CHAPITRE V
Les causes de la prospérité économique de l'empire. — Les objets du commerce. — La politique économique de l'empire. — L'agriculture.
LES CAUSES DE LA PROSPÉRITÉ DE L’EMPIRE. — LES ROUTES DU COMMERCE. — Par sa situation géographique, l'empire byzantin était destiné à une grande prospérité commerciale. Placé au point de jonction de l'Asie et de l’Europe, intermédiaire naturel entre le monde asiatique et l'Occident, il se trouvait au point où venaient aboutir et se joindre toutes les grandes voies commerciales alors fréquentées et connues. Dans la péninsule des Balkans, il était au point de départ des routes qui, de Constantinople ou de Thessalonique, s'en allaient le Iong des fleuves de Thrace et de Macédoine vers la vallée du Danube et les peuples qui l'habitaient, et au-delà vers la Hongrie et vers l'Europe centrale ; pareillement il possédait la grande voie transversale qui, suivant le tracé de l'antique Via Egnatia, traversait la péninsule d'ouest en est, de Dyrrachium à Constanti-
nople, et reliait l'Adriatique au Bosphore, chemin magnifique ouvert vers l'Italie et vers l'Occident. Dans la mer Noire, par les ports de Crimée, il était à portée des routes fluviales du Dniéper et du Don, qui pénétraient profondément dans la Russie méridionale ; d'autre part, au fond de la mer Noire, dans le pays des Lazes, l'antique Colchide, et plus tard à Trébizonde, il tenait les chemins qui, par le Caucase et les rivages de la Caspienne, atteignaient les oasis du Turkestan, Boukhara, Samarcande, l'Asie centrale, la Chine lointaine. En Syrie, débouchaient les routes des caravanes qui, à travers la Perse, reliaient l’Extrême-Orient à la vallée de l'Euphrate et au monde byzantin, celles aussi qui, venant du golfe Persique, apportaient les produits de Œylan, de l'Inde, de l’Indochine, de la Chine. Alexandrie enfin et les ports de la mer Rouge étaient à la tête des routes maritimes qui conduisaient d'une part vers l'Ethiopie, vers ce grand port d’'Adoulis où les caravanes d'Aksoum déversaient tous les produits de l’intérieur de l'Afrique, et d'autre part, le long des rivages d'Arabie, vers Ceylan, où venaient se rassembler les richesses de l'Inde et de l'Extrême-Orient. Sans doute, une partie de ces grandes routes de commerce était entre les mains des Perses et, plus tard, des Arabes ; et par là, Byzance, qui n'allait que rare ment chercher les denrées exotiques aux pays producteurs, se trouvait dans la dépendance d'intermédiaires qui souvent étaient des ennemis. C'est pour cela qu'au vr siècle Justinien s'était efforcé d'ouvrir avec l’Extrême-Orient des relations directes, afin d’affranchir les négociants byzantins de la sujétion onéreuse et gênante que créait le monopole perse. C'est pour cela qu’au vi‘ siècle encore Byzance s'était efforcée d'entrer en rapports avec.les Turcs qui occupaient les oasis du Turkestan. Ces tentatives n'avaient point réussi. Mais, malgré ces obstacles, la prospérité du commerce byzantin demeurait incomparable. L'empire tenait en effet tous les rivages où venaient aboutir les routes du grand commerce mondial, et ainsi il centralisait, pour le répandre ensuite à travers le monde méditerranéen, tout ce que ces routes apportaient.
