Expression du chroniqueur Cedrenos
offensive. Un curieux traité de tactique du x* siècle nous a peint, en traits saisissants, ce qu'était la rude existence et la lutte incessante qu'on menait dans ces provinces frontières, aux monts du Taurus ou aux confins de Cappadoce, sous la perpétuelle menace de l'invasion arabe. C'était une guerre savante et difficile, où, avec de faibles forces, il s'agissait de contenir un ennemi entreprenant : guerre de surprises et d'embuscades, de reconnaissances audacieuses et de coups de main hardis, où faisait merveille la cavalerie légère des trapézites. Toute la frontière était gardée par un réseau serré de petits postes d'observation, reliés par un système de signaux au quartier général; dès qu'un mourvernent de l'ennemi était signalé, des reconnaissances de cavalerie, n’emportant qu'un jour de vivres pour être plus mobiles, et brunissant leurs armes pour être moins visibles, étaient lancées dans toutes les directions. Derrière ce rideau, la mobilisation s'effectuait : l'infanterie occupait les défilés, la population du plat pays refluait vers les forteresses, l’armée se concentrait. Dans les instructions données, rien n'est laissé au hasard. Indications sur le service des renseignements, sur le service des approvisionnements, mesures pour la concentration des troupes, règlements pour la marche, embuscades et espionnage, tactique des attaques de nuit, tout est prévu et minutieusement réglé. En même temps, des raids audacieux pénétraient sur le territoire ennemi, pour inquiéter Îles derrières de l’envahisseur et tenter une diversion utile, pendant que le stratège byzantin, prenant le contact avec l'adversaire, engageait la bataille, en général par un choc soudain et inattendu, avec un mélange de bravoure et de ruse. Rude guerre, où la cavalerie joue le rôle essentiel, où il fallait être sans cesse en éveil pour ne point se laïsser surprendre, pour rendre à l'ennemi coup pour coup et razzia pour razzia; guerre toute pleine d'aventures, brutales, chevaleresques et héroiques, et où se trempait merveilleusement l'âme de ceux qui y prenaient part.
L'épopée byzantine a magnifiquement glorifié la vaillante et libre existence de ces soldats des marches asiatiques
dans le poème de Digénis Akritas, le défenseur de la frontière, « le modèle des braves, la gloire des Grecs, le pacificateur de la Romanie ». Nulle part, mieux que dans cette histoire épique, n'apparaît tout ce qu'il y avait dans ces soldats byzantins de bravoure chevaleresque, de belle énergie saine, de patriotisme, et quelle fière conscience aussi de leur indépendance avaient tous ces grands barons féodaux, qui assuraïent à la frontière la garde du territoire. « Quand une cause est juste, dit le héros du poème, je ne crains pas même l'empereur. » Trait caractéristique, qui, dans cette chanson de geste, où sont exaltés en beauté tous les sentiments de l’époque, montre, à côté des qualités, la faiblesse redoutable — l’indiscipline de ces armées byzantines.
LA MARINE. — Il faut dire, pour finir, un mot de la flotte byzantine.
Au vr, au vir siècle, et jusqu'au début du var, la flotte fut une des grandes forces de l'empire: elle dominait les mers orientales, ou plutôt elle était, avant que les Arabes n'entrassent en scène au milieu du vir siècle, la seule flotte méditerranéenne ; et même quand les khalifes Omeyades créèrent une puissance navale, elle soutint hardiment la lutte, et véritablement sauva l'empire en sauvant Constanunople en 717. Il semble qu’ensuite la marine fut un peu négligée ; et l’empire le paya cher au ré siècle, quand les corsaires musulmans, maîtres de la Crète, écumèrent pendant plus d'un siècle les côtes de l'Archipel. Le péril amena au x° siècle la reconstitution de la marine, et de nouveau, jusqu’au début du x1r° siècle, Byzance fut une grande puissance méditerranéenne et eut la domination de la mer . (8æhaxcooxpatlx) jusqu'aux colonnes d'Hercule. « À moi seul, disait Nicéphore Phocas au x° siècle, appartient la puissance navale. » « La flotte, déclarait de même un écrivain du
xr° siècle, est la gloire des Romains. » Il en fut ainsi jusqu'au jour où Byzance jugea plus commode de s’en remettre à d’autres, Pisans, Génois, Vénitiens surtout, du soin d’assurer les opérations sur mer.
