‹ ByzanceChapitre 23 sur 58 · RAMBAUD, OP. cit. p · texte numérisé non relu

RAMBAUD, OP. cit. p

LA GRANDE CITÉ MILITAIRE. — Depuis qu'au commentcement du v* siècle, l'empereur Théodose Il, étendant les limites de la ville de Constantin, avait, des rivages de Marmara au fond de la Corne d'Or, fait construire l'admirable ligne‘ de remparts qui subsiste encore aujourd'hui, Constantinople était devenue une grande ville militaire, une robuste et imprenable forteresse. Soigneusement entretenue au cours des siècles, restaurée, complétée, soit au temps d'Héraclius qui en modifia le tracé pour comprendre dans la ville le quartier des Blachernes, soit au temps des Comnènes qui fortifièrent de tours magnifiques la région où s'élevait leur palais, la grande muraille de Byzance, avec sa triple ligne de défenses étagées les unes au-dessus des autres, demeure un des plus beaux monuments de l'architecture militaire de tous les temps. Du côté de la mer et le long de la Corne d'Or, il reste peu de traces du mur unique qui défendait la cité. Mais, du côté de la terre, sur une Jongueur de près de sept kilomètres, subsiste toujours, si meurtrie qu'elle soit par le temps, la triple enceinte, d'une disposition si ingénieuse et si savante, qui, durant tant de siècles, protégea Constantinople. Lorsque, du haut du chiteau des Sept-Tours, on regarde fuir à l'horizon la ligne puissante des murailles byzantines, peu de choses sont plus belles que ce rempart formidable qui, descendant les vallons, escaladant les collines, s'étend à perte de vue jusqu'aux ombrages d'Eyoub. De près, l'impression est plus mouvante encore. C'est un spectacle d'une incomparable grandeur que celui de ces murailles, de ces tours crénelées, dorées par les siècles, dont la silhouette robuste se détache en vigueur sur le ciel bleu, et sur lesquelles une végétation luxuriante de lierre, de vigne sauvage, d'arbres de Judée, met des taches lumineuses — manteau verdoyant qui recouvre les brèches et les ruines. Et peu de chemins sont

d'une plus prenante beauté que cette route, dallée de pavés énormes, qui s'en va pendant des heures entre le rempart et les cimetières abrités dans son ombre, et où chaque pas évoque un souvenir du passé.

Sur une des portes de l'enceinte, on lit cette inscription : « Christ notre Dieu, garde ta ville de tout trouble, de toute guerre. Brise victorieusement la force des ennemis. » Longtemps la pieuse prière a été exaucée. Contre cette muraille, en effet, sont venues se briser toutes les barbaries, les Huns et les Avars, les Bulgares, les Russes, les Petchanègues, les Arabes d'Orient et les Croisés d'Occident. Plus imposante que Carcassonne et AiguesMortes, plus poétique qu'Avignon, plus grandiose que Rome, la vieille muraille de Théodose II est une des merveilles de Constantinople, un des monuments les plus pleins d'histoire.

D'autres constructions encore faisaient de Constantinople une grande cité militaire. C'était, sur la Corne d'Or, au pied de l’Acropole, le grand arsenal des Manganes, où étaient déposées les machines de guerre, et dont la bibliothèque renfermait les livres relatifs à l’art de la balistique. C'était, à l’abri de la chaîne tendue, en cas de guerre, de la tour des Manganes à la pointe de Galata, le port de la Corne d'Or, où stationnait la flotte impériale et où se trouvaient, au Neorion, les chantiers de construction navale. C'étaient les casernes des régiments de la garde, des 24 000 hommes qui formaient la garnison ordinaire de Constantinople. A la veille même de la catastrophe suprême, on célébrait encore la puissance militaire de la grande capitale, et « cette couronne de remparts qui ne le cèdent point à ceux de Babylone ».

LA GRANDE VILLE MONDAINE. — Derrière ces murailles puissantes, s'abritait une ville immense et magnifique. Telle qu'elle nous apparaît au x° siècle par exemple ou