LES PORTS. — Sur tout le pourtour de la Méditerranée orientale, l'empire possédait d'autre part des ports magni fiques, centres actifs pour les échanges, où affluaient les marchandises et les négociants du monde entier. Ce fut, jusqu'au vit siècle, Alexandrie d'Egypte, qui exportait à Constantinople aussi bien qu'en Arabie les riches moissons de la vallée du Nil, et qui recevait par la mer Rouge les produits de l'Ethiopie, de l'Afrique, de l'Arabie heureuse, de l'Inde et de la Chine, les épices, les parfums, les pierres précieuses et les métaux rares. Ce furent, jusqu'au vir siècle aussi, les ports de Syrie, où les caravanes apportaient la soie brute de là Chine et les richesses de l'Orient, emportant en échange les produits des manufactures syriennes, verreries émaillées, fines étoffes, broderies, bijoux, et le corail et l’ambre, et le jade et les vins, qui s'en allaient jusqu'aux extrémités de l'Orient. C'étaient les ports de la côte d'Anatolie, Tarse, Attalia, Ephèse, Smyrne, Phocée, et dans la mer Noire, Trébizonde au sud, où se tenaient des foires importantes, Cherson au nord, le grand entrepôt du commerce avec les Petchenègues, les Khazars, les Russes, qui y apportaient les pelleteries et les fourrures du Nord, le caviar et le blé, et y achetaient les produits de l’industrie byzantine, bijoux précieux et riches étoffes. C'étaient, sur là côte de Grèce, Nauplie, Corinthe, Patras, Athènes, Négrepont, où l’on venait acheter les soieries fabriquées dans les ateliers du Péloponnèse, de Corinthe et de Thèbes ; c'étaient Durazzo, Avlona, Corfou sur la mer lonienne ; c'était Thessalonique surtout, le centre économique le plus important d'Europe après Constantinople, le point de passage nécessaire de tout le commerce qui allait de l’Adriatique au Bosphore, le débouché naturel de l'exportation pour les peuples slaves des Balkans. Chaque année, à la fin d'octobre, au moment de la fête de saint Démétrius, une foire célèbre se tenait dans la plaine du Vardar. Dans la ville de toile et de bois qui naissait alors pour quelques jours au bord du fleuve, Grecs et Slaves se rencontraient, Italiens et Espagnols, et des « Celtes d'au delà des Alpes » et des gens qui venaient des bords lointains de l'Océan. Les boutiques
regorgeaient de marchandises précieuses, tissus de Béotie et du Péloponnèse, produits de l'Egypte et de la Phénicie, tout ce qu'apportaient les vaisseaux d'Occident, étoffes et vins d'ltalie, tapis brodés d'Espagne, tout ce qui, par Constantinople, arrivait de la mer Noire lointaine, poissons salés. fourrures, cire, caviar, esclaves même. C'étaient encore, sur Ja côte de Thrace. Héraclée, Sélÿmbrie, Rodosto. Et c'était surtout Constantinople.
De toutes les parties du monde on affluait dans la capitale de l'empire. Un poète du vr siècle montre joliment les vaisseaux de commerce de l'univers voguant pleins d'espérance, vers la cité reine et les vents eux-mêmes conspirant pour y amener les marchandises dont s'enrichissent ses citoyens. Telle elle fut à toutes les époques, le grand emporion où Se centralisait le commerce du monde. Les bazars de Byzance, le long de la grande rue de la Mésè, étaient une chose incomparable, où s'entassaient les produits des industries de luxe, étoffes somptueuses aux couleurs éclatantes, aux riches broderies d'or. orfèvreries merveilleuses, hijoux étincelants, et les ivoires aux délicates sculptures, et les bronzes niellés d'argent, et les émaux cloisonnés d'or, où, sous les portiques et sur les places, travaillant et vendant en plein vent, se succédaient les innombrables corps de métier de l'industrie byzantine, orfèvres, peaussiers, ciriers, boulangers, marchands d’étoffes de soiïe et de lin, marchands de porcs et de moutons, de chevaux ou de poisson, parfumeurs qui avaient leurs étalages sur la place même du palais impérial, afin que la bonne odeur de leurs marchandises montât, comme un encens, vers l'image du Christ qui dominait l'entrée de la demeure impériale. Une foule animée, bruyante, cosmopolite, remplissait la grande cité, Syriens, Arabes, Asiatiques du Pont et de Cérasonte qui y apportaient leurs toiles, de Chaldée et de Trébizonde qui y apportaient leurs épices et leurs parfums, Russes qui y venaient vendre du poisson, du sel, des fourrures, Bulgares qui y débitaient du lin et du miel, gens d'Arménie et gens d'Occident, d’Amalfi, de Venise, de Gênes, de Pise, dont certains possédaient même
au bord de la Corne d'Or un quartier spécialement réservé à leurs entrepôts et à leurs colonies. Les Russes qui, sur leurs longs monoxyles, descendaient chaque année le Dniéper, étaient établis à Saint-Mamas, l'actuel Béchiktach ; les Vénitiens étaient installés au plus bel endroit de la Corne d'Or, depuis les environs du Grand Pont jusqu’au dessous de la mosquée de Soliman; les Génois, d'abord logés à côté de leurs concurrents, recevaient plus tard importante position de Galata ; les Bulgares aussi avaient leurs entrepôts.
