DE L'APOGÉE DE L’'EMPIRE À SA CHUTE
de la famille, qui, après avoir rempli le xr siècle du bruit de ses aventures romanesques et du scandale de ses vices, fit penser aux contemporains, une fois sur le trône, que par ses hautes qualités « il aurait pu être égal aux plus grands » : puissante et pittoresque figure, à la fois géniale et corrompue, tyran abominable et homme d'Etat supérieur, qui aurait pu sauver l'empire et ne fit que précipiter sa ruine. Ici encore, on le voit, les hommes ne manquèrent pas à Byzance. Et, sans doute, il était trop tard pour que Îles Comnènes rendissent à l'empire toute sa gloire passée : les Turcs étaient à Iconium, et ils y restèrent ; dans les Balkans, avec l'appui de la Hongrie grandissante, les peuples slaves sæ constituaient en Etats presque indépendants. Malgré cela, les Comnènes ont donné à l’empire un dernier rayon de splendeur et, dans le désastre des siècles suivants, les peuples, bien souvent, se sont souvenus du siècle des Comnènes comme d'une époque brillante et heureuse entre toutes.
Une fois encore, sur toutes les. frontières, les armées byzantines apparaissent actives, souvent victorieuses : contre les Normands d'Italie, dont la convoitise s'étend vers l'Orient, et qu'elles repoussent ; contre les Turcs, qu’elles tiennent en échec; et bientôt, la situation étant rétablie, contre les Serbes, contre les Hongrois, et jusqu’en Occident, contre les rois normands de Sicile et contre les empereurs allemands. La diplomatie impériale étend partout sa souple habileté et ses intrigues savantes, d’Iconium à Venise, en Hongrie, en Allemagne, en France, en Italie comme en Syrie ; dans le monde du x1r° siècle, Constantinople est un des centres principaux de la politique européenne. A l'intérieur, une grande œuvre s’accomplit de réorganisation administrative et sociale. La société byzantine du x1r° siècle apparaît merveilleusement élégante et raffinée, curieuse des choses de l'esprit, éprise des choses d'art. Et Constantinople est la capitale incomparable par sa splendeur et par sa richesse. Les voyageurs qui la visitent en font des descriptions merveilleuses et en gardent un souvenir ébloui, Eudes de Deuil comme Benjamin de Tudèle, Robert de Clari
comme Villehardouin. Prospérité dangereuse au reste, par les convoitises qu'elle excitait, et qui allait perdre l'empire.
Un grave événement marque en effet le siècle des Comnènes. C'est le moment où, par les croisades, Byzance orientale rentre en contact direct avec l'Occident. Si l’on considère les croisades du point de vue de l'empire grec, on pensera que ce grand effort de la chrétienté pour délivrer le Saint-Sépulcre fut plus nuisible qu'utile à la monarchie. En rapprochant deux mondes incapables de se comprendre, il aigrit entre eux les rancunes et les haïines. En montrant aux gens d'Occident, aux Vénitiens surtout, la richesse de l'empire et le merveilleux terrain qu'il offrait pour les opérations de commerce, il alluma des convoitises inouïes. En obligeant les Grecs à prendre des précautions contre des hôtes inquiétants et hostiles (tour à tour Godefroy de Bouillon, Louis VII, Frédéric Barberousse songèrent à prendre de force Constantinople), il détourna les Byzantins de leur politique naturelle et les reridit plus faibles contre les Turcs. En mêlant enfin l'empire aux affaires d'Occident, il réveilla les vieilles ambitions et éloiïgna la monarchie de la voie normale et sage. L’impérialisme de Manuel Comnène inquiéta les Latins, tout en épuisant l'empire. Richesse et faiblesse, c'était assez déjà pour attirer sur l'empire grec la convoitise des Latins : les imprudences de la politique impériale, inquiétant, bravant l'Occident et justifiant par là sa haine, firent le reste.
Encore une fois, comme au temps de Justinien, l'empire, sous Manuel Comnène, avait eu de trop vastes ambitions. La liquidation de même fut difficile et désastreuse. Tandis que les nationalités balkaniques, les Serbes, les Bulgares, se réveillaient et se reconstituaient, l'hostilité des Latins devenait chaque jour plus redoutable, et une double menace venait des prétentions de la papauté, des âpres convoitises de Venise. A l'intérieur, c'était l'anarchie. Aux Comnènes succédaient les faibles empereurs de la maison des Anges ; entre leurs mains, à la fin du xr siècle, l'empire se décomposait. La conséquence était fatale : ce fut la quatrième croisade qui, partie pour délivrer le Saint-Sépulcre, aboutit