au XI — époques où de nombreux témoins oculaires nous en ont assez bien représenté l'aspect — Constantinople était essentiellement une grande cité d'Orient. Aux quarniers tumultueux, surpeuplés, où se pressait la foule, s'opposaient des quartiers tranquilles et solitaires où, dans l'ombre des jardins, s'élevaient des monastères et des églises paisibles, des écoles et des hôpitaux. Aux palais somptueux des grands seigneurs, aux larges voies bordées de longues galeries à arcades, s’opposaient des rues étroites, couvertes de voûtes, où le soleil ne pénétrait que rarement, où dans des maisons basses grouillait une population sordide et misérable. A côté des places décorées de monuments luxueux, de colonnes, de statues, on trouvait des chemins puants et sales, où la boue formait de telles fondrières que souvent bêtes et gens s'y enlisaient. La nuit, aucune lumière n'éclairait les ténèbres, et la rue était livrée aux chiens errants et aux voleurs, dont il y avait « presque autant que de pauvres», et à qui la police laissait presque entière liberté. Un écrivain du xt siècle à assez heureusement résumé ces contrastes : « Si Constantinople, dit-il, est supérieure à toutes les autres villes en richesse, elle leur est supérieure en vices aussi.» Mais telle qu'elle était, elle faisait, sur tous ceux qui la visitaient, une impression prodigieuse.

LES MONUMENTS DE CONSTANTINOPLE. — Par la beauté extérieure du décor, par la splendeur de ses monuments publics, où survivait souvent encore le style classique, par la multitude des statues antiques qui peuplaient ses places spacieuses et ses rues, par le luxe de ses palais et la richesse de ses églises, Constantinople offrait aux yeux un spectacle incomparable. Un poète du x° siècle a célébré à juste titre « l'illustre et vénérable cité, qui possède la domination du monde, et qui brille étrangement d'une multitude de mer veilles, par la splendeur de ses hautes constructions, l'éclat de ses magnifiques églises, les galeries de ses longs portiques, la hauteur de ses colonnes dressées dans les airs ». A elle seule, elle offrait sept merveilles — autant que le

monde antique tout entier en avait connues — « dont elle se parait, selon le mot d'un écrivain, comme d'autant d'étoiles ». De la place de l'Augustéon, « la place Saint- Marc de Constantinople », tout entourée de portiques et qu'encadraient Sainte-Sophie au nord, le palais impérial au sud, le palais du Sénat à l'est, la grande rue de la Mésè conduisait au forum de Constantin, l'un des plus beaux endroits de la ville, où s'élevaient des palais aux dômes gigantesques, aux murs décorés de mosaïques et de plaques de métaux précieux, où sous les portiques de marbre s’'ali gnaient les chefs-d'œuvre de la sculpture grecque. Plus loin, c'était la grande place du Tauros, où montait dans ke ciel, devant le Capitole, la haute colonne de Théodose. Et c'étaient d'autres places, d’autres rues somptueuses, dont on retrouve encore le tracé dans les grandes voies de l’actuelle Constantinople, et des colonnes monumentales se dressant au-dessus de la mer des maisons et des palais, et des coupoles d'églises innombrables, et des statues qui fai saient de la ville le plus riche des musées.

Mais surtout les palais impériaux étaient d'une incomparable splendeur. Sur la pente des collines qui descendent de la place de l'Atméidan vers la mer de Marmara, s'étageaient les bâtiments innombrables qui formaient le Palais- Sacré, véritable ville dans la ville, où, depuis Constantin jusqu'au xr siècle, presque chaque empereur avait mis son orgueil à embellir de quelque construction nouvelle la vaste résidence impériale. C'était un ensemble très compliqué de bâtiments de toutes sortes, appartements de réception et pavillons perdus dans la verdure, palais et casernes, bains et bibliothèques, églises et prisons, longues galeries et terrasses d'où la vue s'étendait au loin sur le Bosphore et la mer de Marmara, escaliers, tours et jardins, tout cela disposé sans symétrie, sans plan d'ensemble, mais d'une fantaisie charmante et d'une magnificence inoule. On a souvent décrit, et il n'est point nécessaire de décrire à nouveau, le luxe éclatant des appartements tout resplendissants de marbres, de mosaïques et d'or, la splendeur des costumes, la magnificence des processions, des cérémonies,

des audiences solennelles, des dîners de parade, toute la pompe compliquée et fastueuse qui accompagnait chacun des actes de la vie impériale, toute l'ostentation que Byzance apportait, pour éblouir les visiteurs, à étaler sa richesse en des féeries dignes des Mille et une Nuits. Lorsque, à partir du xr° siècle, les Comnènes abandonnèrent l'antique demeure impériale pour habiter, au fond de la Corne d'Or, au quartier des Blachernes, une résidence nouvelle, la splendeur n'en fut pas moins admirable. Les étrangers admis à visiter ce palais en ont laissé des descriptions éblouies. Ce n'était partout qu'or et pierreries, orfèvreries précieuses et mosaïques éclatantes, et on ne savait, dit un contemporain, « ce qui donnait aux choses plus de prix ou de bœauté, la valeur de la matière ou l’habileté de l'art ». Là vivait une cour élégante et mondaine, éprise de fêtes, de musique, de tournois, pleine aussi d'intrigues et d'aventures. Et tout cela donnait à la ville un attrait singulier. Les voyageurs venus à Constantinople déclaraient «que ren de pareil ne se peut trouver en un autre pays », et, à la vue des merveilles de Byzance, tout naturellement ils évoquaient le souvenir légendaire des merveilles « de Suse et d’Ecbatane ».

