CHAPITRE PREMIER
De la fondation de Constantinople à ln fin du IX’ siècle (330-867)
LA FORMATION DE L'EMPIRE ORIENTAL (330-666). — L'EM- PIRE DEPUIS LA FONDATION DE CONSTANTINOPLE JUSQU'’AU COMMENCEMENT DU VI° SIÈCLE (330-618) — Le jour où Constantin fonda Constantinople et en fit la seconde capitale de l'empire romain, — ce jour-là, 11 mai 330, — l'empire byzantin commença. Par sa situation géographique, au point où l'Europe se rencontre avec l'Asie, Constantinople était ke centre naturel autour duquel pouvait se grouper le monde oriental. D'autre part, par l'empreinte hellénique qui la marquait, par le caractère nouveau surtout que lui donnaït le christianisme, la jeune capitale, « ]a nouvelle Rome » différait profondément de l’ancienne et symbolisait les aspirations nouvelles et les caractères nouveaux du monde oriental. Et par là, quoique, pendant un siècle et demi encore, l'empire romain ait subsisté, — jusqu’en 476 — quoique, jusqu'à la fin du vr siècle encore, en Orient même, la tradition romaine soit demeurée vivace et puissante, pourtant, autour de la ville de Constantin, la partie
orientale de la monarchie s’aggloméra et prit en quelque sorte conscience d'elle-même. Et aussi bien, dès le rv° siècle, sous le maintien apparent et théorique de l’unité romaine, plus d'une fois, en fait, les deux moitiés de l'empire se séparèrent, gouvernées par des empereurs différents; et lorsqu'en 396 Théodose le Grand mourut, laissant à ses deux fils Arcadius et Honorius une succession partagée en deux empires, la séparation qui, depuis longtemps, tendait à isoler l'Orient de l'Occident, se précisa et devint défini tive.
Durant la longue période d'histoire qui va de 330 à ç18, deux crises graves, en ébranlant l'empire, achevèrent de donner à sa partie orientale sa physionomie propre. L'une fut la crise de l'invasion barbare. On put croire d'abord que Byzance ne la supporterait pas mieux que Rome, qu'elle ne résisterait pas au choc formidable que lui portèrent, au cours du v°:siècle, tour à tour les Wisigoths d'’Alaric, les Huns d'Attila, les Ostrogoths de Théodoric. En fait, il en fut autrement. Tandis que, dans les lambeaux de l'empire d'Occident, des chefs barbares se taillaient des royaumes, tandis que Île dernier empereur romain disparaissait en 476, l'invasion glissait le long des frontières de l'empire d'Orient et ne l'entamait que passagèrement : si bien que la nouvelle Rome restait debout, — comme grandie de toute Ia catastrophe où s’abimait l'ancienne Rome, et par là, rejetée davantage encore vers l'Orient.
L'autre crise fut la crise religieuse. C’est en Orient que prirent naissance toutes les grandes hérésies qui troublèrent l'Eglise aux rv° et v° siècles, arianisme, nestorianisme, monophysisme, toutes ces discussions compliquées où s’opposèrent en un saisissant contraste l'esprit grec épris de subtile métaphysique théologique et le clair et sobre génie du monde latin, où se heurtèrent aussi en une lutte violente l'épiscopat d'Orient, souple et docile serviteur des volontés du maître, et la hauteur intransigeante, la fermeté ambitieuse des pontifes romains. Dès le second tiers du v° siècle, le schisme séparait une première fois Rome et Byzance. Et, de plus en plus, apparaissait, au temps des Zénon, des
Anastase, la conception d'un empire purement oriental, vivant d’une vie à part, et où se rencontraient déjà quelques-uns des traits caractéristiques de ce que sera l'empire byzantin : une monarchie absolue, à la façon des monarchies orientales ; une administration fortement centralisée ; une Eglise dont la langue était le grec et par là tendait à se constituer en un orpanisme indépendant, une Eglise qui, d'autre part, dépendait étroitement de l'Etat qui la gouvernait. L'évolution qui entraînait Byzance vers l'Orient semblait près d’être achevée.
LE RÈGNE DE JUSTINIEN (527-666). — Le vr siècle interrompit cette évolution qui semblait naturelle et nécessaire. L'empereur Justinien (527-665), dont Ia puissante figure domine toute cette époque, voulut être un empereur romain, et il fut, en effet, le dernier des grands empereurs de Rome. Ce paysan de Macédoine fut le représentant éminent de deux grandes idées, l’idée impériale, l’idée chrétienne, et c'est par là que son nom marque dans l’histoire. Héritier des Césars ‘et tout plein des souvenirs de la grandeur romaine, il eut tous les orpueils et toutes jes ambitions. Il rêva de reconstituer l'unité romaine, de restaurer les droits imprescriptibles que Byzance, héritière de Rome, gardait sur les royaumes barbares d'Occident ; et, en effet, il reconquit l'Afrique, l'Italie, la Corse, la Sardaigne, les Baléares, une partie de l'Espagne, et les rois francs de la Gaule acceptèrent sa suzeraineté. Continuateur des grands empereurs de Rome, il fut, comme eux, la loi vivante, l'incarnation la plus pleine du pouvoir absolu ; il fut le législateur impeccable, le réformateur soucieux du bon ordre de l'empire. Il voulut enfin parer sa grandeur impériale de toutes les magnificences : Sainte-Sophie, qu'il reconstruisit avec une merveilleuse splendeur, fut le monument incomparable où il voulut éterniser la gloire de son règne et de son nom. Et, aujourd'hui encore, à Saint-Vital de Ravenne, les mosaïiques éuncelantes qui flamboient dans l’abside solitaire évoquent, en une saisissante image, la pompe fastueuse dont s'entouraient les maîtres du PalaisSacré de Byzance.