Byzance trouvait au reste, pour recruter ses équipages, d'admirables marins dans les populations du littoral asiatique, des îles et de la Grèce. Ses constructeurs, d'autre part, lui bâtissaient de puissants navires de guerre, les dromons, que montaient 300 hommes dont 7o soldats, et des vaisseaux plus légers dont l'équipage était de 130 à 160 hommes, et que montaient souvent des marins russes. Armement admirable, dont la puissance s'augmentait encore de la supériorité. du feu grégeois, inventé au vir° siècle par un ingénieur syrien et qui, employé en siphons et en grenades, inspirait à tous les ennemis de Byzance une terreur prodigieuse. Les Russes d'Igor, écrasés en 941 devant Constantinople, déclaraient : « Les Grecs ont un feu semblable aux éclairs du ciel, et en le lançant contre nous, ils nous ont brûlés ; c'est pourquoi nous n'avons pu les vaincre.» Enfin, comme pour l'armée de terre, une tactique savante réglait les opérations navales, et il nous en reste plusieurs traités spéciaux. Au x° siècle, la flotte de guerre impériale comprenait 180 navires.
Ainsi, sur terre et sur mer, Byzance était une grande puissance : et par là, pendant longtemps, jusqu'à la fin du x siècle, elle fut un grand Etat militaire et fort.
CHAPTTRE II!
Byzance et le monde barbare. — Les moyens de la diplomatie byzantine. — Les dangers de la diplomatie impériale.
BYZANCE ET LE MONDE BARBARE. — Tout autour de l'empire byzantin, il y avait le reste du monde, les peuples que, dans son orgueil, Byzance confondait volontiers sous l’appellation commune de barbares, et qui, pendant longtemps en effet, ne furent guère autre chose. C'étaient, au vr et au vTr° siècle, les peuples de race germanique, Vandales, Wisigoths, Ostrogoths, Lombards, Francs, qui s'étaient taillé des royaumes dans les lambeaux de l'empire romain, et les peuples d'origine slave ou bien ouralo-altaïque, Croates, Serbes, Bulgares, Huns, Avars, qui flottaient sur les frontières de la monarchie. Plus tard, au x° siècle, ce furent les Khazars, les Petchenègues, les Hongrois, les Russes, d'autres encore. Et si, parmi ces voisins de l'empire, se rencontrèrent de bonne heure quelques Etats mieux constitués, tels que ceux des Perses et des Arabes, si, dans le reste de l'Europe, progressivement la barbarie primitive fit place à des organismes réguliers, à une vie civilisée (sans parler de l'empire de Charlemagne, il est indéniable qu'au
x° siècle, au xr°, au xXn°, il y avait une Allemagne, une France et des Etats italiens florissants, comme Venise ou le royaume normand de Sicile}, les Byzantins n’en persistaient pas moins à se considérer comme le seul Etat policé, comme le centre unique de la vie politique et civilisée ; et à l’exception des Perses et des Arabes, à qui ils marquèrent toujours plus d'égards, is continuaient à traiter le reste du monde avec une condescendance assez dédaigneuse. Pourtant, si fière que fût Byzance d'être l’unique représentante et l'héritière légitime de la tradition romaine, si fort qu’elle s'enorgueillft d’être pendant des siècles le seul Etat qui possédât des institutions administratives stables et fortes, il fallait, tout en les méprisant, vivre avec ces bar bares, il fallait tâcher de prévenir leurs attaques, les utiliser au mieux des intérêts de l'empire, leur faire sentir l'in- fluence de Byzance, leur imposer la suzeraineté du basileus, les dominer comme des vassaux et des sujets. Ce fut l’œuvre de là diplomatie byzantine, prodige d'habileté tenace et savante, aux moyens ingénieux et divers, par laquelle se forma une véritable « science du gouvernement des barbares ».