LA GRANDE VILLE RELIGIEUSE. — Constantinople était une grande ville religieuse aussi. On y trouvait, écrit Benjamin de Tudèle, « autant d'églises que de jours dans l'année » ;: des monastères innombrables, asiles de paix et de recueillement, y avaient été édifiés par la piété des princes et des riches particuliers ; et les reliques, que les hommes du moyen âge jugeaient mille fois plus estimables que « l'or et les pierreries », y étaient conservées en si grande quantité, que « la latinité tout entière, a écrit un empereur du xur° siècle, n'en possède point autant ». La visite des sanctuaires de Constantinople était pour les pèlerins presque aussi précieuse et méritoire que la visite des Lieux Saints ; et une vie religieuse singulièrement active et puissante remplissait de ses manifestations la capitale byzantine.

Sainte-Sophie, la Grande-Eglise, comme on la nommait

plus ordinairement, était la merveille de Constantinople, comme elle l'est encore aujourd'hui. Avec sa haute coupole, si aérienne, si légère, qu’elle semblait, selon l'expression de Procope, « être suspendue par une chaîne d'or du haut du ciel», avec l'admirable ampleur de ses proportions harmonieuses, avec la splendeur de ses marbres, l'éclat de ses mosaïques, la magnificence des orfèvreries qui paraient l'iconostase, l'ambon et l'autel, elle a excité durant des siècle l'admiration unanime des visiteurs. Les successeurs de Justinien ont mis leur gloire à l'entretenir et à l'embellir, et à travers les siècles vole sur toutes les bouches l'écho de sa splendeur et de sa renommée. « On ne peut trouver, dira un homme du xwv° siècle, des mots dignes d'elle ; et quand on a parlé d'elle, on ne peut plus parler de nulle autre chose. n

Constantinople, cependant, était pleine d'autres églises fameuses. C'était l'église des Saints-Apôtres, avec ses cinq coupoles, chef-d'œuvre de l'architecture du vr siècle, que Saint-Marc de Venise, plus tard, imita, et où un artiste de génie avait représenté en mosaïque les épisodes de la vie du Christ, et où reposaient, dans leurs sarcophages de porphyre et de marbre, dix générations d'empereurs. C'était la Nouvelle Eglise Basilique, bâtie au 1° siècle, et les belles églises qu'édifièrent les Comnènes, et dont la plus illustre était celle du Pantocrator, toute couronnée de coupoles et qui était devenue, depuis le x siècle, le Saint-Denis de la monarchie. C'étaient bien d'autres églises, dont quelquesunes subsistent, pittoresques et charmantes, sur la vaste surface de Stamboul : Sainte-Irène et la petite Sainte-Sophie, qui datent du vr siècle, l’église de la Théotokos (Kilissédjami) qui semble du xr et où l'architecture byzantüne a réalisé avec une grâce incomparable le type classique de ses édifices religieux, et encore Fétijé-djami ou Kahrié-djami, bâties au xn° et au xnr' siècles, et dont la seconde conserve une des plus exquises décorations en mosaïque que nous ait laissées l’art byzantin.

Dans toutes ces églises, la liturgie orthodoxe déployait le faste de ses cérémonies. C'étaient, dans Sainte-Sophie sur-

tout, les processions solennelles où la splendeur des cortèges impériaux s'unissait à Ja gravité des évolutions sacrées ; c'étaient les pompes du concile et du couronnement ; c'étaient, aux jours de fête, les offices de nuit, où, dans la magnifique ülumination des lampadaires d'argent, des lanternes aériennes accrochées à la base de la coupole, des candélabres d’où la flamme jaillissait comme une fleur, la Grande-Eglise semblait flamber d'un splendide incendie et où «la nuit lumineuse, selon l'expression d'un poète, prenait des colorations de rose ». Et c'était encore, sous la haute coupole, devant l'iconostase d'argent, parmi le flamboiement des cierges et les vapeurs odorantes de l'encens, parmi les chants harmonieux qu'accompagnaient les orgues d’argent, la féerie prestigieuse des cortèges rituels, les épisodes mystiques de la célébration du saint sacrifice, si émouvants et d'une si prenante beauté que les barbares éblouis croyaient voir, dans la Grande-Eglise, les anges eux-mêmes descendre du ciel pour officier avec les prêtres.