À tous ces étrangers, Constantinople apparaissait comme une merveille de richesse, de splendeur et de prospérité. « C'est la gloire de la Grèce, dit un Français du x1r siècle ; sa richesse est fameuse, et elle est plus riche encore que sa renommée. » « C’est une grande ville d'affaires, dit le juif Benjamin de Tulède: les marchands y viennent de tous les pays du monde, et il n'y a pas, à l'exception de Bagdad, de ville qui lui soit comparable dans l'univers. » On disait, au rapport de Robert de Clari, « que les deux parts de l'avoir du monde étaient en Constantinople, et la tierce était éparse par le monde » ; et tout le monde connaît le passage caèbre où Villehardouin affirme qu'on ne « pouvait croire que si riche ville pôût être en tout le monde » et, à la vue de « ces riches tours », de ces « riches palais » — le mot riche revient sans cesse sous sa plume — se déclare absolument ébloui devant la cité « qui de toutes les autres était souveraine ».
LA MARINE ET L'EXPANSION ÉCONOMIQUE, — Enfin — et c'est une autre raison de cette prospérité — |a marine byzantine fut pendant de longs siècles la maîtresse incontestée de la Méditerranée, et la police vigilante qu'elle y fit y entretenait une absolue sécurité, dont profitaient, pour leur commerce, les populations industrieuses et actives de la monarchie. Les négociants d'Egypte, de Syrie, d'Arménie étendaient jusqu'aux extrémités de la Méditerranée le champ de leurs opérations commerciales ; on les rencontre, au vr° et au vir siècle, en Afrique, en Sicile, en Italie,
jusqu'au fond de l’Adriatique, à Ravenne; on les trouve en Espagne et en Gaule, à Marseille, à Bordeaux, à Narbonne, jusqu’à Tours, à Orléans et à Paris. Ces « Syriens », comme on les appelait, formaient même dans certaines villes d'Occident des colonies assez importantes: ils y apportaient les étoffes, les cuirs travaillés, les vins de Syrie, les papyrus d'Egypte. Dans la Méditerranée, devenue une mer byzantine, les Grecs avaient une supériorité incontestable, que nul ne songeait à leur disputer ; et telle était la place que tenait Byzance dans le monde économique du vi‘ siècle que ses monnaies étaient universellement acceptées sur tous Jes marchés de l'univers. Longtemps, la pièce d'or byzantine garda ce privilège : à l'époque des Croisades encore, le « besant » — nom caractéristique du sou d'or byzantin — était, dans tout l'Orient méditerranéen, la monnaie Ja plus répandue et la plus estimée.