L'étude du monde barbare fut une des plus constantes préoccupations de la cour impériale. Parmi les bureaux de la chancellerie, il y en avait un qui s'appelait « le bureau des ‘barbares », et là, aussi bien que dans les services du logothète du drome, ministre des Affaires étrangères, on recueillait soigneusement sur tous les peuples étrangers les notes et les informations. De chacun d'eux on savait le fort et le faible, comment on pouvait agir sur eux, les employer ou les neutraliser, quelles étaient chez chacun d'eux les familles les plus influentes, quels présents leur agréaient davantage, quels sentiments, quels intérêts pouvaient être le plus utilement cultivés, quelles relations politiques ou économiques pouvaient être nouées avec eux. Et ce goût des combinaisons ingénieuses et subtiles est très caractéristique de l'esprit byzantin. Constantinople préférait visiblement à l'effort brutal des armes les ressources que lui offrait l'intelligence avisée et souple de ses diplomates.
L'habileté, la finesse, l'esprit de prévoyance et de bon conseil, cette ebtBouAlxa que les écrivains byzantins louent volontiers chez leurs souverains, apparaissaient à ces Grecs comme les qualités les plus éminentes, celles par lesquelles, sans tirer l'épée, on pouvait venir à bout des ennemis de l'empire et les sournettre à la domination du basileus. Et il est certain, en effet, que les moyens que Byzance employa, cette combinaison de l’action politique et de l'action religieuse qui fut, durant tout le moyen âge, la règle invariable de la chancellerie impériale, produisirent des résultats admirables. C’est par la merveilleuse habileté de ses diplomates, par l’infatigable activité de ses missionnaires, que Byzance durant tant de siècles s'est maintenue contre les envahisseurs ; et c'est par eux qu'elle a répandu sa civilisation dans l’Orient tout entier et laissé dans le monde une trace ineffaçable.
LES MOYENS DE LA DIPLOMATIE BYZANTINE. L'ACTION POLI- TIQUE. — Pour agir sur les peuples étrangers, le premier moyen qu'employait la chancellerie byzantine, le plus brutal, le plus direct, le plus simple, c'était l'argent. La diplomatie impériale a toujours jugé que c'était là l’argument irrésistible, et elle s'en est servie — avec une psychologie parfois un peu courte — à toutes les époques et vis-àvis de toutes les personnes. Justinien à pris à la solde de l'empire, en leur payant un subside annuel, il a comblé de cadeaux incesssants et magnifiques tous les rois barbares qui gravitaient autour du monde byzantin, princes huns de Crimée, émirs arabes des marches de Syrie, souverains de l’Abyssinie lointaine, grands chefs berbères de l’Afrique du Nord, les Lombards et les Gépides, les Hérules et les Avars, les Ibères et les Lazes. Et Alexis Comnène, six siècles plus tard, s'est flatté semblablement — non sans quelque raison d'ailleurs — de conquérir par les mêmes moyens
la bienveillance des barons de la première croisade, et il a pensé qu'il suffisait d'y mettre le prix pour faire d'eux les soldats mercenaires de Byzance. Pour servir les desseins de sa politique impérialiste, Manuel Comnène à répandu de même un fleuve d'or dans l'Italie du x siècle, et la prodigieuse richesse dont le basileus faisait étalage semble avoir ébloui tout l'Occident de son temps. La diplomatie impé rialke à toujours considéré que tout homme était à vendre, et elle a mis sur le même pied à cet égard les princes barbares des Huns Outourgours et un Godefroy de Bouillon ou un Bohémond de Tarente. Parfois pourtant, elle à fait appel à l'intérêt d'une façon plus discrète, sinon moins efficace. Pour se concilier l'alliance des Vénitiens, des Pisans, des Génois, elle a fait miroiter à leurs yeux l'appât des traités de commerce avantageux, des privilèges économiques accordés à leurs nationaux dans l'empire. Et ce gaspillage des ressources de Byzance, cet oubli de ses intérêts les plus essentiels à inquiété plus d'une fois, malgré les résultats obtenus, ceux qui savaient voir et réfléchir, depuis Procope qui, au vr' siècle, reprochait à Justinien sa fastueuse et maladroite prodigalité à l'égard des barbares, jusqu'à Nicétas qui, au x siècle, se plaignait de voir Manuel Comnène dispenser aux Latins d’une main trop libérale l'argent si péniblement levé sur les sujets de la monarchie.
