RamRhauwUR, op. cit
vir siècle avait établis le long de la mer Ionienne et dans le Péloponnèse ; on trouvait des Turcs cantonnés sur le Vardar, des Syriens et des Arméniens en Thrace et à Constantinople, des Valaques dans le Balkan et le Pinde, et partout des Slaves, dont les établissements, les Sclavinies, comme on les nommait, se rencontraient en Macédoine, sur le Strymon et aux portes de Thessalonique, en Thessalie, en Grèce, et jusqu'à l'extrémité du Péloponnèse. Dans la partie asiatique de l'empire, moins atteinte cependant par l'invasion, on rencontrait pareillement des éléments étrangers à l'hellénisme : Mardaïtes du Liban sur la côte sud d'Anatolie, Arabes faits prisonniers et cantonnés dans la région de l'Euphrate, Slaves en Bithynie, et surtout des Arméniens, très nombreux, et dont l’influence fut à certains moments prépondérante dans l'empire. Ce n'était point chose aisée de gouverner, d'unifier ces éléments divers, longtemps réfractaires à l'autorité impériale et parfois encore prêts à se révolter contre elle. Ce fut la tâche glorieuse de l'administration impériale d'assimiler progressivement ces éléments étrangers et, à cet Etat sans nationalité, de donner une façon de cohésion et d'unité. Par là, l'administration byzantine a été vraiment la solide armature qui soutint la monarchie et fit sa force : et l'œuvre qu'elle accomplit est assurément un des aspects les plus originaux de l'histoire byzantine, une des meilleures preuves de la puissance d'expansion de la civilisation byzantine.
Par quels moyens cette œuvre fut-<lle accomplie ? Ce fut, d’une part, en imprimant à tous ces éléments étrangers une marque commune, celle de l'hellénisme, en les unifiant d'autre part dans la profession commune de l'orthodoxie.
L'UNION PAR L’HELLÉNISME. — C'était un principe politique à Byzance de ne point, en général, brutaliser les vaincus : « Chaque peuple, dit un empereur du x° siècle, ayant des mœurs diverses et des lois différentes, doit rester en possession de ce qui lui est propre. » Assurément, il est arrivé parfois, contrairement à cette règle de tolérance, qu'on ait transporté de force des fractions de peuples d'une
région dans une autre et qu'à leur place on ait établi des colonies de langue grecque destinées à assurer la prédominance de l’hellénisme. En général, pourtant, on montra plus de douceur à ceux que la conquête annexaït à l'empire ou qui n'étaient point encore fondus dans son unité. On respectait leurs coutumes locales, on leur faisait place dans les cadres de l’administration provinciale, on leur accordait un traitement d'exception, des réductions d'impôts, des faveurs, par où on tâchait de les concilier à la monarchie. Ainsi, peu à peu, on les gagnaïit aux habitudes, à la culture de l'empire hellénisé.
« À la fois langue administrative, langue d’Eglise, langue littéraire, le grec, comme le dit Rambaud, avait un faux air de langue nationale. » Progressivement, insensiblement, tous ces éléments étrangers apprenaient à parler cette langue. Et telle était la force de cette civilisation byzantine qu'elle assimilait et transformait sans trop de peine ces éléments d'apparence disparate et réfractaire. « Byzance, comme on l'a écrit, reçoit ces étrangers incultes ou sauvages, elle les rend à l'immense civilisation de l'empire lettrés, savants, théologiens, habiles administrateurs, souples fonctionnaires. » Elle fait entrer dans son aristocratie, en les mariant à des femmes de noblesse grecque, l'élite des races qu'elle à soumises, Bulgares, Arabes, Arméniens, comme elle y fait entrer l'élite des étrangers, Italiens, Français, Espagnols, Scandinaves, qui viennent chercher fortune au service byzantin. Elle leur promet, elle leur distribue les grands commandements militaires, les hauts emplois administratifs. Byzance a eu des généraux d’origine arménienne, perse ou slave, des fonctionnaires italiens, bulpares, armé. niens, des ministres qui étaient des Arabes ou des Turcs convertis. Dans l'empire cosmopolite, le grec était la langue commune où pouvaient s'entendre tous ces étrangers ; et en parlant la même langue, insensiblement, tous prenaient des habitudes, des façons de vivre et de penser communes et se marquaient d'une même empreinte.