Sans doute, la conquête de l'Egypte et de la Syrie par les Arabes fut, au vir siècle, un grave désastre pour le commerce byzantin. L'empire perdit de ce fait le grenier inépuisable qu'était la vallée du Nil, les richesses de l’industrie syrienne, qui avait depuis le vi* siècle conquis presque le monopole de Ja fabrication des soieries, et tant de ports admirables, centres d'une activité merveilleuse. Pourtant, la prospérité économique de l'empire n’en demeura pas longtemps sérieusement interrompue. Sans route, au IX° et au x° siècle, le redoutable développement de la piraterie musulmane, en faisant disparaître toute sécurité dans Îles mers orientales, porta au commerce de Byzance un coup assez rude. Cette fois encore, on réussit à conjurer le il. La décadence de la marine byzantine eut des résultats plus fâcheux. A partir du x1° siècle, le pavillon grec disparaît de plus en plus en Méditerranée, et les flottes des grandes villes commerçantes d'Italie, Pise, Venise, Gênes, s'assurent de plus en plus le monopole des transports et des échanges. Malgré cela, jusqu'au dernier jour de l'empire byzantin, Constantinople, par sa situation merveilleuse, dermeuràa un des grands entrepôts du commerce mondial, un des grands marchés où se rencontraient
les peuples de l'univers. Et si, de cette prospérité économique persistante, l'empire byzantin décrépit ne profitait plus guère — les bénéfices en allant à d’autres — elle n'en atteste pas moins, de façon significative, tout ce que, au temps de sa grandeur, l'empire dut à la position géographique de sa capitale, qui fit d’elke, durant des siècles, le centre économique du monde oriental.
LES OBJETS DU COMMERCE. — Quels étaient les objets principaux qui formaient la matière de ce commerce ?
Un petit livre du x° siècle, découvert il y a environ vingtcinq ans, nous laisse assez bien entrevoir quelques-uns des traits caractéristiques de l’industrie byzantine. Dans l'énumération, d'ailleurs incomplète, qu'on y trouve des corporations industrielles de la capitale, un fait est significatif : la place essentielle qu'y tiennent les industries de luxe. À côté des corps de métier — épiciers, bouchers, boulangers, marchands de marée, charcutiers, marchands de vin — à qui incombe la lourde charge de faire vivre la capitale, à côté des industries du bâtiment — menuisiers, serruriers, peintres, marbriers — dont l'importance est toute naturelle dans une ville où toujours on construisit beaucoup, à côté des banquiers dont le nombre atteste l'importance qu'avait le commerce de l'argent, un autre groupe de corporations, le plus riche, le plus florissant peut-être, est constitué par les fabricants de ces objets de luxe qui assuraient dans le monde entier le prestige de Byzance. Ce sont les orfèvres, qui font le commerce de l'or, de l'argent, des perles et des pierres précieuses. Ce sont les fabncants et les importateurs de soieries, dont les uns font le commerce de soie grège, dont les autres fabriquent les tissus de soie, tandis que d'autres ont le monopole de la vente des étoffes byzantines et d'autres la spécialité des
soieries et des vêtements importés de Bagdad ou de Syrie. Ce sont les marchands d’'étoffe de lin, qui viennent du Strymon, du Pont, de Cérasonte. Ce sont les meurs qui vendent les épices et les aromates, si chers à la société du moyen âge, et qui arrivaient dans la capitale par Trébizonde et la Chaldée. Et ces indications résument assez bien ce que Byzance offrait à l'exportation. Cétaient les magnifiques étoffes de soie, teintes en pourpre éclatante, en violet sombre, en couleur fleur de pêcher, et tout historiées de broderies, de figures d'animaux, de sujets sacrés ou profanes, qui étaient le monopole et la gloire des ateliers byzantins : à côté de Constantinople, Thessalonique, Thèbes, Corinthe, Patras étaient célèbres par la place qu'elles faisaient à cette industrie. C'étaient les merveilleuses orfèvreries, les bijoux étincelants de pierreries et de perles, les plaques d'émail cloisonné qui servaient aussi bien à la décoration des reliquaires et des icones qu'à la splendeur des habillements, les bronzes niellés d'argent, tous les arts du feu et du métal, où Thessalonique, après Constantinople, était la grande productrice. C’étaient les lourds brocarts d'or et les fines toiles, les verreries élégantes, les ouvrages d'ivoire, les peaux de bêtes teintes en couleur de pourpre, bref tout ce que le moyen âge a connu en fait de luxe précieux et raffiné.