A l'appel fait à l'intérêt, s’ajoutait l'appel fait à la vanité. Un des moyens les plus usuels d’attacher à Byzance les princes et les grands personnages étrangers, c'était de leur conférer — comme aujourd'hui on donne des décorations — les honneurs et les titres de la hiérarchie aulique de Byzance. Tous ces barbares n'étaient pas médiocrement fiers de se parer des appellations de magistros ou de patrice, d'hypatos ou de protospathaire ; il leur semblait que par là ils devenaient des demi-Romaïns, « aux mœurs civilisées, à la gravité toute latine », comme se vantait de l'être un chef berbère du vr° siècle. Même des gens tels que les doges de Venise acceptaient avec empressement et portaient avec orgueil les titres de patrice ou de proèdre impérial. Et beaucoup de ces princes étrangers retevaient volontiers de
l'empereur — comme une investiture — les insignes de leur souveraineté, le diadème d'or, les vêtements de soie brodés d'or où se détachait comme une marque de suzeraineté l'effigie du basileus, et les portraits de l'empereur que leur faisait tenir chaque nouveau souverain à son avènement. Pour assurer plus sûrement encore chez ces vassaux l’influence byzantine, on leur faisait souvent épouser des femmes grecques, issues de l’aristocratie sénatoriale, parfois même apparentées à la famille impériale. Et on se flattait de les attacher ainsi indissolublement à l'empire, comme « de fidèles esclaves de la majesté impériale ».
Par cette distribution habilement graduée d'argent et de faveurs, Byzance poursuivait un autre résultat encore: diviser ses adversaires, les neutraliser en les opposant les uns aux autres, entretenir entre eux les jalousies, les rancunes, les inimitiés. Rien n'était plus aisé que d'allumer dans ces naïfs amours-propres de barbares des fureurs redoutables. Justinien écrivait à un prince des Huns: « J'ai adressé mes présents au plus puissant d'entre vos chefs: c’est à toi que je les destinais, te jugeant le plus puissant. Mais un autre à enlevé de force les cadeaux, déclarant qu'il était le premier d’entre vous. Montre-lui que tu l'emportes sur tous, reprends ce qu’on t'a pris, venge-toi. Sinon, il apparaîtra clairement que c'est lui le grand chef, et nous lui accorderons notre faveur, et tu perdras les avantages que nous t'avions conférés. » Il n’en fallait pas plus pour exciter des haines, pour faire naître des guerres acharnées. Plus tard, en des siècles où ces moyens élémentaires avaient moins de chances de réussir, la même crainte hantait toujours les empereurs de Byzance, qu'une coalition de l'Occident n'emportât l'empire, « comme un torrent qui, en grossissant, devient formidable et dévaste les champs des laboureurs ». Aussi toute leur politique consistait-lle à entretenir la division entre les grands Etats d'Occident, s'appuyant sur l'Allemagne contre la France et le royaume de Sicile, sur les villes italiennes et la papauté contre Frédéric Barberousse, sur Venise contre les Normands, culti-
vant à grand renfort d'argent les inimitiés politiques, et assurant ainsi sa propre sécurité.