Ailleurs, dans les quartiers solitaires et tranquilles qui avoisinaient les falaises du Pétrion, la verte vallée du Lycus ou qui s'’étendaient au pied de la Grande Muraille, s'élevaient de nombreux monastères. C'étaient de véritables petites villes, cités de recueillement et de silence où, dans l'ombre de l’église conventuelle, à travers les cours verdoyantes et les grands jardins qui environnaient le couvent, circulait le peuple des moines aux longs cheveux, aux vêtements sombres, aux hauts bonnets noirs, le peuple des bommes pieux qui avaient renoncé au monde. Dans la vaste enceinte, les bâtiments succédaient aux bâtiments. C'étaient le réfectoire et le dortoir des moines, et l'habi tation de l'higourmène, les greniers et les celliers, les ateliers pour les travaux manuels et la bibliothèque, l'hôtellerie pour les voyageurs et l'hôpital pour les malades, l'asile pour les vieillards et souvent les écoles, remplissant les alentours de l'église, selon l'expression d’un ivain du x siècle, « d'un murmure de voix enfantines, qui semblait un chant d'oiseaux ». Dans la vie sociale de là capitale, les monastères tenaient une très grande place. Moins stric-

tement fermé aux bruits du monde que les monastères d'Occident, le couvent byzantin exerçait une grande action sur la société laïque. Les moines étaient les directeurs de conscience que recherchaient le plus volontiers les dames pieuses ; les saintes images, que beaucoup de couvents possédaient, entretenaient autour d'eux une atmosphère de vénération et de miracles. Et la fanatique armée des moines, par ses manifestations tumultueuses, troublait plus d'une fois les rues de la capitale et allait porter ses représentations jusqu’au Palais-Sacré.

LA GRANDE VILLE D'INDUSTRIE ET DE COMMERCE. — Constantinople, on l’a vu déjà, était une grande ville aussi d'industrie et de commerce. Entre la place de l'Augustéon et celle du Tauros, le quartier des bazars s'étendait le long de la grande rue de la Mésè, et les boutiques disposées sous les portiques, les établis où travaillaient en plein vent les orfèvres, les comptoirs des changeurs tout couverts de pièces de monnaie, les étalages des épiciers qui vendaient dans la rue la viande et le poisson salé, la farine et le fromage, les légumes, l'huile, le beurre et le miel, et ceux des marchands de parfums installés sur la place du Palais, tout cela avait la couleur orientale qu'offre encore le Stamboul d'aujourd'hui. Aux alentours du Long Portique, entre le forum de Constantur et le Tauros, les marchands de soies et de toiles avaient pour chaque spécialité leur quartier déterminé ; ailleurs, c'était la maison des lampes, assez analogue à ce qu'était le Bézestéin dans le grand bazar de l'actuelle Constantinople. Au Tauros, au Strategion, on vendait les moutons et les porcs, les chevaux à l'Amastrianon, les poissons sur les quais de la Corne d'Or. Et, sous la surveillance attentive de l'Etat, des corporations hermétiquement closes, minutieusement réglementées, fabriquaient ces produits de luxe qui faisaient la renommée et la gloire de Byzance.

L'activité des transactions commerciales ne mettait pas une moindre animation dans la grande cité. Sur le port, aussi bien du côté de la Corne d'Or qu'aux rivages de la

Propontide, c'était tout le long du jour une foule cosmopolite — comme si le monde entier s'était donné rendezvous à Byzance: Asiatiques au nez busqué, aux yeux en amande sous dés sourcils épais, à la barbe pointue, aux longs cheveux noirs tombant sur les épaules, marchands enturbannés du pays de Babylone, de la Syrie, de l'Egypte ou de la Perse, Bulgares rasés, sales, portant autour de la taille une chaîne de fer en guise de ceinture, Russæs aux longues moustaches tombantes, aux yeux glauques, au nez camus, et tout vêtus de fourrures, Khazars et Petchenègues, gens d'Espagne et de Lombardie, commerçants de Pise et d'Amalfi, de Gênes et de Venise, qui avaient, le long de la Corne d'Or, leur quartier, leurs quais, leurs entrepôts, leurs églises, toutes les races, toutes les langues, toutes les relt gions se mêlant et se confondant. Les entrepôts regorgeaient de marchandises précieuses, que l'univers y apportait ; les échanges étaient d'une activité prodigieuse ; et les voyageurs éblouis constataient que «les marchands venaient à Constantinople de tous les pays du monde par terre et par mer ».