L'UNION PAR L'ORTHODOXIE. — La profession d'une foi commune achevait de rapprocher les éléments discordants dont se composait l'empire. La propagande religieuse n’a pas été, en effet, moins active au dedans de l'empire qu’elle le fut au dehors, et son importance y était plus grande encore : « condition de suprématie hors des frontières, elle est, en deçà des frontières, une condition d'unité et presque d'existence ». Sans doute, ici aussi, cette propagande a pris parfois la forme brutale de la persécution, contre les Pauliciens au rx° siècle, contre les Arméniens au x/°, contre les Bogomiles au x1r°, et l'on a détruit par milliers les hérétiques par le fer et par le feu. En général, pourtant, Byzance a fait preuve, pour gagner les âmes, d’une plus habile tolérance. Elle à évangélisé et conquis au christianisme les Slaves de Macédoine et du Péloponnèse, les Turcs du Vardar, les Maïnotes païens, les Arabes de Crète et du Haut- Euphrate ; du fond de l’Anatolie à l'extrémité de l'Italie, celle à multiplié les évêchés de rite grec, dont les titulaires, soumis au patriarche de Constantinople, ont été les meilleurs et les plus fidèles agents pour la diffusion de l'orthodoxie. Tout le monde sait quelle est, jusqu'en notre temps, dans le monde oriental, l'importance du lien religieux et comment l’idée de religion se confond avec l'idée de nationalité. Ce n'est là que l'héritage lointain de la tradition byzantine, de cet empire auquel l'orthodoxie tenait lieu d'unité nationale.
L'ASSIMILATION DES PAYS CONQUIS. — Quelques exemples concrets éclaireront utilement les remarques générales qui viennent d'être faites : ils montreront à la fois l'extraordinaire puissance d'expansion, la force d’assimilation que possédait la monarchie byzantine, et feront saisir sur le vif la souple habileté, l'inpénieuse variété de ressources que l'administration impériake apporta à sa tâche.
LA BULGARIE. — Lorsque, en 1018, Basile II eut achevé la soumission de la Bulgarie, il s'apit de réorganiser les vastes territoires que la protection de Dieu, comme disait l'empereur dans un acte officiel, venait de réunir à nouveau à l'empire des Romains. L'administration byzantine apporta dans cette œuvre un remarquable esprit de douceur et de tolérance. Par une habile distribution de titres, de faveurs et de dignités, le gouvernement impérial s'efforça d'abord d'attirer à lui l'aristocratie bulgare. Les survivants de la famille royale de Bulgarie prirent rang dans la noblesse byzantine : la veuve du dernier tsar reçut un des titres les plus élevés de la hiérarchie aulique : ses fils, parés de dignités sonores, devaient faire une belle carrière dans l'administration impériale. On s'efforça, par des mariages, de rapprocher les deux peuples : une fille du tsar Samuel épousa un Comnène, qui devint plus tard empereur : une autre grande dame bulgare épousa le premier gouverneur grec de la Bulgarie reconquise, le duc Constantin Diogène, et fut, elle aussi, mère d'empereur. En même temps, très adroitement, l'administration impénale s'appuyait sur l'Eglise. Du fait de la conquête, devait évidemment disparaître le patriarcat indépendant qu'avait eu le royaume bulgare. Mais, à sa place, on créa un organisme autonome, qui permit à l'Eglise bulgare de conserver entière son indépendance à l'égard de Constantinople, et à la tête de cette Eglise, on plaça un Bulgare, qui ne fut autre que l’ancien patriarche confirmé dans une nouvelle dignité. On fit plus : on ne se contenta pas de conserver à ce prélat toute l'étendue du ressort qu'il possédait au temps du dernier tsar ; on replaça sous son autorité tous les évêchés de la Bulgarie, telle qu'elle existait au moment de sa plus grande puissance, et on n'hésita pas, pour lui donner cette satisfaction, à détacher certains diocèses de la juridiction des métropolitains grecs qui les avaient usurpés. Le clergé bulgare garda tous ses privilèges, toutes ses immunités d'autrefois. Et de même, attentivement, l'administration byzantine se préoccupa de ne léser aucun droit ancien, de ne froisser aucune habitude ancienne, d'accorder à la
Bulgarie une large autonomie. Sous le haut commissaire impérial, le pronoèté ou duc chargé d'administrer la province, le pays conserva ses fonctionnaires indigènes et ses usages locaux. Les Bulgares payaient l'impôt en nature, à raison d'une mesure de blé, d’une mesure de millet, d’une cruche de vin pour chaque propriétaire d'un attelage de bœufs. La savante administration byzantine consentit À s’accommoder de ce système primitif : tant elle avait souci de ne point blesser les vaincus. Ainsi l'avait voulu Basile Il, quand il « avait ordonné que l’ancien ordre de choses serait partout maintenu » ; et peut-être, si ses successeurs avaient eu la même sagesse, s'ils n'avaient pas voulu mettre des Grecs à la tête de l'Eglise bulgare, et substitué l'impôt en argent aux vieilles prestations en nature, la Bulgarie se fûtelle soumise avec moins de peine à l'autorité de ses vainqueurs.