Mais surtout, à l'égard des étrangers, Byzance pratiquait une politique de magnificence et de prestige, destinée à leur montrer la force matérielle et la supériorité morale de la monarchie. Quand les ambassadeurs étrangers venaient à Constantinople, on déployait, pour les impressionner et les éblouir, toutes les ressources du luxe byzantin. C'était, dans les appartements dorés du palais, une mise en scène éclatante d’uniformes somptueux, d'orfèvreries précieuses, de tapisseries splendides, tout ce qui attestait à la fois la richesse et la puissance : c'était, dans la salle de l'audience impériale, toute une étiquette pompeuse, où tous les mots, tous les gestes étaient réglés de façon à marquer l’abîme qui séparait la majesté impériale de ses humbles adorateurs, et où se donnait carrière, jusque dans des trucs de féerie un peu ridicules, la puérile vanité des Byzantins. De même on invitait volontiers les rois étrangers à venir à Constantinople. Pendant le règne de Justinien, ce fut un défilé constant de souverains exotiques qui, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs suites aux costumes étranges et pittoresques, remplissaient la ville et la cour du bruissement de toutes les langues de l'univers. Plus tard, passèrent à Byzance des princes russes et des sultans turcs, des dynastes armé. niens et des barons latins de Syrie, des rois de France et des empereurs d'Allemagne. Tous, on les comblait d'égards, de cadeaux, de caresses ; on les recevait en grande pompe, parmi les clairons sonnants et les enseignes déployées, de façon qu'ils emportassent une merveilleuse image de la majesté et de la force de l'empire. Lorsque, en 957, Olga, grande-princesse de Kief, vint rendre visite à l’empereur Constantin VII, on ne sut qu'’imaginer pour recevoir cette femme, la première souveraine barbare qu'eût encore vue Byzance. Ce furent des réceptions magnifiques, où l'impératrice tint sa place à côté du basileus, où toutes les élégances du gynécée rivalisèrent avec toutes les splendeurs coutumières de la cour; ce furent des dîners somptueux, avec l'ordinaire accompagnement des chants, de la musique
des orgues, des lazzis des bouffons et des danses rituelles, mais où, pour marquer les distances, Olga ne fut point admise à s'asseoir à la table même de l’empereur. Ce furent les cadeaux, les distributions d'argent, et enfin le baptême, où l’empereur tint à honneur d'être le parrain de la princesse paienne qui se convertissait.
Attentivement, pour tous ces hôtes, la diplomatie impériale réglait leurs promenades et leurs visites par la ville. On leur montrait avec complaisance les églises splendides, les palais fastueux, la richesse des bazars, la force des murailles, la belle tenue des arsenaux ; mais on surveillait de très près les indiscrétions de leur curiosité. Luitprand, évêque de Crémone, dans le fameux rapport qu'il a fait de son ambassade à Constantinople au x*° siècle, s'est plaint amèrement de toutes les entraves que les Byzantins ont apportées à sa liberté, de toutes les menues vexations dont il a été la victime, de toutes les humiliations infligées à son amour-propre. C'était une façon encore de grandir Byzance aux yeux de ces étrangers que de les rabrouer sans ménagement, quand leur familiarité commençait à s'émanciper. On leur expliquait alors, par exemple, que le secret du feu grégeois avait été révélé par un ange à l'empereur Constantin, que les joyaux de la couronne avaient été apportés par un ange au même empereur et qu'ils ne pouvaient en conséquence passer en des mains barbares, qu'une constitution du même souverain interdisait de marier des princesses impériales à des rois étrangers, et on savait ce qu'à «une aussi absurde demande » il fallait répondre, à savoir que ce serait une chose « inconvenante et attentatoire à la majesté de l'empire romain » d’unir à des hommes «“infidèles et obscurs » des femmes nées dans la pourpre impériale. Selon l'importance des personnes, la cour byzantine dosait les politesses et les égards, comme la chancellerie impériale dosait les formules d’accueil qu'elle leur adressait et le protocole des lettres qu'elle leur envoyait. Maïs, de ces visites à Constantinople, tous, ambassadeurs et souverains, revenaient éblouis et charmés, pénétrés de la puissance de l'empire et du caractère plus
qu'humain de son chef, heureux de servir le basileus qui accueillait si bien et récompensait si largement ses fidèles.