Justinien rêva davantage. Représentant et vicaire de Dieu sur la terre, il se donna pour tâche d'être le champion de l'orthodoxie dans le monde et de propager la vraie foi à travers l'univers. Maïs peut-être, dans ses ambitions formidables, y eut-il plus de grandeur apparente que réelle, et Théodora peut-être, elle aussi une parvenue devenue impératrice, voyait plus juste que son impérial époux. Tandis que Justinien, se perdant dans les rêves d'une ambition grandiose et fumeuse, ne considérait que l'Occident et se flattait de soutenir l'empire romain reconstitué sur l'étroite alliance rétablie avec la papauté, elle, avec un sentiment plus net et plus exact des réalités politiques, tournait les yeux vers l'Orient. Elle eût voulu y apaiser les querelles préjudiciables à la puissance de l'empire, ramener, par d'opportunes concessions, les nationalités dissidentes, telles que celles de Syrie ou d'Egypte, et, fût-ce au prix d’une rupture avec Rome, reconstituer la forte et solide unité de la monarchie orientale. Et on peut se demander si l'empire qu'elle rêvait, plus ramassé, plus homogène, n'eût pas mieux résisté aux Perses et aux Arabes: et on peut soutenir sans paradoxe que ce règne illustre de Justinien, en arrêtant l'évolution naturelle de l'empire d'Orient, en l'épuisant au service d'ambitions excessives, lui fit, malgré l'éclat dont il l'environna, plus de mal que de bien. L'Orient négligé allait se venger — de la façon la plus redoutable.
LA TRANSFORMATION ET L'ORGANISATION DE L’'EMPIRE ORIEN- TAL. — Pourtant, jusqu'ici, malgré les tendances qui l'entraînaient vers l'Orient, l'empire byzantin apparaissait encore comme le continuateur de Rome. Le latin y restait — si étrange que ce fût — la langue officielle ; la tradition romaine y était toute-puissante ; l’administration conservait les titres et les cadres que lui avaient légués les Césars. Du
commencement du vr siècle au milieu du tm, la transformation dans le sens oriental se précipita et s’acheva.
LA TRANSFORMATION DE L’EMPIRE AU VII* SIÈCLE (610- 717). — L'empire paya cher les grandes ambitions de Justinien. Lui mort, la liquidation de son œuvre fut désastreuse. A l'intérieur, financièrement, militairement, |la monarchie est lamentablement épuisée. Au dehors, la menace perse redevient redoutable, et bientôt, plus terrible encore, s’abat sur l'empire le torrent de l'invasion arabe. Les querelles religieuses aggravent l'anarchie politique. Dans l'histoire de Byzance, le vir siècle (610-717) est une des périodes les plus sombres, une époque de crise grave, un moment décisif où il smble que l'existence même de l'empire soit en jeu.
Sans doute, on y rencontre encore des figures intéressantes et hautes. Par un magnifique et tenace effort, Héraclius (610-641) contient et refoule les Perses victorieux ; à la tête des légions qu’il enflamme de son enthousiasme, 1l porte la guerre au cœur de l'Asie : il triomphe à Ninive, 1l triomphe aux portes de Ctésiphon, il venge le christianisme des insultes des Perses, et il entre dans la légende comme le premier des croisés. Sa politique religieuse complète son œuvre militaire et s'efforce de rendre l'unité morale à la monarchie matériellement reconstituée. Mais de son vivant déjà, l'empire se démembre. Les Arabes conquièrent la Syrie, l'Egypte, l'Afrique du Nord, l'Arménie; en Italie, les Lombards sont maîtres de plus de la moitié de la péninsule. Le territoire de l'empire se réduit à l'Asie Mineure, à la péninsule des Balkans, à l'exarchat de Ravenne, domaine restreint et partout menacé, par les Lombards, par les Slaves, par les Arabes, par les Bulgares. Jusque-là la monarchie était demeurée un empire romain de caractère universel : maintenant, elle devenait un empire proprement byzantin, dont toutes les forces se concentraient autour de Constantinople.