L'empire byzantin importait d'autre part, de toutes les régions du monde oriental, les denrées précieuses qui, de ses marchés, se répandaient ensuite à travers l'Occident et les matières premières que ses artisans transformaient. De l'Extrême-Orient, par l'intermédiaire des Arabes, lui arrivaient la soie de Chine, les pierres précieuses et les perles de l'Inde, les épices et les aromates. De Bagdad et de Syrie lui venaient les vêtements de soie, les vins précieux, les tapis magnifiquement brodés. Damas, Alep, Antioche étaient les centres principaux de ces échanges avec le monde arabe. Les routes de caravanes qui traversaient l'Asie centrale aboutissaïient d’autre part en Arménie, où la grande ville d'Arzen était un centre actif de transactions et où le port de Trébizonde offrait aux marchandises leur débouché vers
Constantinople. Des riches régions de la Russie méridionale, l'empire recevait le blé, les poissons salés, le sel, le miel, la cire, k caviar, les fourrures et les pelleteries du Nord, l'ambre et les esclaves. Cherson était le grand entrepôt de ce commerce, et davantage encore Constantinople, où les marchands russes fréquentaient en grand nombre. Du Balkan slave arrivaient, principalement à Thessalonique, le lin et le miel, les poissons salés et les produits variés de l'agriculture serbe et bulgare.
Toutes ces marchandises qu’elle importait, Byzance les répandait, avec les produits de sa propre industrie, à travers l'Occident. L'empire faisait un commerce actif avec Îles villes maritimes d'Italie, Bari, Amalf, Pise, Gênes, Florence et surtout Venise. Il recevait par leur intermédiaire Îles marchandises d'italie et d'Allemagne, métaux bruts et ouvrés, toiles de chanvre et de lin, laines brutes et étoffes de laine, tapis brodés d'Espagne, vins et salaisons.
D'assez bonne heure, des traités de commerce conclus avec les nations étrangères avaient réglé les modalités de ces relations. Dès le x° siècle, Byzance avait signé des conventions de cette sorte avec les Arabes, avec les Russes, avec les Vénitiens. Ces actes, qui nous ont été en partie conservés, sont fort curieux à étudier. Ils sant pleins de restrictions, de mesures d'exception et de privilège, de surveillance étroite et d'exigences assez vexatoires ; et ils permettent de se rendre compte, assez exactement, de ce qu'était la politique économique de l'empire.
LA POLITIQUE ÉCONOMIQUE DE L’EMPIRE. — Un trait assez remarquable est à noter tout d'abord. Après avoir, dans les premiers siècles, volontiers encouragé le trafic de ses nationaux avec les pays étrangers, après avoir, au vir° siècle encore, par la publication du Code nautique, favorisé de son mieux le développement de la marine marchande,
l'empire semble en être venu insensiblement à une autre conception des relations commerciales. Au lieu d'importer lui-même les marchandises du dehors, il laissa volontiers aux étrangers le soin de les lui apporter ; au lieu d'exporter lui-même les produits de son industrie, il encouragea les étrangers à venir les chercher sur les marchés byzantins. Il ne déplaisait pas à l’orgueil grec de faire apparaître ainsi Constantinople comme Île centre du commerce du monde, de montrer aux peuples de l'univers, qui s donnaient rendez-vous aux rivages du Bosphore, la richesse de la capitale, l'étendue de ses relations, la quantité prodigieuse de marchandises précieuses qu'y déversait la terre entière ; le gouvernement impérial voyait là un accroissement de Sa puissance et de son prestige. [| méprisait trop d'autre part — au moins jusqu'au x° ou x siècle — l'Occident encore barbare pour redouter beaucoup sa concurrence, et il jugeait naturel que le monde vint chercher chez lui les objets que fabriquait son industrie et dont il se réservait jalousement ke monopole. Au lieu de s'ouvrir des débouchés commerciaux, Byzance, orgueilleusement, attendait qu'on vint à elle ; elle jugeait qu'ainsi, avec moins d'efforts, elle ne gagnait pas moins d'arpent. Erreur économique qui devait avoir de graves conséquences, Je jour où des peuples plus actifs, plus jeunes, tenteraient de supplanter le commerce byzantin et d'exploiter pour leur propre compte le riche marché de l'Orient, dont Byzance s'était constituée le gardien jaloux et le courtier complaisant.
