TI
LA POPULATION DE CONSTANTINOPLE ET L'ASPECT DES RUES. — Dans cette ville immense vivait une population énorme. Pour leurs affaires, pour leurs procès, pour leurs plaisirs, de toutes les provinces de la monarchie, de tous les pays de l'univers, les hommes affluaient vers Byzance. Dans les rues, sur les places, du matin au soir, se pressait une foule bariolée et cosmopolite. Quiconque à visité Constantinople se souvient de l'aspect qu'offre le Grand Pont de Stamboul. Byzance montrait la même variété de types, de costumes, de métiers, de conditions. Aux marchands de tous les pays
du monde se mêlaient les gens de la cité, magnifiquement vêtus de soieries brodées d'or, montant de beaux chevaux, et qui en cet appareil « avaient l'air d'autant de princes ». Dans la cohue se heurtaient les aventuriers slaves, armé niens ou scandinaves, venus pour chercher fortune dans la grande ville, les soldats aux uniformes éclatants, Varègues de la garde « hauts comme des palmiers », Khazars, Russes, soldats de la garde nègre, mercenaires latins portant la longue épée, et « qui semblaient des figures de bronze » ; et les femmes, élégantes, fardées, parées, passaient à pied où en litière; et les marchands ambulants remplissaient l'air des cris de leurs métiers. Tout cela faisait la rue vivante, animée, pittoresque, et toujours pleine de spectacles nouveaux. C'étaient les grands cortèges impériaux où le basileus, en somptueux costume, et accompagné d’une magnifique escorte, traversait la ville à cheval pour se rendre du palais à quelqu'une des églises célèbres. C'étaient les entrées triomphales où les rues étaient tendues de tapisseries, étincelantes de lumières et jonchées de fleurs, où l'éclat des uniformes et des arnres se mêlait à l'éblouissement de la pourpre et de l'or. Quand un fils naît à l'empereur, pendant sept jours la ville est en liesse: sur toutes les places on mange et on boit aux frais du souverain. Quand l'empereur se marie, quand il est couronné, ce sont d’autres magnifiques spectacles. Quand il meurt, ses funérailles remplissent la cité d’une merveilleuse procession. D'un bout à l’autre de l’année, la ville était pleine de pompes, de curiosités, de visions splendides. Et les voyageurs qui visitaient Constantinople ont rapporté de la rue byzantine une image éblouie.
Sans doute, cette population innombrable donnait de lourds soucis au gouvernement. Ce n'était pas une petite affaire de maintenir en tranquillité cette foule impressionnable, agitée, turbulente et frondeuse, qui passait avec une égale facilité des acclamations aux injures, du plaisir à l'émeute, de l'enthousiasme au désespoir. Dans cette multitude de badauds oisifs, dont tout piquait également la curiosité, les nouvellistes avaient beau jeu pour répandre
CONST ANTINOPLE 117
leurs commérages. Au vr siècle, leur quartier général était sous les galeries du Portique Royal : assis sous les arcades des libraires, ils dissertaient de tout, philosophie, politique, médecine, religion, avec de grands airs de suffisance qui en imposaient au vulgaire, tout émerveillé des belles relations dont ils faisaient parade et de l'autorité avec laquelle ils proclamaient leurs nouvelles et leurs opinions. Constantinople était aussi le pays d'élection des faiseurs de prédictions et des diseurs de bonne aventure : crédule, nerveuse, superstitieuse, la foule acceptait tout naturellement le merveilleux, et souvent elle s'affolait en des paniques incompréhensibles. La multitude alors se ruait aux croyant venu le dernier jour du monde; elle remp issait les rues et les places de prières, de chants pieux et de lamentations. Îl n'est pas nécessaire de parler des vices dont la grande ville était infectée, maisons louches s'installant jusque dans l'ombre des églises, impiété des blasphèmes, fureur du jeu, cabarets que la police ordonnait de fermer à sept heures du soir, pour empêcher ceux qui y avaient passé la journée d'y revenir passer la nuit «et de se livrer, sous l'influence de la boisson, à des rixes, des violences et des disputes ». On a vu quelle était, la nuit, l'insécurité des rues de Constantinople et comment les voleurs s'y donnaient libre carrière. C'était un lourd souci de maintenir l'ordre dans cette foule toujours prête à faire remonter jusqu'au souverain Son mécontentement et sa colère, toujours prête à l'émeute et à la révolution, et qu'il fallait tout ensemble nourrir, amuser et mater.
