CHAPITRE VI
La grande cité militaire. — La grande ville mondaine. — Les monuments de Constantinople. — La grande ville religieuse. — La grande ville d'industrie et de commerce. — La grande ville intellectuelle et artistique. — La ville de plaisir. — La population de Constantinople.
Dans l'immense empire byzantin, Constantinople, sa capitale, occupe une place unique, extraordinaire. Elle est le centre politique et administratif, le centre religieux et économique, le centre littéraire et artistique de la monarchie. Elle est la cité reine, vers laquelle le monde entier regarde, le pôle d'attraction vers lequel tous se tournent, les sujets de l'empire aussi bien que les étrangers. Elle est plus qu’une ville ordinaire, elle est pour les Byzantins « la ville gardée de Dieu », ou plus simplement « la ville » : et alors que les grandes cités de l'Occident moderne n'étaient pour la plupart que de pauvres et médiocres bourgades, elle est la reine des élégances, le centre du monde civilisé, et, comme on l'a dit joliment, «le Paris du moyen âge ». Elle est davantage encore. Plus d'une fois, au cours de sa longue histoire, elle à été à elle seule tout l'empire; plus
d'une fois, elle a refait l'empire, et de la catastrophe où il semblait s’abîmer, elle à fait jaillir une renaissance qui lui a apporté le salut. « Au temps de Romain Lécapène et de Syméon, écrit A. Rambaud, elle était presque tout ce qui restait à la monarchie de ses possessions d'Europe. Au temps des Héraclides, au temps des Comnènes, elle était presque tout ce qui lui restait de ses provinces d'Asie. Maïs, quand venait l’occasion favorable, elle réagissait, ici contre les Bulgares, là contre les Arabes, contre les Seldjoucides. Par sa politique, elle recréait l'empire, tantôt à l'est, tantôt à l'ouest du Bosphore. Tant que cette prodigieuse forteresse de Constantinople n'avait pas succombé, rien n'était fait : la monarchie restait debout ; l’Euphrate et le Danube pouvaient encore redevenir ses frontières. Quand enfin Îles Ottomans eurent tout pris, Constantinople composa à elle seule tout l'Etat. Byzance survécut près d'un siècle à l'empire byzantin ‘.»
Et en effet dans la grande capitale se résument la plupart des traits caractéristiques de la monarchie, tout ce qui, durant tant de siècles, a fait sa puissance, son prestige, son orgueil : la force militaire et la magnificence mondaine, la dévotion et la richesse, la gloire littéraire et artistique Assurément Constantinople n'est pas Byzance tout entière : en face de la capitale luxueuse, raffinée, élégante, turbulente aussi, cruelle et corrompue, il y a une autre Byzance, plus simple et plus rude, plus robuste et plus sérieuse, la Byzance des provinces, que nous connaissons moins que l’autre, mais qui fit autant qu'elle la force et la durée de la monarchie. Mais les deux choses sont inséparables. Si lon veut bien comprendre ce monde disparu, il ne faut jamais oublier ce double aspect qu'offre la société byzantine : Constantinople, la province sont comme les deux feuillets opposés d'un diptyque, et malgré le contraste profond quelles offrent, leur union à fait la puissance de la monar-