La politique économique de Byzance se réglait tout entière d'après ces principes. On a dit justement que la Constantinople du moyen Âge «était le paradis du monopole, du privilège et du protectionnisme ». L'industrie y était minutieusement réglementée, étroitement surveillée par l'Etat. Ainsi que dans toute |a société du moyen âge, l'organisation des corporations, dont chacune avait sa spé. cialité strictement déterminée, ne laissait aucune place au travail libre ni à l'initiative individuelle. L'Etat fixait la quantité des achats, la qualité de la fabrication, les prix de vente et le taux des salaires. Il exerçait sur l’industrie
une tutelle constante, perquisitionnant dans les magasins, inspectant les livres de comptes, interdisant l'exportation de certains produits, appliquant partout un régime redoutable de protectionnisme et d’inquisition. Sa politique n'était pas moins rigoureuse à l'égard des négociants étrangers. On surveillait fort exactement les marchands qui venaient à Byzance: on leur défendait d'importer certaines marchandises — le savon de Marseille par exemple — qui pouvaient concurrencer l'industrie nationale; on leur défendait l'exportation de certaines marchandises, en particulier des soieries teintes en pourpre violette, qui étaient réservées à l'usage exclusif de la cour impériale. II y avait toute une série d'étoffes appelées « les articles prohibés » (rt xexwAbuevx), et qui ne pouvaient, sous aucun prétexte, être vendus à des étrangers. La douane impériale surveillait attentivement à la sortie l'exécution de ces prescriptions ; il fallait, pour que l'exportation des étoffes fût permise, qu'elles eussent été au préalable marquées du sceau du préfet de la ville: et le vendeur comme l'acheteur, qui n'observaient pas ces règlements, étaient passibles de peines sévères, de l'amende, du fouet et de la confiscation des marchandises. Toute fraude, toute contrebande étaient sévèrement punies. Des droits fort lourds frappaient en outre les transactions, taxes à l'entrée sur les importations, taxes à la sortie sur les exportations, taxes sur l'achat et sur la vente. Une administration tatillonne et tracassière veillait à l'observation stricte de toutes ces mesures passablement vexatoires. Dans les ports, au passage des Détroits, les commerciaires examinaient les cargaisons et fouillaient les bagages des voyageurs avec une rigueur déplaisante, qui soulevait l'indignation de l'évêque Luitprand de Crémone, dont les douaniers impériaux respectaient insuffisamment le caractère diplomatique. Des tribunaux maritimes, que présidait le parathalassite, appliquaient durement les sanctions contre les contrevenants. Tout cela était l’occasion de vexations nombreuses, auxquelles correspondait par ailleurs un régime de privilèges et d'exceptions accordés, selon les besoins de la politique générale, à certaines nations plus
favorisées. Venise, en particulier, en obtint de bonne heure de considérables, qui lui firent, peu à peu, dans l'Orient byzantün, une situation hors de pair.