De tout cela résulte une transformation profonde. Transformation ethnographique d'abord: les Slaves s'installent dans les Balkans, Serbes et Croates au nord-ouest, Bulgares
au nord-æst. Transformation administrative : tous les pouvoirs se concentrent, pour les besoins de la défense, entre les mains des chefs militaires ; le régime des thèmes commence à s'organiser, qui durera aussi longtemps que l’ermpire. Transformation sociale surtout : l'élément hellénique prend une place chaque jour plus considérable, dans la langue où le latin disparaît devant ke grec, dans la littérature qui s'inspire d'idées et se modèle selon des formes nouvelles, dans toutes les habitudes de la vie, en même temps que l'élément chrétien marque de plus en plus sa prédominance, par le rôle que joue l'Eglise dans les affaires publiques, par le développement croissant du monachisme. Transformation politique enfin : la rivalité avec Rome s’aipgrit par d'incessants conflits, la rupture se prépare, qui détachera bientôt l'Occident de Byzance ; et par là, de plus en plus, l’attention des souverains sé concentre sur l'Orient. Et, sans doute, cette transformation, qui renouvelle alors presque radicalement l'empire, n’a point été toujours, ni de tous points, heureuse. Aux progrès de la superstition correspond l’assauvagissement des mœurs ; les révoltes militaires incessantes attestent la démoralisation croissante, le manque croissant de loyauté et de fidélité. Mais, malgré la décadence de la monarchie, affaiblie au dehors, menacée sur toutes les frontières, troublée au dedans par une anarchie de vingt années (695-717), un fait important, essentiel, apparaît au terme de cette trouble période de transformation et de gestation. I] existe un empire byzantin, diminué sans doute, mais plus ramassé, débarrassé du poids mort de l'Occident et du danger des séparatismes orientaux, un empire capable d'être fortement organisé et de vivre, dès qu'il se rencontrera une main vigoureuse pour le conduire.
L'ŒUVRE DE LA DYNASTIE ISAURIENNE (717-867). — Cette main se rencontra. Les empereurs isauriens (717-867) '
1. La dynastie isaurtenne régna de 717 À 802. Mais ses successeurs (802-867) continuérent son œuvre et l’achevèrent.
furent les artisans glorieux de la réorganisation définitive de l'empire.
On juge souvent sévèrement — et fort mal — les empereurs iconoclastes. On se souvient surtout de leur politique religieuse, dont on comprend d'ailleurs imparfaitement l’intention et la portée. On oublie en quelle situation ils trouvèrent l'empire et quelle œuvre de réorganisation complète ils durent entreprendre. Léon Ill, Constantin V furent de très grands empereurs, violents, autoritaires, passionnés et durs, mais de grands généraux aussi, qui brisèrent l'élan de l’Isiam ‘ et refoulèrent l’ambition des Bulgares, d'habiles administrateurs, qui accomplirent une grande œuvre lépislative, administrative et sociale, et à qui leurs adversaires mêmes ont parfois rendu justice.
Sarnis doute, leur politique a eu quelques conséquences fâcheuses. A l'intérieur, la querelle des images qu'ils déchatnèrent troubla l'Orient pendant cent vingt ans (726-842); au dehors, ce furent d'autres désastres, la rupture avec Rome, la perte de l'Italie, le rétablissement de l'empire pour Charlemagne (800) : toutes choses qui, au reste, achevèrent de rejeter Byzance vers l'Orient. Mais, d'autre part, sous la main vigoureuse des Isauriens, le pouvoir impérial, sorti victorieux de la lutte contre l'Eglise réclamant sa liberté, s'affermit prodigieusement ; et malgré les dangers extérieurs — le péril bulgare qui, au commencement du rx° siècle, menaça Constantinople même, la conquête de la Crète par les Arabes (826), qui Ôta toute sécurité aux mers orientales — l'empire, vers le milieu du rt siècle, était brillant et fort.
Sous le règne de l'empereur Théophile (829-84r), la cour de Byzance, par la splendeur des constructions, le luxe du PalaisSacré, l’éclat de la civilisation, rivalisait avec la Bagdad des Kbhalifes. Au sortir d'une longue période de
1. Leurs succès, tout autrement décisifs que celui remporté par Charles Martel dans les plaines de Poitiers, furent fort aidés d’ailleurs par l'avènement des Abbassides, qui transporta la capitale des Khalifes de la Syrie proche sur l'Euphrate lointain, et aussi par les divisions qui troublèrent et affaiblirent durant La seconde moitié du vurt siècle l'empire arabe.
troubles, la littérature et l'art semblaient retrouver une vigueur nouvelle, et déjà préludaient à une magnifique renaissance. L'Université de Constantinople, reconstituée par le César Bardas (vers 8640), redevenait le centre d'une culture intellectuelle admirable. Et l'influence de l'empire sæ faisait au dehors sentir jusque dans le monde slave, auquel Cyrille et Méthode, « les apôtres des Slaves », apportaient, avec la foi orthodoxe, son alphabet et sa langue littéraire. Enfin, depuis 842, l'unité religieuse était rétablie dans l'empire, et l'Eglise grecque prenait de plus en plus une forme nationale, que soulignait et précisait le schisme de Photius.
Ainsi, au moment où s'achève cette période, il existe vraiment une nationalité byzantine, lentement formée à travers les événements ; et l'empire, nettement oriental, prélude à l'apogée magnifique qui, entre la fin du ne et le milieu du xr siècle, lui vaudra cent cinquante années de splendeur, de prospérité et de gloire.