L'ACTION RELIGIEUSE. — Ce n'est pas tout. À ces moyens d’action, que Byzance emprunte à la tradition romaine, elle en joint d'autres, non moins efficaces, qu'elle doit à son caractère de monarchie chrétienne. Un poète du vr siècle écrivait :
Res romana Dei est: terrenis non eget a@rmis.
Ce fut l’un des principes dont s'inspira la politique impériale. On a justement remarqué que les missions furent, entre le vr* et le xr° siècles, l'élément nouveau qui donna à la diplomatie byzantine son caractère distinctif. A Byzance, on le sait, la politique et la religion étaient étroitement unies. L'œuvre de la conversion, de la propagande chrétienne, allait du même pas que la conquête ; et de même qu'il était le collaborateur du soldat, le missionnaire était le collaborateur du diplomate. A côté du mar chand qui, par ses lointains voyages, éclairait le champ d'action de la chancellerie impériale et lui fournissait les informations nécessaires, le prêtre, plus utilement encore ouvrait le chemin aux politiques. Il les précédait chez les barbares, prêchant, conquérant les âmes au Christ, tâchant surtout de gagner les femmes, plus sensibles à l'attrait mystique de la nouvelle foi. Plus encore que le dogme, les beautés de la liturgie orthodoxe impressionnaient ces esprits naïfs et simples. On le voit bien par ce qui arriva à Constantinople aux envoyés du grand-prince de Russie Vladimir. Sous les coupoles d'or de Sainte-Sophie, ces ambassadeurs, tout hallucinés par la splendeur des offices, crurent voir, dans les vapeurs de l'encens, parmi le flamboiement des cierges, des jeunes gens aïilés, vêtus de costumes magnifiques, flottant dans l'air au-dessus de la tête des prêtres et chantant triomphalement : « Saint, saint, saint est l'Eternel ». Et comme ils s'informaient de ce qu'était cette apparition merveilleuse: «Si vous n'ignoriez pas, leur
répondit-on, les mystères des chrétiens, vous sauriez que les anges eux-mêmes descendent du ciel pour venir célébrer l'office avec nos prêtres. » Comment résister à une religion, où de tels spectacles s’offraient, « qui dépassent l’intelligence humaine » ? Les boyards de Vladimir en furent incapables, et pareillement leur maître et son peuple, Et, avant les Russes, bien d’autres étaient de même venus à l'orthodoxie, Goths de Crimée et Abasges du Causase, Arabes du pays d'Himyar et Ethiopiens du royaume d’Aksoum au vi‘ siècle, et plus tard Croates et Serbes, Moraves et Bulgares, et bien d'autres qui, avec l'orthodoxie, avaient naturellement reçu de Byzance tout un monde d'idées, de sentiments, d'habitudes, toute une civilisation nouvelle qui faisait pénétrer et assurait chez eux l'influence toute puissante de l'empire.
LES RÉSULTATS DE LA DIPLOMATIE BYZANTINE. — Et déjà on entrevoit quelques-uns des résultats qu'obtenait cette diplomatie, et comment elle fut une des forces de l'empire.