Mais, malgré les erreurs de ce système peu libéral, il est certain que l'empire en tirait des ressources financières appréciables. On a pu calculer qu’au xir° siècle, les empereurs percevaient, dans la seule ville de Constantinople, pour les loyers des boutiques, pour les droits de marché et de douane, un revenu annuel de 7 300 000 sous d’or, plus de 500 millions d'aujourd'hui. On voit, par ce seul chiffre, quelle importance avait pour la grandeur de l'empire et pour sa situation financière la prospérité économique de la monarchie, et pourquoi le développement du commerce était un des soucis constants du gouvernement impérial. Aussi bien le soin d'alimenter la capitale, de ne point mécontenter la turbulente population de Constantinople eût-il suffi à imposer au gouvernement cette Ppréoccupation des choses économiques : une des attributions essæntielles du préfet de la ville était de fixer, selon la quantité des importations, le prix du pain, du vin, du poisson et de la viande.
L'AGRICULTURE. — Une autre source de la richesse publique était l’agriculture. « Deux choses, écrit un empereur du x* siècle, sont nécessaires à la conservation de l'Etat : l'agriculture, qui nourrit les soldats, et l'art militaire, qui protège les agriculteurs. Toutes les autres professions sont inférieures à ces deux-là » ;: et il recommandait en conséquence aux gouverneurs des provinces de veiller attentivernent à ce que les laboureurs ne subissent ni vexations ni dommages.
LE RÉGIME DE LA TERRE. — L'empire byzantin. comme l'empire romain, était essentiellement fondé sur des bases
agricoles. La grande majorité des populations des provinces se consacrait au travail de la terre; l'impôt qui frappait la propriété foncière était une des meilleures recettes du trésor. Pourtant, il est assez difficile de déterminer avec précision quelle était dans l'empire byzantin la situation de l’agriculture, quel était le régime de la terre et la condition des classes rurales. On constate en Orient, comme dans tous les Etats du moyen âge, une double évolution assez inquiétante : l’une, qui tend à faire disparaître la petite propriété libre, progressivement absorbée par les usurpations des possesseurs de grands domaines ; l'autre, qui tend à assimiler les paysans libres, organisés en communautés agricoles, aux colons qui travaillaient sur la terre du maître et qui étaient attachés héréditairement au sol qu'ils cultivaient. On constate, par ailleurs, la préoccupation constante du gouvernement impérial de s'opposer à ce double courant, soit en protégeant, comme firent les empereurs du vi, du vrrr, du x° siècle, la petite propriété agricole des « pauvres» contre les usurpations des « puissants », soit en tâchant, comme l'essayèrent au vi siècle les empereurs iconoclastes par la publication de leur Code rural, d'améliorer la condition des travailleurs agricoles en transformant le colonat et en développant Îles communautés de villages dotées de plus de liberté. Mais ces efforts ne furent que partiellement couronnés de succès. Les usurpations des grands ne firent que s'accroître, le lien qui attachait l'homme à la terre que se renforcer, et le nombre des serfs de la glèbe ou räpnixo qu’augmenter. La question sociale, on le verra, se posa dans l'empire byzantin avec une acuité extrême, souvent dangereuse pour la tran:quillité et la prospérité de l'Etat.
La politique fiscale du gouvernement fut d'autre part. assez fâcheuse pour l'agriculture. « Le grand nombre des paysans, écrivait un empereur du x° siècle, est le signe que les besoins publics sont satisfaits, par le versement exact des impôts, par l’accomplissement des devoirs militaires : toutes choses qui viendraient à manquer, si venait à disparaître la grande quantité d'habitants des campagnes. » Pour
assurer le recrutement de l’armée, pour maintenir l'équilibre du budget, le gouvernement impérial s’appliqua de son mieux à conserver cette « grande quantité d'habitants des campagnes ». Mais la diminution croissante de la matière imposable, la crainte de voir fléchir à l'excès les ressources que l'impôt foncier fournissait au trésor, amenèrent l'administration impériale à prendre souvent des mesures regrettables, comme fut par exemple ce système assez vexatoire de responsabilité collective qu'elle imagina pour la levée des impôts. Sans cesse partagé entre le désir louable de ne point écraser outre mesure le petit contribuable et l’impérieux besoin d'argent, le gouvernement byzantin pratiqua toujours une politique financière assez incertaine, dont l’agriculture devait lourdement pâtir.