Mais malgré cela, Constantinople faisait, sur tous ceux qui la visitaient, une impression prodigieuse de beauté, de richesse, de puissance, et son prestige était éblouissant dans tout ke monde alors connu. Le moyen Âge entier a rêvé de Constantinople comme d'une ville de merveilles, entrevue dans un miroitement d'or. On y rêvait sous les froids brouillards de la Norvège et le long des fleuves russes, par où les aventuriers du nord descendaient vers l'incomparable Tsarigrad. On y rêvait dans les châteaux d'Occident, où les trouvères disaient les merveilles du palais impérial, les
enfants de bronze sonnant du cor, et la salle tournante que la brise de mer faisait mouvoir, et l'escarboucle éblouissante qui éclairait les appartements pendant la nuit. On y rêvait dans les banques de Venise, en calculant les revenus magnifiques que les empereurs tiraient annuellement de leur capitale. Jusqu'à son dernier jour, malgré ses ruines, Constantinople est demeurée une des plus belles, une des plus illustres cités de l’univers. Et parce qu'elle était telle, centre éclatant et parure de l'empire, foyer de richesse et de culture incomparables, gloire prestigieuse de la monarchie, elle a été, pour l'empire byzantin, un de ses principaux éléments de force et de grandeur.
CHAPTIRE VII
Les populations de l'Anatolie. — La vie provinciale en Asie- Mineure. — Les dangers de la force provinciale. — Le patriotisme byzantin.
Dans l'organisation administrative et militaire de l'empire byzantin, en tout temps, une importance plus grande a été attribuée à la partie asiatique qu'à la partie européenne de la monarchie. Dans les thèmes d’Anatolie sont concentrés les meilleurs éléments et les plus nombreux de l'armée impériale. Dans le classement hiérarchique des fonctionnaires, les gouverneurs des provinces asiatiques occupent un rang bien plus élevé que ceux des provinces d'Europe, et pareïllement leurs traitements sont tout autrement considérables. Ces indications sont significatives. Elles attestent que, aux yeux du gouvernement impérial, l'Orient — auquel on rattachait d’ailleurs administrativement les deux riches provinces européennes de Thrace et de Macédoine — avait une toute autre valeur que les pauvres et médiocres districts de l'Occident. En Asie se trouvaient les gouvernements à l'étendue immense — Anatoliques, Arméniaques, Thracésiens, Opsikion, Bucellaires —, les pays
fertiles et peuplés, généralement obéissants et paisibles, et qui payaient exactement l'impôt. Bien gardées du côté de la mer par les flottes impériales, bien protégées à la frontière par une série ininterrompue de forteresses puissantes, habitées par une population suffisamment homogène d’origine hellénique, adonnées au commerce, à l'industrie, à l’agriculture et conservant la trace de leur ville civilisanon, ces provinces, comme on l'a dit, « formaient vraiment l'empire romain ‘ », Constantinople n'étant, selon une ingénieuse remarque, « qu'une sorte de tête de pont sur la rive européenne *». Si, en face de la capitale, luxe et parure de l'empire, la province byzantine apparaît comme un élément sain, robuste et fort, c'est en Anatolie surtout que cette force se manifeste : et c’est du jour où il perdit l’Asie Mineure que commença la décadence de l'empire.
LES POPULATIONS DE L’ANATOLIE, — Depuis les temps antiques, l’ethnographie de l'Asie Mineure avait subi peu de changements. Ce qui y dominait, c'était toujours la race et la langue grecques. La péninsule anatolique avait, beaucoup moins que la péninsule des Balkans, souffert des invasions barbares, et malgré des moments de crise redoutables, elle soutint assez bien, jusqu’à la fin du xr siècle, l'assaut des incursions arabes. Sans doute, du fait des guerres, et aussi des discordes civiles, la population de l’Anatolie put être appauvrie, diminuée, éclaircie : ethnographiquement, elle ne fut guère modifiée. Assurément le temps y introduisit certains éléments étrangers, mercenaires germaniques ou slaves, colons syriens, arabes où arméniens.