le maître tout-puissant : la rposxévreu qu'impose le protocole est, comme le mot l'indique, un acte d'adoration.
A tout cela, le christianisme a ajouté une consécration de plus. L'empereur est l'élu de Dieu, l'oint du Seigneur, le vicaire de Dieu sur la terre, son lieutenant à la tête des armées ', et, comme on dit à Byzance, l’isapostolos, le
1. Jean Comnène déclare que ses soldats ont combattu « sous Dieu comme général et sous moi comme son lieutenant s.
prince égal aux apôtres. Cest Dieu qui, dans toutes les circonstances de son gouvernement, inspire le basileus et l’assiste, qui multiplie en sa faveur les grâces et les miracles. « Ce n'est point, écrit Justinien, dans les armes que nous avons confiance, ni dans les soldats, ni dans les généraux, ni dans notre propre génie, mais nous rapportons toute notre espérance à la providence de la Sainte Trinité.» Et les acclamations officielles proclament : « Le Seigneur qui donne la vie élèvera votre tête, 8 maître, au-dessus de l'univers entier ; il fera de tous les peuples vos esclaves, pour qu'ils apportent, comme autrefois les mages, leurs présents à Votre Majesté. » Champion de Dieu sur la terre — ses guerres contre les infidèles ont l'aspect de véritables guerres saintes, — chef suprême et défenseur de la religion, roi et prêtre tout ensemble (&pxiepedc Basike, comme on le dit de Justinien), l'empereur byzantin est absolu et infaillible dans le domame spirituel comme il l'est dans le domaine temporel.
Et de la combinaison de ces divers éléments, résulte un pouvoir qui ne se fonde pas seulement sur l'investiture politique, mais que l'Eglise et Dieu même consacrent et parent d’un prestige incomparable.
LES FORMES EXTÉRIEURES DE L’AUTOCRATIE IMPÉRIALE. — Les apparences extérieures sont soigneusement calculées pour symboliser ce caractère de la majesté impériale.
Les Byzantins ont volontiers pratiqué, à toutes les époques de leur histoire, une politique de prestige et de magnificence : ils ont cru — avec une psychologie peut-être un peu courte et une infatuation assez puérile — que tous les peuples qui les environnaient étaient des enfants faciles à éblouir, des barbares crédules, sensibles à la mise en scène, que ne pouvait manquer d'impressionner profondé-
ment le faste de la cour impériale. L'ostentation a été un des moyens favoris de la diplomatie byzantine, le luxe, un des ressorts coutumiers de sa politique. Byzance s'applique donc à présenter au monde le prince qui la gouverne dans un éblouissement, dans une apothéose, où il apparaît moins comme un homme que comme l’émanation vivante de la divinité.
Et c’est, dans ce but, la titulature magnifique et pompeuse que la phraséologie officielle accole au nom impérial. Comme Auguste, comme Trajan, fustinien est imperator, César, Gothique, Alamanique, Francique, Germanique, Vandalique, Africain, pieux, heureux, illustre, victorieux, triomphateur, toujours Auguste. Dans l'empire hellénisé, ses successeurs s'intitulent, comme si ces mots plus simples résumaient en eux toutes les formules d'autrefois, basileis fidèles en Christ notre Dieu et autocrates des Romains. C'est, pour le même dessein, le luxe du costume, la splendeur des insignes impériaux, le privilège des chaussures de pourpre, la complication de la mise en scène qui, pour chaque fête, pour chaque solennité assigne au prince un habillement nouveau, tout éclatant de couleurs diverses et toujours éblouissant d'or et de pierreries. C'est l'étiquette, fastueuse tout ensemble et un peu puérile, qui isole le souverain du commun des mortels et, pour fortifier le respect de la majesté impériale, l’environne d'un rayonnement de splendeur. « Par la beauté du cérémonial, écrit Constantin Porphyrogénète, qui prit au x*° siècle un plaisir smgulier à en codifier les rites, le pouvoir impérial apparaît plus splendide, plus entouré de gloire, et par là il frappe d'admiration les étrangers comme les sujets de l'empire. » C'est pour cela que, dans le palais impérial, ce ne sont que cortèges quotidiens, processions rituelles, dîners somptueux, où une hiérarchie sévère règle les rangs et les préséances, audiences solennelles, fêtes étranges et magnifiques. On a souvent décrit ces spectacles, où Byzance apparaît comme dans un flamboiement d'or, où au pittoresque chatoiement des uniformes, au luxe des appartements tendus de tapisseries et jonchés de fleurs, à la splendeur des orfèvreries se
mêlent de véritables trucs de féerie, lions de bronze rugissant, oiseaux mécaniques chantant sur le platane d'or, et l'empereur enlevé dans les airs, balancé entre ciel et terre. Il n'est pas utile de les décrire à nouveau. Au milieu de toute cette pompe, l'empereur, gainé d'or, magnifique, éblouissant, apparaît sur son trône comme une icone sainte, comme un Dieu. Et aussi bien est « sacré » tout ce qui le touche, et l'art ceint d'un nimbe la tête des souverains — même d'une Théodora, même d'une Zoé — comme il fait pour les personnes divines et pour les saints.