LA RÉGION DE L'EUPHRATE. — D'autres exemples sont plus caractéristiques encore des pratiques de l’administration byzantine.
En Asie Mineure, dans la partie orientale de la Cappadoce, aux frontières du monde arabe, & trouvait une région jadis prospère, que la guerre avait dévastée et dépeuplée. Au commencement du x° siècle, un aventurier arménien, un certain Mlen ou Mélias, venu au service de l'empire, réussit à reconquérir ce territoire et, pour en organiser la défense, il commença par remettre en état les vieilles forteresses qui s'y rencontraient, Lykandos, Tzamandos, Symposion : en récompense de ses services, il fut, avec le titre de patrice et de stratège, préposé au gouvernement de la nouvelle province. Mais la tâche de l'administration byzantine ne se borna pas à cette simple occupation du pays. Pour le mieux rattacher à l'empire, on y entreprit une véritable œuvre de colonisation. Mélias appela à lui, pour repeupler la contrée, une foule de ses compatriotes armé.niens, et bientôt la région redevint prospère. La campagne était fertile et propre à l'élevage du bétail et des chevaux ; les villes relevées de leurs ruines redevinrent florissantes.
À cette œuvre de résurrection économique s’ajouta une œuvre fort curieuse de propagande religieuse : toute une série d'évêchés nouveaux, dépendant du métropolitain de Césarée, furent créés pour marquer le pays à l'empreinte de l'orthodoxie.
Partout la propagande religieuse et la colonisation marchaient d'accord pour attacher plus fortement à l'empire les pays qu'il annexait. Lorsque, au début du x° siècle, le gouvernement impérial créa sur le Haut-Euphrate le thème de Mésopotamie, dont le noyau fut formé de territoires cédés à l'empire par un prince arménien, tout aussitôt l'Eglise entra en scène pour assurer à la monarchie la possession morale du pays. Une métropole fut créée à Kamachos, une des grandes villes de la province, et cinq évêchés en dépendirent. Semblablement, quand l'empire annexa Mélitène, le gouvernement impérial envoya dans le pays, pour le repeupler, des colonies nombreuses d’Armé.niens, de Syriens, d'Ibères, et se hâta de créer, sous l'autorité du métropolitain de Mélitène, toute une série d'évêchés orthodoxes. Même dans les régions où la conquête byzanune fut le plus éphémère, on constate le même empressement à employer la puissance de l'Eglise dans l'intérêt de l'empire. Un métropolitain fut établi à Samosate en même temps que se constituait le gouvernement de ce nom: un métropolitain fut installé dans le pays arménien de Taron, lorsque le souverain de cette principauté céda son petit Etat à Byzance. Et quand, au commencement du xr siècle, l'Arménie entière tomba sous l'autorité directe de l'empire, le premèkr soin du gouvernement fut de la peupler d'évêchés orthodoxes qui, au milieu du xr siècle, étaient au nombre de 21, suffragants du métropolitain de Keltzène (Erzindjan).
Dans cette grande œuvre de colonisation byzantine, les Arméniens semblent avoir tenu une place importante. C'est eux surtout qui ont peuplé ces districts reconquis sur les Arabes, et leur action, dès la fin du x° siècle, s’est étendue jusqu'à la Cülicie. Ainsi se préparait le terrain où devait naître plus tard le royaume de Petite- Arménie: et par là,
l'œuvre qu'entreprirent au x° siècle, aux confins du monde arabe, les aventuriers arméniens au service de Byzance, prend dans l'histoire une portée inattendue.