LA GRANDE VILLE INTELLECTUELLE ET ARTISTIQUE. — Constantinople était encore une grande ville intellectuelle. L'Université, fondée au v* siècle par l'empereur Théodose II, - reconstituée au 1x° siècle par le César Bardas, protégée avec une attentive sollicitude par les empereurs du x° siècle, était une admirable école de philosophie et de science. Autour de maîtres fameux, d'un Léon de Thessalonique, d'un Psellos, d'un Jean Italos, et plus tard des grands professæurs de l'époque des Paléologues, les étudiants accouraient de toutes les parties de l'empire, et du monde arabe aussi bien que de l'Occident lointain. Comme dans les grandes universités occidentales, le trivium et ke quadrivium formaient la matière essentielle de l’enseignement. Les « rhéteurs », qui étaient à la fois des grammairiens, des philologues et des humanistes, y commentaient les textes des poètes, des historiens, des orateurs de la Grèce antique. Les « philosophes » étudiaient Aristote et Platon et, dès le

xr° siècle, préludaient à cette renaissance platonicienne qui særa la gloire du xv° siècle italien. Les hommes de science, mathématiciens, astronomes, naturalistes, rendaient, au témoignage d'un bon juge, des services comparables à ceux qu'un Roger Bacon rendit en Occident. L'Ecole de droit, florissante au temps de Justinien, était réorganisé au xr° siècle. La médecine était l’objet de savantes recherches. Du rt au x1v° siècle, les écoles de Constantinople furent célèbres dans le monde entier, et leur influence s’exerçait sur l'Orient arabe comme sur l'Occident latin. Un écrivain du xur° siècle nous à laissé un croquis pittoresque de la vie ardente — toute semblable à celle des universités musulmanes d'aujourd'hui — qu'on y menait. || a peint cette école des Saints-Apôtres où, sous les portiques, se pressait tout le long du jour une foule d'étudiants, grammairiens et dialecticiens disputant de subtils problèmes, médecins dissertant autour du grand bassin de l’atrium et piaillant « comme des moineaux doués de raison », mathématiciens et musiciens ; et c'étaient, tout le long du jour, d'intermi nables discussions, où les arguments se mêlaient de cris et d'injures, où l'esprit philosophique était souvent absent et la connaissance des lois de la nature rare, et où le commissaire impérial, protecteur de l’Université, avait souvent bien de la peine à rétablir la paix.

Et Constantinople était aussi ure ville d'art admirable. Ses places, ses palais, ses églises étaient pleins des chefsd'œuvre de l'art antique et de l'art byzantin. On sait — et on devra y revenir plus tard — l'influence profonde que la grande capitale a exercée sur le développement des arts dans le monde slave et jusque dans le monde occidental. Ses églises ont servi de modèles en Russie comme en Italie ; son iconographie à inspiré l'art serbe aussi bien que l'art toscan. Le moyen âge tout entier lui à demandé des maîtres et des œuvres précieuses, portes de bronze, émaux cloisonnés, ivoires, étoffes, manuscrits enluminés. L'art byzantin a été pendant des siècles « l’art régulateur de l’Europe » : et, seul au moyen âge, l'art gothique a été capable d’une si vaste et si féconde expansion.

LA VILLE DE PLAISIR. — Constantinople enfin, était la ville du divertissement, du plaisir. A côté du PalaisSacré et de Sainte-Sophie, l'Hippodrome était un des centres de la vie byzantine, et jusqu’au xIr° siècle, les courses et les spectacles du cirque furent un des plaisirs les plus goûtés qu'offrait la capitale aux sujets de l'empire comme aux étrangers. On trouvait dans la grande cité « tous les spectacles qui peuvent réjouir les oreilles et les yeux », et les empereurs, soucieux « d'amuser le peuple », n'épargnaient rien pour en accroître la variété et la magnificence. Courses de chars, chasses d'animaux, combats de bêtes féroces, pantomimes et exercices d'acrobates, représentations théâtrales — surtout les comiques et les bouffonnes — exhibitions de phénomènes, plus tard les tournois et les mystères, c'étaient autant de choses nécessaires aux Byzantins, et sans lesquelles, selon le mot d'un historien grave, « la vie eût été proprement sans joie ». Et dans l'admirable décor qu'offrait la cité, à côté du luxe de ses palais et de la splendeur de ses églises, de sa richesse prodigieuse et de son activité intellectuelle, c'était un attrait de plus que Constantinople présentait au monde et par où vraiment elle achevait d'être, comme dit Villehardouin, « la ville qui de toutes les autres était souveraine ».

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