L'ÉTENDUE DU POUVOIR IMPÉRIAL. — Quelle est maintenant la réalité de ce pouvoir ?
La tradition romaine, recueillie par Byzance, met l'empereur au-dessus des lois (il est, comme on dit au vr siècle, solutus legibus). 11 exerce donc une autorité absolue sur les choses et sur les personnes, sur l'armée et sur l'administration civile, sur la justice et sur les finances, sur ]Îla politique comme sur la religion. Sa compétence est universelle. « Tout dépend, écrit Léon VI, de la sollicitude et de l'administration de la majesté impériale.» L'empereur à autorité même sur les mœurs, qu'il surveille et réforme, même sur les modes, où il détermine le costume et fixe des limites au luxe.
L'empereur exerce le pouvoir militaire. On le trouve souvent à la tête des armées, et les textes décrivent les retours triomphaux qu'il fait dans sa capitale après des campagnes heureuses. L'empereur à le pouvoir civil; il fait et défait la loi. De Justinien aux Comnènes, tous les empereurs byzantins ont été de grands législateurs, comme l'attestent tour à tour le Code Justinien, l’Ecloga, les Basitiques et la multitude des Novelles qu'ils ont promulguées. N surveille exactement l'administration — qu’on se sou-
vienne des grandes réformes de Justinien, des Isauriens, de Basile [* — et il correspond directement avec les gouverneurs des provinces. Il est le juge suprême : le tribunal impérial] jugeait aussi bien en première instance qu'en appel. 11 a le grand souci de l'administration financière, si essentielle à l'empire. Justinien explique que le premier devoir des sujets est de payer exactement, intégralement, régulièrement, «en toute dévotion », l'impôt, car l'Etat « a plus que jamais besoin d'argent », et c’est par le bon état du trésor « que se produira une belle et harmonieuse concorde des gouvernants et des gouvernés ». |] nomme enfin et destitue à sa volonté tous les fonctionnaires, ministres, généraux, gouverneurs de province, il les fait avancer à son caprice dans la hiérarchie compliquée des dipnités : tout dépend de lui, et l'histoire byzantine est pleine d'avancements scandaleux et de disgrâces éclatantes.
Mais le trait le plus caractéristique de l'autorité de l’empereur est son pouvoir religieux. « Votre puissance, proclament les acclamations officielles, empereurs fidèles en Christ et élus de Dieu, procède véritablement de Dieu et non des hommes. » Solennellement sacré par le patriarche sur l'ambon de Sainte-Sophie, l'empereur, ainsi marqué par l'onction sainte d'une investiture divine, règne par la grâce. de Dieu et triomphe par l'appui du Christ. Sa vie est sans cesse mêlé à celle des prêtres, et lui-même est prêtre: seul il est admis à franchir avec les clercs la barrière sacrée de l'iconostase. Aussi gouverne-t-il l'Eglise comme l'Etat. Jl désigne les évêques à élire, il leur donne l'investiture ; et de même qu’il les nomme, il les dépose, quand ils ne sont pas assez dociles à sa volonté. Il fait la loi en matiere religieuse comme en matière civile, il convoque les conciles, dirige leurs débats, confirme leurs canons, est l’'éxécuteur de leurs décisions, et les rebelles à la volonté impériale deviennent ainsi les ennemis de Dieu même. {Il légifère sur la discipline ecclésiastique et il ne craint pas de fixer le dogme : dans tout empereur byzantin, il y à un théologien savant et subtil, qui aime et sait discuter, qui, du haut de l'ambon de Sainte-Sophie, prononce de pieuses homélies,
et qui impose toujours sa volonté. En matière religieuse, l'empereur est le justicier suprême, et il approuve ou casse les sentences des tribunaux ecclésiastiques. Il est le défenseur de l'Eglise, combattant vigoureusement l'hérésie, propageant l'orthodoxie à travers le monde ([olxouuéwmn) : mais en échange de sa protection, il lui impose sa volonté. Et devant lui se courbent les têtes les plus hautes, papes qu'il brutalise ou fait arrêter, patriarches qu'il destitue. Au vr® siècle, le patriarche Ménas déclare solennellement que « rien ne doit se faire dans la très sainte Eglise contre l'avis et les ordres de l’empereur ». « L'empereur, dit un prélat du xu® siècle, est pour les Eglises le suprême maître des croyances », et le pape Grégoire le Grand lui-même reconnaît que Dieu a donné à l'empereur « la domination, non seulement sur les soldats, mais aussi sur les prêtres ».