D'abord, elle lui donne des soldats. Tous ces princes barbares qui reçoivent les subsides du basileus s'engagent à mettre à son service un contingent déterminé. En outre, tout le long de la frontière, cette clientèle de vassaux et d'alliés constitue comme une ligne de couverture, comme une première barrière opposée à l'invasion. Par les traités en bonne forme qu'il conclut avec eux, l'empire s'assure partout des alliances précieuses : ainsi, au x° siècle, en Italie, celle de Venise contre les Arabes et plus tard contre les Normands; dans la péninsule balkanique, celle des Croates et des Serbes contre les Bulgares; sur les rivages de la mer Noire, celle des Fetchenègues, des Khazars, des Russes, dont le poste d'observation de Cherson surveillait les mouvements tumultueux ; en Asie Mineure, celle des Arméniens contre les Arabes. À toutes les époques de sa
longue histoire, Byzance a conclu de semblables alliances : au xn° siècle encore, Constantinople était le centre le plus actif peut-être de la diplomatie européenne.
Ce n'est pas tout. Sur ces Etats qui sont liés à elle, Byzance exerce une influence politique. Le basileus s’attribue volontiers le droit de disposer des couronnes et il entretient à sa cour, pour tous les trônes du monde, tout un état-major de prétendants. Les fils de beaucoup de ces princes, vassaux ou alliés, étaient élevés à Constantinople dans la domesticité luxueuse du palais. On y accueillait volontiers aussi les victimes des guerres civiles, candidats malheureux au trône, compétiteurs renversés. Ainsi, l'empereur s’assurait le moyen de maintenir dans le devoir ses feudataires et se préparait des instruments pour leur opposer, à la moindre velléité de rébellion, un adversaire et un parti. La politique de fustinien se rencontre ici avec celle des empereurs macédoniens et des empereurs Comnènes : c’est par elle que Byzance, au vr siècle, a agi sur sa clientèle de rois barbares en Afrique, en Italie, en Espagne ; c'est par elle qu'entre le Dé et le xr° siècle elle a agi sur les Bulgares, sur les Serbes, sur les Croates ; c'est par elle qu’au xn° siècle encore, elle agissait sur les Serbes et les Hongrois.
Et sans doute ces vassaux ne furent point tous d’une fidélité égale et constante. Beaucoup se sont, et plus d’une fois, révoltés contre Byzance ou détachés d'elle. Mais, des rapports noués par la diplomatie entre eux et l'empire, deux conséquences importantes sont sorties.
La première, c'est que, du fait de ces relations, une multitude d'étrangers venait à Byzance, soldats et marchands, voyageurs et pèlerins, qui souvent y demeuraijent un temps assez long. Sur leurs âmes naïves, la capitale byzantine exerçait un prestige inouï : ils subissaient fortement l'influence de cette société riche, prospère, civilisée ; ils y arrivaient barbares ; en la quittant, ils étaient comme transformés. Dans ce creuset prodigieux qu'était la capitale, ils s’assimilaient plus ou moins complètement, ils devenaient des demi-Grecs ; et revenus dans leurs patries loin-. taines, ils répétaient à leurs frères les merveilles de la
grande cité, ils en gardaient eux-mêmes comme la nostalgie. Tsarigrad, comme l’appellent les Russes, Miklagard, comme la nomment les Scandinaves, hantait l'imagination de tout le monde barbare; par la renommée de sa richesse et de sa splendeur, par l'admiration qu’excitait cette Byzance tout en or, elle attirait à elle les aventuriers du monde entier, et elle en faisait d’autres hommes.
Et voici l'autre point. Par la diplomatie, par l'œuvre des missions, Byzance exerçait sur tous ces Etats barbares une influence civilisatrice. On verra plus loin comment Byzance fut vraiment l'éducatrice de l'Orient. Mais il faut constater ici qu'elle à, par son action, créé, au moins en Orient, une forme de pensée et de sentir commune, qu'elle à été, pour ke monde slave et oriental, ce que Rome fut pour le monde occidental et germanique. Ce n'est pas le moindre service qu'ait rendu la diplomatie byzantine, d'assimiler ainsi à l'empire ou du moins d'en rapprocher les tribus barbares qui peuplaient l'Orient et de faire d'elles des nations.