L'ITALIE DU SUD. — On pourrait, ailleurs encore, montrer comment l'Eglise orthodoxe travailla puissamment et uti lement pour l'empire. Quand on parcourt la liste des évêchés suffragants des métropolitains de Thessalonique, Larissa, Dyrrachium, Naupacte, Philippopoli au x° siècle, on est frappé de la masse de noms barbares qui y apparaissent. Îls attestent les progrès faits par l’orthodoxie parmi les populations slaves amenées à la foi chrétienne et l'assimilation progressive qui les fit entrer dans l'unité byzantine. Mais un autre exemple est plus intéressant encore et plus significatif pour montrer comment l'empire étendait son autorité et son influence : c'est celui de l'Italie du sud, dont Byzance, au x° et au xI° siècle, fit comme une nouvelle Grande-Grèce.
Lorsque, à partir de la fin du rt siècle, Byzance reprit pied en Italie, le grand souci de l’administration impériale fut de rattacher du mieux qu'elle pourrait à l'empire ces pays essentiellement latins. Pour cela, très adroitement, elle s'adapta aux conditions de la vie locale, laissant à l'aristocratie indigène une part dans le gouvernement provincial, s'efforçant de la gagner d'autre part en lui prodiguant les titres pompeux de la hiérarchie aulique. Soucieuse de ne rien brusquer, respectant soigneusement les usages du pays, l'administration impériale sut se concilier ainsi les populations de Ja Calabre et de la Pouille, assez pour faire naître chez elle une inébranlable fidélité et un long attachement à Byzance, assez pour les assimiler rapidement à l'hellénisme. Ici encore ce résultat fut obtenu en partie par l'envoi en Italie de colonies orientales ; il le fut surtout par une habile politique religieuse qui, dans ce pays latin, fit prédominer msensiblement l'Eglise, le rite et Ia liturgie orthodoxes. En Calabre, huit évêchés furent créés, dépendant d'une métropole nouvelle instituée à Santa-Severina. Dans la Terre d'Otrante, cinq évêchés nouveaux furent
établis, dépendant de la métropole nouvelle d'Otrante. Sur tous ces sièges on installa des prélats grecs, soumis à l’autorité du patriarche de Constantinople. Quant aux prélats latins qui existaient dans le pays, on s’efforça de les attirer dans les cadres de la hiérarchie ecclésiastique byzantine, en leur offrant une situation plus indépendante et le titre d'archevêque : ce fut le cas pour Bari, Tarente, Trani; et par cette distribution de faveurs, on se flatta de les détacher de Rome et de faire d'eux de fidèles sujets de l'empire. Mais les agents les plus actifs de l'hellénisation furent les moines. Dans toute l'Italie du Sud, se fondèrent une multitude d'établissements monastiques, peuplés de moines grecs, dont l'infatigable propagande s'étendit jusqu'en Campanie, et jusqu'aux portes de Rome même. Autour de leurs couvents, de leurs chapelles, de leurs ermitages, les populations se groupèrent, et à leur contact elles apprirent le grec. Aujourd'hui encore, l'Italie méridionale est pleine de leur souvenir: on y trouve par centaines des chapelles décorées de peintures et d'inscriptions, où les laïques s'expriment en grec aussi bien que les religieux. Par là, la langue, le rite, la civilisation de Byzance se sont répandus en Italie ; et de même, dans ce pays complètement hellénisé, le droit byzantin a été la règle des contrats; le grec a été la langue des actes publics comme des actes privés. Et l'empreinte hellénique a été si profonde que, même après la chute de la domination byzantine, au xnr°, au xIV° siècle encore, le pays était tout entier de langue et de rite grecs.
On voit avec quelle habileté l'administration byzantine gouverna l'empire. À toutes les époques de l'histoire, pour assurer l'autorité du basileus, cette administration a su mettre en œuvre une variété de ressources inépuisable. Dans l'ombre tutélaire du pouvoir central, elle a laissé place aux autonomies locales, soucieuse de ne point froisser, de se concilier les sujets. Elle a, dans les pays soumis, ingénieur serment mis au service de l'Etat l'influence de l'Eglise, et par elle, fait pénétrer tout ensemble le rite orthodoxe et la culture grecque. Et ainsi cette administration savante, bien
organisée, fortement centralisée, obéissant à une direction précise et consciente de la grandeur de sa tâche, à rendu à l'empire ce service éminent : de donner à cet Etat, qui n'avait ni unité de race ni unité de langue, l'unité qui résulta de [a pratique commune de l’hellénisme et de l'orthodoxie.