LES LIMITES DU POUVOIR IMPÉRIAL. — Ainsi, le pouvoir impérial à Byzance est une autorité despotique et sainte. « Notre âme, disent les acclamations officielles, n’a pas d'autre devoir que de regarder vers vous, maîtres suprêmes de l'univers. » (Seorérar rc olxouuéwm): Car, au delà des frontières de la monarchie, l'autorité du basileus s'étend à toute la terre habitée. Dans la constitution byzantine, rien ne fait équilibre ni obstacle à cette puissance suprême : elle ne connaît ni limites, ni contrôle. Sans doute, comme à Rome païenne, en face de l’empereur, il y à le Sénat et le peuple : et comme à Rome, la fiction constitutionnelle leur attribue dans l'Etat un rôle qui, parfois, au vir, au vu siècle encore, semble avoir eu quelque réalité '. Au
1. Au vir giècle, on rencontre comme une amorce de régime parlementaire dans l'assemblée des notables de 687, où l'empereur réunit les représentants de l'Eglise, le Sénat, les officiers de la garde, les chefs du peuple (démarques) et les représentants de l’armée. Mais l'Institution ne sernble pas s'être développée.
total cependant, le Sénat n’est plus dans la monarchie qu'un conseil d'Etat, une assemblée de hauts fonctionnaires généralement à la dévotion du prince ; la noblesse sénatoriale n'est que la pépinière où se recrutent les agents de l’administration impériale. Et le peuple n'est qu'une plèbe qu'il faut nourrir et amuser et qui, toujours tumultueuse et factieuse, s'échappe parfois, malgré les efforts faits pour la domestiquer, en émeutes et en révolutions sanglantes.
Dans Byzance chrétienne, il y a en outre, en face de l'empereur, l'Eglise qui, si soumise qu'elle soit à l'autorité impériale, à tenté une fois au moins, au 1x° siècle, de revendiquer sa liberté et a failli déchaîner à Byzance une autre querelle des Investitures. Et cette Eglise finit même par imposer à l'empereur, au moment du couronnement, un serment solennel, par lequel il s'engage à pratiquer l'orthodoxie, à respecter les décrets des sept conciles œcuméniques, et à ne pas toucher aux privilèges ecclésiastiques, et contre lui elle peut brandir à l'occasion l'arme redoutable de l'excommunication. En fait, pourtant, même dans cet Etat très chrétien, l'Eglise est peu de chose’en face de l'empereur. Et ceux-là mêmes qui critiquent l'ingérence du prince dans les affaires religieuses, « comme s'il portait en lui Je Christ même et avait été par lui divinement instruit de ses mystères », reconnaissent en somme l'étendue de cette autorité absolue. «La plupart des empereurs des Romains, écrit Nicétas, ne tiennent pas pour suffisant de régner en maîtres absolus, d’être couverts d'or, de faire usage de ce qui appartient à l'Etat comme d'un bien propre et d'en disposer comme il leur convient et pour qui il leur plaît, de commander enfin à des hommes libres comme à des esclaves : si on ne les tient, en outre, pour des sages, semblables aux dieux par la forme et aux héros par la force, pour des êtres inspirés par Dieu comme Salomon, docteurs ès sciences divines, canons plus sûrs que les canons et, en un mot, pour les interprètes infaillibles des choses divines et humaines, ils estiment qu'on leur fait tort. C’est pourquoi, tandis qu'ils devraient punir les ignorants et les audacieux qui introduisent des dogmes nouveaux
dans l'Eglise ou bien les remettre à ceux dont c'est la fonction de connaître et de parler de Dieu, estimant qu’en cette matière même ils ne peuvent être inférieurs à personne, ils s'érigent en interprètes, en juges, en définisseurs des dogmes, et souvent ils châtient ceux qui sont en désaccord avec eux *. » Il est intéressant de noter sous la plume d’un haut fonctionnaire ces réserves : elles montrent surtout pourtant combien en fait l'Eglise pouvait peu contre l’empereur.
Pour tenir en échec le pouvoir impérial, il n’y à donc que la force qui soit efficace, la force qui vient de l’armée et se traduit en soulèvements militaires, la force qui vient de l'aristocratie féodale et se manifeste en ambitions usurpatrices, la force qui vient du peuple et qui éclate en émeutes. On a pu dire justement qu'à Byzance, le pouvoir impérial est une autocratie tempérée par la révolution et par l'assassinat.
C'est qu’en effet ce pouvoir absolu a une faiblesse. Pas plus que dans la Rome impériale, Byzance, au moins jusqu'à là fin du rx° siècle, n’a eu de loi de succession réglant l'avènement au trône. Théoriquement, on devient empereur soit par l'élection que font le Sénat, le peuple et l'armée, soit par un acte de volonté de l'empereur régnant qui, de son vivant, désigne et installe à côté de lui un successeur, choisi d’après là naissance ou par voie d'adoption ou d'association. En fait, c'est l'usurpation brutale qui, le plus souvent, fait l'empereur : pendant longtemps, il n'y eut pas à Byzance de famille régnante, ni de sang royal. Ce fut l'œuvre des empereurs de la famille de Macédoine « de donner à l'autorité impériale des racines plus puissantes, pour en faire sortir les magnifiques rameaux de la dynastie ? ». Désormais, il fut plus difficile de renverser l'arbre aussi puissamment enraciné. Désormais, il y eut une famille impériale, dont les membres reçurent le nom de « porph}y-