LA CONDITION DE L'AGRICULTURE. — On imagine aisément les conséquences de cet état de choses, auquel s’ajoutaient les misères de la guerre, l'insécurité des campagnes et les vexations de l'administration. Au vi‘ siècle déjà, les campagnes se dépeuplaient, l’agriculture était à l'abandon, les provinces étaient « proprement inhabitables », et la population refluait vers les grandes villes, si bien que, selon le mot d'un historien, «les coHecteurs ne trouvaient plus d'argent à rapporter, parce qu'il n'y avait plus de gens pour payer l'impôt ». Au x° siècle, les textes officiels parlent sans cesse de la détresse des pauvres, de l'insatiable cupidité des grands qui, « comme la gangrène, s'attache au corps des agglomérations villageoises pour consommer leur ruine ». Au x1r° siècle, les paysans délaissaient leurs champs pour se réfugier dans les villes ; pour fuir la tyrannie fiscale, beaucoup de gens passaient à l'étranger ; et la liste est en effet interminable — on k voit par les exemptions dont bénéficia le couvent de Patmos — de toutes les charges, de toutes les corvées, de toutes les exactions, qui pouvaient s'abattre sur le malheureux paysan. Et comme par ailleurs les grands domaines étaient souvent fort médiocrement cultivés et contenaient beaucoup de parties stériles, les
ressources qu'on pouvait attendre de la terre s'en trouvaient encore davantage diminuées.
Il est malaisé dans ces conditions d'apprécier exactement quel élément de puissance l'agriculture apportait à l'empire. 1l y a lieu de croire, cependant, qu'il existait des régions de riche production agricole ; les plaines de Thrace produisaient en abondance les blés qui servaient en partie à l'alimentation de Constantinople ; l'Asie Mineure paraît avoir été, en beaucoup de 5es provinces, une région fertile : il est question dans les textes des magnifiques domaines qui remplissent la plaine de Cilicie ou le thème des Thracésiens ; la Cappadoce, où l’on rencontre de grands propriétaires de vignobles, de grands éleveurs de bétail, était, à ce qu'il semble, un pays non moins riche. Mais il faut se résigner à ignorer le détail des choses. Tout ce qu'on peut dire, c'est que, lorsque le gouvernement était aux mains d'un prince énergique, assez fort pour protéger les petits, assez habile pour bien administrer l'empire, la situation économique de la monarchie, fondée sur le double développement du commerce et de l'agriculture, apparaissait satisfaisante en somme. Au xr siècle, l'ensemble des revenus de l'empire s'élevait, on l'a vu, à 650 millions, qui équivaudraient aujourd'hui à plus de trois milliards *, et à la mort de Basile 1], il y avait en caisse une réserve de 220 millions, plus d’un milliard de notre monnaïie. Il faut donc admettre que, malgré le poids des dépenses, les ressources de l'empire étaient énormes, sà prospérité économique réelle, et qu'il y trouva longtemps un élément de puissance incontestable. Les moments où l'empire a été le plus puissant correspondent assez exactement — et cela prouve l'importance de l'agriculture — aux époques où le gouvernement a pris souci de protéger la petite propriété.
1. D'autres chiffres ne sont pas moins significatifs : au commencement du vr siècle, l'empereur Anastase avait pu mettre en réserve une somme de 355 millions, qui vaudraient aujourd’hui de un milliard et demi à deux milliards ; au milieu du 1ix* siècle, Théophile et Théodora laissalent un trésor de cent quarante millions, qui en vaudralent sept cente aujourd'hui.